PART. IL POLITIQUE. — SUR LE RECRUTEMENT DE L'ARMEE
11:0 gènant au contraire jusqu'aux volontés des citoyens, paraîtra uniquement ce qui pourra justement alors être appelé l'aristocratie des richesses, puisque par elles l'égalité dés droits et la liberté seront attaquées dans leur principe.
« La tentative de cet établissement a excilé de tels murmures en Autriche, que l’empereur (Joseph Il) a été contraint d’en retirer le projet; et l'origine des troubles qui agitent aujourd’hui le Brabant, est due à a crainte inspirée aux Pays-Bas de l'établissement de : cette conscriplion. »
On avait allégué l’exemple de la Prusse; le rapporteur répond:
« Ainsi, en Prusse, tout homme qui a la valeur de vingt-quatre mille francs de capital, tout homme qui se livre à un commerce de quelque importance, tout homme reconnu absolument nécessaire à l'exploitation de sa terre, est exempt de la conscription. Elle est établie avec moins de rigueur, dans une proportion plus douce dansles villes que dans les campagnes: les villes du premier ordre sont entièrementsoustraites àsa rigueur (1).
« Après avoir considéré la conscription militaire sousle rapport de la constitution, si elle vous est présentée sous celui de l’armée, elle ne remplira pas davantage les conditions qui vous étaient promises, » etc., etc.
On observe avec effroi, en lisant les deux rapports faits à neuf ans de distance l’un de l’autre, à l’assemblée constituante et sous le directoire, combien dans ce court intervalle l'insensibilité aux vœuxet aux souffrances du peuple, le mépris de toutes les libertés, et surtout de la liberté personnelle, l'oubli de tous les droits, l'ignorance même des vrais intérêts de l'Etat avaient fait de progrès.
Je parcourrai rapidement les objections et les réponses.
Le recrutement forcé que nous proposons n’est pas la conscription. — C’est comme si l’on disait, un lieu de détention sain et commode n’est pas une prison: la contrainte est tout, le reste n’est rien.
L’enrôlement volontaire ne suflira pas, disent les uns ; il suffira, disent les autres: les premiers ne peuvent alléguer en leur faveur aucune expérience, puisque. depuis trente ans nous vivons sous le régime des appels forcés; et que depuis près de deux ans le recrutement volontaire a été défendu ou permis pour un petit nombre d'hommes seulement, avec des formalités qui le rendent
LE incommode, difficultueux, et à peu près impraticable. Les autres ont pour eux l’expérience de toute la durée de la monarchie jusqu'à la révolution; et, dans’ ces derniers temps, un recrutement volontaire qui alimentait une armée plus nombreuse avec une moindre population (1). Il n’y a d'exemples contraires que sous Louis XIV et Bonaparte; etce n’est pas dans les règnes ambitieux que la France désormais doit chercher des modèles. Qu'on fasse l'expérience sincèrement et de bonne foi, et qu’elle ne soit pas confiée à ceux qui peuvent avoir intérêt à la faire échouer.
Mais Bonaparte levait cent, deux cent aulle conscrits. — C’est précisément à cause de cela que le roi n’en lèyera pas dix mille, On ne pourrait aujourd'hui les lever sans employer des moyens rigoureux, et nous ne sommes pas assez forts pour être violents:
on fera plus de mal au roi par la loi du recrutement forcé, lorsque aucun danger réel ne nécessite cette mesure, qu’on ne peut faire de bien à l'Etat; et je puis avancer, sans crainte d'être démenti, qu'un des plus chauds défenseurs du projet de loi, ministre d'Etat aujourd'hü, et longtemps préfet et administrateur, a déclaré dans son bureau qu'il la croyait inexécutable (2).
«Nous n'ignorons pas,» disait dans son rapport à la convention le général Jourdan, «que le système de conscription a été rejeté par l'assemblée nationale, et cette assemblée eut peut-être raison de craindre que cette loi éprouverait de grands obstacles dansson exécution. »
Je pourrais adjurer iei tous les administrateurs départementaux ou municipaux qui siégent dans cette enceinte, de nous dire s'ils n'ont pastous regardé la conscription comme lo plus lourd fardeau qui pût leur être imposé, et comme la mesure la plus propre à leur aliéner le respect et l’affection de leurs adnnmistrés.
Au reste, les moyens de la conscription sont devenus de plus en plus violents, à mesure que la répugnance des peuples a été plus marquée et leur résistance plusopiniâtre. La même chose arrivera: car le gouvernement qui établit la conscription n'aurait pas plus voulu que nous ne le voulons aujourd’hui,
(1) Le comité militaire de l'assemblée constituante, composé d'officiers distingués, déclara que l'enrôlement volontaire suflisail au recrutement de l'arinée, Et depuis cette époque on à baissé la taille exigée, Ce qui augmente Ge beaucoup la facilité és enrôlements ; la municipalité d'une ville &e {yvisième rang. voisine de Paris, a refusé depuis
employer des moyens rigoureux. Il a été entrainé,et nous le serons : nous verrons encore la réserve des vétérans légionnaires employée à poursuivre les nouveaux conscrits; et dans une même commune, les voisins, lesparents, les amis, occupés à se dénoncer, à se pour suivre ou à s'arrêter les uns les autres.
On trouve immorale une prime accordée par le gouvernement au jeune homme qui veut s’enrôler, et on trouve moral peut-être le marché qui s'établit entre deux pères, dont l’un achète le fils de l’autre pour aller servir et mourir à la place du sien. En vérité, on est tenté de désespérer de la raison humaine.
On parle d'égalité, et où est-elle, cette égalité, entre celui qui rachète son fils et celui qui est forcé de vendre le sien, entre celui qui prend sans regret le billet noir et celui qui y lit l’anéantissement de toutes ses espérances, de son bonheur, de ses goûts, de sa santé, de ses habitudes, etc.? Où est-elle, entre le sort du jeune laboureur, né, pour ainsi dire, dans les habitudes de son état, et celui du jeune artisan qui a fait un long et coûteux apprentissage de son métier? Raison pour laquelle les villes peuplées d'artisans étaient en général ménagées plus que les campagnes, dans le tirage de milice.
On vous a parlé de la nécessité où est la famille de défendre l'Etat ; c'est au contraire à l'Etat à défendre et à conserver la famille, parce que l'Etat existe pour la famille et non la famille pour l'Etat. :
On vous a parlé de l'inégalité de la milice.
Elle était beaucoup plus égale politiquement : que la conscription, puisqu'elle conservait également toutes les familles, en laissant également dans chacune le premier-né, celui qui est destiné à perpétuer le nom et l’existence de la famille.
La monarchie ne voit d'égalité qu'entre des familles, toutes conservées dans leur existence physique, toutes, plus tôt ou plus tard, à mesure de leurs progrès, appelées à remplir les mêmes devoirs politiques. La république ne voit d'égalité qu'entre des individus, L'égalité entre les familles est une réalité politique : l'égalité entre les individus une abstraction d’idéologues.
C'est dans les mêmes principes qu'il faut
ua mois deux cents belles recrues.
(2) Quelqu'un s'élevait un jour devant Bonaperte contre un des mille moyens rigoureux employés pour lever la conscription : C'est contre la lot meme de la conscription qu'il faut s'élever, répondit Bonsparie, contre cette loi toute de rigueur.
LeCNP juger la question de l'avancement.
La démocratie veut l'avancement des individus ; la monarchie veut l’avancement des familles.
Aussi, malgré toutes les déclamations que nous avons entendues, la moitié au moins des emplois militaires était remplie par des familles récemment avancées.
La différence est toute à l'avantage du peuple.
Une famille avancée ou anoblie, était une famille enrichie, et cette famille servait, en temps de paix, avec son revenu, et en temps de guerre, dit Montesquieu, avec son capital. :
Avec la conscription, il sera honteux à l'homme aisé de laisser tirer son fils au sort, et la vanité elle-même viendra au secours des affections paternelles. D'un autre côté, la porte de l’avancement n'étant ouverte qu'à ceux qui sont élevés dans les écoles militaires, ou qui commencent par être soldats, ceux qui ne pourront pas envoyer leurs enfants à ces écoles, ou qui voudront les faire élever dans la maison paternelle, n’ont pour eux, s'ils veulent servir, d'autre ressource que de les faire soldats, au hasard d’y rester. Dès lors les fortunes intermédiaires entre l’opulence et la misère, s’excluent elles-mêmes du service ; dès lors, et par cela seul, la considération due à la noble profession des armes, baisse dans l'opinion; les soldats seront en partie des remplaçants achetés à prix d’argent. Beaucoup d'individus avancés, ne pouvant rien espérer de leurs familles, ne vivront
qu'aux dépens de leurs appointements et de leurs pensions de retraite, qu'il faudra augmenter. Les contributions des peuples sufliront à peine à entretenir des écoles militaires et à solder l’armée ; elle les ruinera pour les défendre, et quelquefois pour les opprimer, et le service deviendra un caleul plutôt qu’un honneur. Cette armée, inquiète parce qu’elle est pauvre, bonne à la guerre, sera dangereuse pendant la paix. Aussi, tandis que dans
les monarchies la maxime est de se préparer
à la guerre pour avoir la paix au dehors, la maxime des républiques est de faire la guerre pour avoir la paix au dedans, et les troupes
de terre y sont redoutées et n’y sont pas con-
sidérées comme dans les monarchies.
Il eût été digne de la France de donner à l'Europe d’autres lecons; et elle ne semble avoir été mieux défendue que tous les autres Etats contre l'invasion, que pour leur offrir à tous le premier exemple d’une nation qui désarme. Elle pose au contraire, dans le re-