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DE LA SOCIÉTÉ ET DE SES DEVELOPPEMENTS

( Conservateur, Janvier 1820. }

et

Au temps d’Esope, ies beaux esprits s’envoyaient mutuellement des énigmes à deviner ; sous Louis XIV, des savants s’adressaient, les-uns aux autres, des problèmes de géométrie à résoudre.

Nous pourrions aujourd’hui faire quelque chose de semblable, et demander, par exemple, comment on peut bdtir en l'air, comme on le demandait à Esope; car, en vérité, depuis longtemps nous bâtissons en l’air, el après tant d'années de travaux législatifs, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés que le premier jour; et à mesure que nous élevons l'édifice, l'édifice manque par les : fondements.

# Ce n’est cependant ni des énigmes, ni / | des problèmes, que je veux proposer à nos mocernes publicistes, mais quelques vues | sur l’origine et les développements naturels | de la société, qu'ils laisseront, au reste, | Sans réponse; Car nos eee affirment | des erreurs, calomnient les personnes, dé- | naturent les faits, el ne répondent pas.

- Le système qui fait dériver la société pusta de la société domestique, prouvé par la similitude de leur constitution, par les plus anciens monuments de l'histoire, et

. même par les seules inductions de la raison, eur paraît trop simple et surtout trop mo-

narchique, et ils supposent un peuple qui.

s’assemble, et qui, sous certaines conditions, confie à un seul homme le pouvoir sur tous les autres.

J'admets la süpposition du peuple qui s’assemble, et je raisonne dans cette hypothèse.

Je remonte le plus haut possible, et je suppose, à mon tour, des familles indépendantes de tout lien public ou politique, réunies seulement, ou plutôt rapprochées par la communauté de territoire.

Je suppose encore que celte peuplade parle un langage commun, et que les êtres qui la composent ont, par conséquent, des idées qui, dans ce premier état, ne peuvent guère être que des idées de conservation physique, naturelles à l'homme, et qui se retrouvent, quoique plus simples et plus bornées, chez l’animal.

Tel est, à peu près, l'état des peuplades

sauvages de l’Amérique septentrionale, et Jon ne peut admettre des êtres humains, sur aucun point du globe, sans supposer la famille et le langage.

Que la forêt qui renferme ces familles, ou le territoire qui les nourrit, soit menacé de quelque grand danger, comme, par exemple, l'invasion d’un ennemi, les progrès d’un incendie, le débordement des eaux, le danger commun rassemble ceux qu’anime un intérêt commun, Chacun propose un plan de défense, on combat celui des autres. Aucun avis n'obtient encore l’assentiment général.

C’est véritablement la république et ses conseils tumultueux. Mais qu’un homme, avec plus de raison, d’esprit, de connaissances que les autres, s'élève au milieu de la foule, qu’il ouvre un avis salutaire, et propose les moyens jes plus sûrs d'écarter le péril qui menace la peuplade, il est écouté, il est obéi. Voilà le pouvoir.

A cet homme, se joignent naturellement, comme les premiers agents de l’actien, ceux qui, après lui, ont le plus de force, d'adresse, d'intelligence, de courage, voilà les agents, les ofliciers, les ministres; le reste de la peuplade, femmes, enfants, vieillards, invalides, pour qui l’on travaille, maïs qui ne peuvent coopérer directement à l’action, porteront des armes ou des vivres s’il faut combattre.

ou des matériaux s’il faut construire, voilà les sujets, et même les impôts, voilà toute la société, réduite à ses éléments nécessaires, et où l’on aperçoit déjà tous les germes du développement futur de l’état social ; et au fond, dans la société la plus avancée, il n’y a pas autre chose.

Je vais même plus loin, et je ferai remarquer une chose où nous avons tous été si souvent témoins ou acteurs.

Que des personnes attroupées, par hasard, sur une place publique, soient témoins d’un accident qui demande sur-le-champ, pour être réparé ou arrêté dans ses progrès, le concours de l'intelligence et de la force de plusieurs hommes, là même et par la force

des choses, il s’établira une disposition d’ac-

tion toute pareille. L'homme qui, dans là troupe, aura le plus d’habileté, de force, de sang-froid, de connaissance des moyens qu’il

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faut employer s’installera, en quelque sorte, l'ordonnateur en chef de la manœuvre, et tous les autres suivant leur force ou leur adresse, leur âge ou leur sexe, concourront à l’action dans des degrés inégaux.

On peut observer encore la même disposition de volontés et d'actions, même entre des enfants qui s’attroupent pour faire quelque chose, ne fût-ce qu'un jeu, qui exige une coopération commune, et par conséquent une direction générale. La nature a taillé, pour ainsi dire, toutes les sociétés grandes ou petites, forluites ou permanentes, sur le même patron, et nous retrouvons partout où l’homme se livre aux inspirations de la nature, le grand principe de l'unité de pouvoir, et de la distinction des fonctions.

Mais, pour revenir au premier exemple, est-ce la peuplade qui a choisi, qui à nommé j'homme, qui s’est élevé au-dessus des autres, et s’en est fait écouter et obéir ? Y a-t-il eu entre eux et lui un contrat social? Y voit-on l’ombre de souveraineté populaire?

Non, assurément, c’est un homme, un homme parlant seul, et faisant taire tous les autres :

: . Si forte virum quem Conspexere, silent. . . . « (Virc., Æneid., lib. 1, vers. 161, 162.)

un homme qui, par l’ascendant, la souveraineté, le pouvoir de sa raison, a commandé toutes les volontés et dirigé toute l’action; qui a formé la société, en y instituant, pour le salut commun, les fonctions qu'on peut appeler organiques du corps social. C’est, en un mot, un pouvoir qui a créé des de-

- voirs. Dira-t-on que le peuple pouvait re-

fuser de lui obéir? Non, il ne dépendait pas de lui de refuser le moyen de conservation dont l’évidence rappels tous les esprits; il ne le pouvait pas, à moins que par le choix il ne voulût périr, et sa puissance de refuser n’était que la puissance qu'a l’homme de se donner la mort. Mais cette raison puissante

qui s’est fait obéir, est-ce du peuple que cet

homme l'avait reçue? Ne l'avait-il pas en lui-même, comme don de la nature, ou plutôt de son auteur, père des sociétés humaines, qui veut la conservation de son ouvrage, et qui a distribué entre les hommes les dons divers de l'esprit, et Ja faculté qui conseille et la faculté qui consent, et la faeullé qui commande et celle qui vhes car consentir c’est obéir. na. +2

Le consentement de la peuplade, au pouvoir d’un seul homme, n’a donc été ni vo- Jlontaire, ni forcé. 1! a été nécessaire.

Le pouvoir aurait été tout aussi indépendant de l’assentiment du peuple, dans son origine, si, à la place des dangers inopinés qui lui auraient donné naissance, on supposait qu’un homme plus éclairé que les autres, frappé de l’excès d’ignorance et de misère où il les aurait vus plongés, leur eût donné des lois, leur eût enseigné les arts, et eût obtenu ainsi, par l’ascendant de son génie, un pouvoir qu’un peuple ne pouvait refuser à son bienfaiteur. Aussi, fes plus anciennes traditions de la mythologie nous montrent des peuples instruits dans l’art de vivre, et engendrés, pour ainsi dire, à la société, par des hommes dont la reconnaissance publique fit bien plus que des Hi | puisqu'elle en fit des dieux.

Suivons les développements naturels He.

cette première société; car, une fois formée, elle ne rentre plus dans l’état social d’où elle est sortie, elle périt ou elle avance; née d’un danger commun, elle est retenue par les dangers qui la menacent dans le lien politique, et de son nouvel état sortent de nouveaux périls.

Des ennemis extérieurs menacent son existence; des ennemis intérieurs sa tranauillité, et les méchants font un effort continuel pour se soustraire aux lois de la société, en troubler le repos, et, autant qu’il est en eux, attenter à sun existence.

1! faut une force contre l’ennemi extérieur, c’est l’armée; et une force contre l’ennémi intérieur, c’est la justice ou le jugement.

Juger et combattre sont donc les deux fonctions naturelles, primitives, essentielles du pouvoir.

Dans les premiers temps, le roi jugeait seul, et quelquefois combattait seul, et il y a plusieurs exemples, dans l’histoire des plus anciens âges, de guerres entre deux nations décidées par le combat SRBULÈE de leurs rois ou de leurs chefs.

Peu à peu, et à mesure des besoins d’une société qui grandit el s'étend, le pouvoir délégua les fonctions de juger et de combattre, en s'en réservant la suprême direc- Lion.

Mais chez les peuples encore dans la sim:

plicité du premier âge, la guerre était une irruption soudaine et imprévue, les crimes étaient l'effet d’un premier mouvement:il n'y

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