SUR LE DIVORCE
(Extrait du Rénovateur, 25 mai, 1833.ÿj
Puisqu’on ne se lasse pas d'attaquer l'indissolubilité du lien conjugal, cette pierre angulaire de la société, il ne faut point se lasser de la défendre.
C’est pour la seconde fois que, dans le court espace de quelques mois, la chambre des députés a pris en considération, et voté, sans oser le discuter le rétablissement du divorce.
Elle n’a pas daigné prendre en considération le rejet de cette loi par la chambre des
pairs ; et, en la lui présentant de nouveau, veut-elle lui tendre un piége, pour l’accuser de légèreté et de faiblesse, si elle rétracte sa première décision, ou d'intentions contre-révolutionnaires si elle y persiste?
Le procédé ne serait ni fraternel, ni même conslitutionnel ; car, en rompant ainsi l'harmonie qu doit régner entre les pouvoirs, il porterait une atteinte grave à Ja constitution.
I ne faut pas s'étonner de l’acharnement
) que le parti libéral met à emporter la loi du Jivorce. Le divorce est le seul point sur le- #quel la révolution ait reculé; car, quoiqu'après toutes les républiques civiles ou milivaires, la restauration ait rétabli une monar-
:5hie, la révolution n’y a rien perdu, et n'a ‘fait en “attendant. mieux, que changer une
démocratie “populaire en une démocratie
ro ale. s
"D'ailleurs l'indissolubilité du lien conjugal est la loi fondamentale et la paix fondamentale de la société et de toutes les sociétés domestiques, religieuses et civiles. Elle est le type de toute légitimité, et en en permettant la dissolution le parti libéral trouble tout à la fois, et par un seul acte, la famille, la religion et l'Etat. , D'autres lois peuvent satisfaire des intérêts particuliers ; celle-ci ouvre une large carrière aux passions. Les premiers réformateurs, tous prôtres ou religieux, abolirent le célibat du clergé pour prendre femme, et Erasme le leur reproche ; et plus d'un fauteur du divorce y voit dans un avenir plus ou moins éloigné, l’espoir de changer la sienne con« tre celle de son voisin.
Ainsi les révolutionnaires n’ont jamais perdu l'espoir du rétablissement du divorce, et l’auteur de cet article avait écrit depuis longtemps, que le premier usage qu'ils feraient de leur pouvoir, s'ils parvenaient à s'en ressaisir, serait d’en provoquer le retour.
Un interêt de politique s'attache aussi au rétablissement du divorce. On cherche des complices et on les trouvera dans les hommes faibles ou corrompus pour qui l’indisso- Jubilité du lien conjugal est un frein insupportable, dignes auxiliaires des pouvoirs qui doivent leur origine à la révolution.
Le rapport sur cette loi a été fait à la chambre des députés, qui avait dit en plein tribunal que la loi était et devait étre athée (maxime Ja plus coupable qui soit sortie d’üne houche humaine), et qui, dès lors, l'esprit faussé sur ce dogme fondamental de la société et de l’existence même du genre humain, ne peut plus avoir une idée juste en législation morale et politique.
Après ce rapport, que la chambre, suivant son usage, n’a pas entendu, ni même écouté, elle s’est hâtée de clore les discussions qu'avaient commencées MM. Larochefoucauld, Thouvenel et Merlin opposés au divorce.
La chambre n’a pas voulu en entendre davantage, soit qu’elle en ait eu honte, soit
par prudence, pour ne pas mettre à décou-
PART. I. ECONOM. SOC.
— DU DIVORCE. 178 vert la faiblesse de ceux de ses membres qui auraient voulu réfuter M. Hennequin
et quelques autres défenseurs de l'indissolubilité.
Mais la chambre des députés a pris sa revanche de ce silence. et elle a été d'une fécondité remarquable sur les sucres, morue, l'huile de baleine, les fers, les tabacs, etc., etc., qui l'ont occupée pendant je ne sais combien de mortelles séances; on eût dit d’une chambre d’épiciers plutôt que d’une assemblée de législateurs.
Ainsi cette chambre qui prend en considération tout ce qu’on lui propose, n’a pris en aucune considération ni l'intérêt des enfants qui, selon J.-J. Rousseau, rendait... le divorce impossible, parce que le mariage étant un contrat entre trois personnes, le père, la mère et les enfants, ne peut être résilié par deux des parties, au préjudice de la troisième, ni l'intérêt des femmes toujours victimes du divorce , même lorsqu'elles le provoquaient , ni l'intérêt général de la société domestique qui se trouve rabaissée par la faculté du divorce à la condition faible et vulgaire d’une association purement temporaire.
Les premiers réformateurs, trouvant le divorce défendu par la loi religieuse, le permit. rent en haine de la religion catholique. Siells l'eût permis, Luther l’eût certainement défendu. Nos législateurs tombent dans la même erreur et pour le même motif.
Ils ont pris l’indissolubilité du lien conjugal non pour un commandement de Dieu, mais pour un commandement de l'Eglise, comme l’'abstinence et le jeûne. Hs ignorent sans doute que la répudiation était perRuEe et même la polygamie, qui n’est qu'un divorce
. continu, tolérée chez les Juifs qui n'étaient
qu'uné société imparfaite; mais que depuis que la plus haute sagesse, comme dit 3.-3.
Rousseau, s’est fait entendre, des mœurs plus douces, un commerce innocent entre.les deux sexes, le progrès de La population, des lumières, des arts et des richesses, une disposition universelle plus aimante, tous fruits de la civilisation chrétienne, ont rendu nécessaire de revenir à la loi du commencement et le fortifier l'indissolubilité du lien conjugal par la défense expresse et absolue de le TOMDEE NE
Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que nos législateurs n'aient pas pris en considération le désordre des mœurs dont ils sont les témoins et qui est en partie l'ouvrage de leurs lois, et que quand le mépris de la reli-
sion, l'absence de toute morale, la licence effrénée des écrits, des gravures, des représentations scéniques où l’adultère, l’inceste sont les principaux ressorts de l’action dramatique, livrent les esprits et les cœurs à toutes les séductions et à tous les désirs de jeter la faculté du divorce dans la société, c'est une absence totale de jugement, de raison, de vertu, un oubli de toute pudeur, une dissolution de tous les liens domestiques, une source féconde de crimes, de haines et de malheurs.
Et c’est pour séparer quelques époux malheureux ou mécontents, qui auraient trouvé dans la séparation légale un remède licite et sans scandale, que l’on met entre tous les mariages comme une pomme de discorde, la terrible faculté du divorce; car, qu’on ne s’y trompe pas, ce mot de divorce adressé dans un moment d'humeur, d’emportement et de jalousie par un des conjoints à l’autre, laisse dans le cœur de celui-ci un trait que rien ne pourra en arracher, et l'on peut dire qu’un divorce seulement pensé sera tôt ou tard un divorce consommé.
A la première invasion du divorce, on compta un divorce sur cinq mariages ; je crois qu'aujourd'hui et dans l’état actuel des mœurs on pourrait en compter autant des uns que des autres; et quel est dans de telles circonstances célui qui, comptant pour quelque chose le repos de la conscience et le bonheur de la vie, oserait affronter la chance si périlleuse du mariage? N'est-ce pas dans des conjonctures semblables qu'Auguste fut obligé d'ordonner le mariage aux citoyens? « Si on laisse, a dit Mme Necker, aux femmes mariées la liberté de faire un nouveau choix, bientôt leurs regards erreront sur tous les hommes, et le seul privilége du parjure les
. distinguera des actrices, qui ont le droit des préférences etle goût des changements. »
Je sais que les partisans du divorce, lorsqu'il sera question d'en régulariser l'usage, effrayés de leur propre ouvrage, ne manque-
ront pas de l’entourer de conditions, de restrictions, de difficultés ; mais toutes ces difficullés et tous ces délais, regardés comme des conséquences de la loi et qui ne font qu'irriter les passions, ne sont au fond que de véritables inconséquences. Si le divorce est un remède, qui peut, mieux que celui qui en souffre, en juger l'urgence et l'opportunité ? Et n'estal pas, par exemple, tout à fait :isibie qu'un magistrat, s’interposant entre un
(1) Divorce considéré au x1x° siècle.
mari et une femme mécontents l'un de l’autre, vienne interroger leurs dispositions mutuelles pour juger froidement de leur éloignement réciproque, conseiller à la haine d’aimer, à la fureur de s’adoucir, prescrire des
délais à l’impatience et des lenteurs à la pas-
sion; contester à la jalousie ses soupçons et au cœur même sa blessure, et semble dire à des époux qui s’accusent réciproquement des torts les plus graves : « Attendez, vous n'êtes pas encore assez divisés pour que je vous sépare (1).» |
Il n’y a dans cette matière de conséquent que le divorce aussi libre que le mariage, et la proposition en fut faite au conseil d'Etat de Bonaparte; mais l'impossibilité de cette loi
démontre toute seule l’inconséquence et les
dangers du divorce.
On me permettra une comparaison.
Sans doute le besoin de vivre est plus impérieux que le besoin de divorcer; si le législateur, prenant en, considération le dernier degré d’indigence d’un malheureux qui ne trouve ni travail, ni pain, ni secours d'aucun genre, portait une loi pour lui permettre de prendre où il pourrait ce qui serait absolument nécessaire à sa subsistance et à celle de
sa famille, il aurait beau multiplier autour de
cette dangereuse faculté les conditions et les restrictions, bientôt le besoin et la cupidité, autorisés par la loi, éluderaient toutes les défenses; la société serait livrée à un brigandage universe], et le droit de propriété, cette première base de la société, serait anéanti.
Appliquez cela au divorce, et croyez que de quelques difficultés que vous en entourerez l'exercice, les passions s’en tiendront au texte de la loi et rejetteront ou éluderont des restrictions qui ne leur paraîtront que des volontés particulières ou des caprices.
C’est ce qui arrive en Angleterre, c’est ce qui arriverait en France; et pourtant, chose remarquable, l’Angleterre protestante gémit depuis longtemps de la tyrannie du divorce, et cherche à en restreindre la faculté; dans la
France catholique, on veut l’introduire comme.
une loi de liberté.
Au reste, rien ne prouve mieux la force de la religion catholique que la résistance que ses sectateurs opposent à la loi du divorce, si chère aux plus redoutables passions du cœur humain et dont le calvinisme leur offre, si près d'eux, la permission et l'exemple.