‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 273 sur 306 · PART, II. POLITIQUE. — SUR LA PETITION DU SIEUR LOVEDAY · texte numérisé non relu

PART, II. POLITIQUE. — SUR LA PETITION DU SIEUR LOVEDAY

brandons de discorde, ont abusé de son irritation, de son ignorance de nos lois et de notre langue, pour la faire servir d’instrument à leurs desseins, sans qu'il puisse recueillir de cette déplorable affaire que déshonneur pour sa famille, et pour lui-même le malheur affreux, irréparable, de s'être pour Jamais aliéné le cœur de son enfant.

Et que peut en effet le sieur Loveday attendre de l'intervention de la chambre des dépuiés, et que peut-elle faire de sa pétition ? Peut-elle de sa seule autorité réformer le jugement du tribunal correctionnel, ou empécher le recours au tribunal supérieur ? Voudrait-elle renvoyer au ministre ? A quel ministre et pourquoi? Pourinterdiraux étrangers de placer leurs enfants dans des pensions françaises, ou aux maîtres de recevoir des enfants d'une religion différeute de la leur ? Pour défendre aux instituteurs d'enseigner leur religion à leurs élèves, ou de ne leur enseigner aucune religion ? Tout cela est absurde, monstrueux, hors de la compétence de tout pouvoir humain, contraire à la liberté de conscience qui permet d'enseigner, et à la tolérance des cultes qui permet de choisir. Et d’ailleurs, à parler philosophiquement, on ôterait plutôt à l'air sa fluidité, au feu sa chaleur, à l’homme même sa faculté de parler, que le prosélytisme à l’erreur ou à la vérité. Tous les systèmes de politique, de morale, de philosophie, delittérature, de physique, en un mot, tout ce qui est objet de croyance et de pratique, cherche à gagner du terrain et à pénétrer dans les esprits. Il n’y a que l’ignorance et la barbarie qui, nesachant rien, n’ont rien à enseigner, et sielles font des prosélytes, c’est à coups de sabre. Plus il y a de connaissances dans la société, plus il y a parmi les hommes d'erreurs ou de vérités en circulation, et plus il y a d’efforts, de passion, de moyens deles répandre; etle développement de l'intelligenceet les progrès des lumières ne s’obtiennent que par la communication que les hommes se font les uns aux autres de ce qu'ils savent ou de ce qu'ils croient savoir. Et comment voudrait-on que la religion, Île premier intérêt de la société, la plus importante affaire de l’homme, n’eût pas son prosélytisme ? Le prosélytisme est un devoir pour la vérité; il est une nécessité pour l'erreur. Une religion qui ne fait pas de prosélytes est finie; comme une religion qui fait des martyrs, eût-elle vingt siècles d'existence, ne fait que commencer, et a toute la ferveur de ses premiers temps.

Certes, il n’y a jamais eu de prosélytisme

plus ardent que celui des philosophes du dernier siècle, où l’on faisait, d’après les conseils de Voltaire, des livres impies, à six sous, pour les cuisinières. Que n’ont pas fait les révolutionnaires de toutes les époques ? Que ne font-ils pas encore pour répandre leur 'doctrine? Ils y onttoutemployé, depuis la guillotine jusqu'aux chansons; et la grande entreprise biblique qui court le monde est du prosélytisme, le plus étendu, si l’on n'aime mieux y voir une adroite spéculation de commerce.

Après tout, et ceci termine la question, Mlle Loveday est majeure, maîtresse par conséquent de ses croyances religieuses, comme de ses actions civiles: sa sœur et sa cousine sont revenues à la religion deleurs pères, etleur prompt changement ne prouve pas que les moyens de séduction employés par la demoiselle Reboul aient été bien puissants ou bien adroïts, etiorsqu’on a vu dansses défenses la résistance et les délais qu’elle a opposés aux désirs de conversion de ses élèves, on serait tenté de lui reprocher de la tiédeur plutôt qu’un excès “de zèle religieux.

Je ne souillerai pas cet écrit des side niesimpies et absurdes et des insinuations perfides queles défenseurs dusieur Loveday se sont permises contre la demoiselle Reboul et d’autres personnes honorables. Ce serait un malheur pour le sieur Loveday, si ces calomnies étaient utiles au succès de sa cause, etun plus grand malheur sielles lui étaient nécessaires.

I n’y a donc rien à faire de la pétition du sieur Loveday, rien que du scandale; et si la chambre est trop souvent obligée de souffrir du scandale à propos de lois à faire, elle ne doit pas permettre du scandale contre des lois faites, et du scandale qui ne peut aboutir à rien, à rien, puisque la demoiselle Reboul était libre d'enseigner et la demoiselle Loveday libre d'apprendre et de pratiquer; à rien, puisque le sieur Loveday, libre aussi de porter sa plainte devant le tribunal qui l’a jugée, était bre encore d'appeler de ce jugement à Ja cour royale.

Jeterminerai cetécrit par deux réflexions que je recommande à l'humanité autant qu’à la sagesse de mes collègues.

Assez heureux pour n'avoir à nous occuper que d’affaires politiques, et laisser aux tribunaux les tristes et douloureux détails des scènes domestiques, dans une question oùles tribunaux ont prononcé surle père et sur la fille, où ils pourraient prononcer encore ; nous allons faire retentir cette enceinte consacrée aux questions politiques des déplorables révo-

lutions que cette discussion doit mettre au jour sur Ja famille Loveday. Quel est parmi nous le père de famille qui, poussé par de mauvais conseils ousa propre irritation dans une affaire de ce genre, revenu à lui-même, ne nous reprocherait pas un jour de nous être rendu, par une intervention tout à fait inutile, les complices de ceux qui l’auraient mis en seène d'une manière si fâcheuse,pour le faire servir d’instrument À une intrigue, et de n'avoir pas mieux défendu son enfant et lui-même de l'emportement et de l’irréflexion d’un premier mouvement ? Divisés sur des questions politiques, nous sommes unanimes dans nos sentiments de respect pour nos familles et de tendresse pour nos enfants, et quel est celui parmi rous qui aurait le triste courage de venir immoler la famille Loveday à notre tribune, etentretenir l'Europe entière de ce scandaleux débat; etlorsquenous ne pouvonsrien changer au passé, rien prescrire pour l'avenir, donner à un étranger pour première hospitalitélahonte d’une discussion dont il ne peut espérer aucun fruit? {

D'ailleurs, et c’est la dernière réflexion que je soumets à votre attention, tout ce qui s'est fait jusqu’à présent dans cette malheureuse affaire et le changement de religion de Mile Loveday, et la pétition de son père, et le jugement lui-même ont relâché les liens qui unissaient le père et la fille, mais ne les ont pas rompus; il est dans Fordre que la famille porte devant la justice des différends sur lesquels elle ne peut s’accorder; mère commune de tous les citoyens, la justice a droit et qualité pour régler leurs intérêts et apaiser leurs querellés, et les blessures qu’elle fait ne sont jamais irrémédiables ; l’autorité de ses arrêts en tempère la rigueur; et la gravité de ses délibérations impose silence à la légèreté du public. Mais porter des démêlés de famille au tribunal ou plutôt à la tribune politique, les livrer à la solennité de nos délibérations, à l’intempérance de nas débats, les colporter par les journaux dans toute l’Europe, éveiller tous les soupçons, allumer toutes les haines ; intenter toutes les accusations pour finir par un ordre du jour, ou un renvoi au ministre, et diffamer toutes les parties pour les laisser au même état et ne rien décider entre elles, est un outrage gratuit que rien ne peut effacer, que l'honneur même défend à la tille d'oublier ; et nous allons élever et pour jamais, de nos propres mains, entre le père et la fille, un mur de séparation que rien ne pourra renverser si nous persistons à mettre en délibération une plainte à laquelle

nous ne pourrons faire droit, et que les lois elles-mêmes, qui fixent la compétence des

pouvoirs et prescrivent leur séparation, nous

interdisent d'accueillir.

A MONSIEUR LOVEDAY.

Il est vrai, Monsieur, que j'ai été trompé sur le caractère de l’acte émané du tribunal de première instance de Paris, le 26 janvier dernier, à l’occasion de vos différends avee Mademoiselle votre fille, on me l'avait cité comme un jugement et c’est une ordonnance de Ja chambre du conseil. Je ne dois en connaître que la date ; mais si cette ordonnance, rendue sur votre plainte en séduction et violences exercées contre Mlle Emilie Loveday, avait déclaré, après procédure, instruction, etc., qu'iln’y a pas lieu à suivre, ce que vous devez savoir mieux que personne , il serait bien extraordinaire de vous voir suivre devant la puissance législative une plainte que l'autorité judiciaire, seule compétente, aurait déclaré qu’il n’y avait pas lieu à suivre devant elle. Au reste, Monsieur, vous pouviez vous pourvoir contre cette ordonnance devant un tribunal supérieur, comme vous l’auriez fait contre un jugement.

Trompé peut-être par les usages de votre

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