‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 290 sur 306 · livre d’or (1} ne commence pas par des · texte numérisé non relu

livre d’or (1} ne commence pas par des

régicides.

On a dit encore que la cause des émigrés et des indemnités à leur accorder eût été plus favorable, si la chambre eût accepté le projet de loi tel qu'il avaitété présenté.

Pour répondre à cette observation, il faudrait la comprendre. De tous ceux qui réclament pour des émigrés une indemnité, les émigrés sont les moins pressants, et peut-être les moins pressés, et je ne sais si

un seul émigré a écrit en leur faveur. Les libéraux ne la désirent pas du tout, parce que cette indemnité tranquilliserait les acquéreurs, dont les alarmes, feintes ou réeiles, sont utiles à leurs projets. Ainsi, on n'aura besoin ni d’art, ni d’intrigues, ni d'exemples, pour faire passer cette loi; elle aura pour elle quand on voudra, les royalistes non émigrés et les hommes sages de tous les côtés, et les émigrés ne le devront qu’à la force des choses.

La chambre devait à sa propre dignité de ne pas accepter ces listes comme partie de la loi; elle le devait à la dignité de là chambre des pairs, à laquelle elle aurait tendu un piége en l’acceptant. Forcée de l’examiner elle-même, du moins de la lire, lachambre des pairs y aurait trouvé le nom d’un de ses contumaces le plus gravement inculpé, et il lui serait arrivé d'accorder le matin, comme chambre législative, une récompense pour services rendus à l'Etat, au même dopataire que le soir, comme cour judiciaire, elle aurait, au moins comme contumace, condamné pour crime de conspiration contre l'Etat.

Ces listes ont excité de grands débats dans la chambre et sans trop de raison: car si elles étaient, comme on l’a dit, annexées au projet de loi, elles en faisaient partie, et la chambre avait dès lors le devoir de les examiner et le droit de les atmender, comme le projet de loi. Si elles n’étaient pas annexées au projet de loi, elies n’en faisaient pas parie, et nous ne devions pas nous en OcCcuper. C'est, au fond, ce que la chambre a fait, et M. Manuel a pris soin de la justifier, lorsqu'il est convenu que la chambre de 1815 n'avait pas voulu bannir nominativement les individus compris dans une ordonnance du roi, comme n'étant pas compétente pour juger leurs délits et en appliquer la peine; et par là il a prouvé que la chambre, qui n’a pas. plus le pouvoir de récompenser que celui de punir, ne devait pas plus s'occuper nominativement des donataires que des bannis, et qu'il fallait en laisser le soin au roi, et c'est ce qu’elle à fait. |

Dans cette délibération comme dans celie sur la loi des pensions ecclésiastiques, toutes deux remarquables par une surabondance d’ignorince, d’injustice et de violence, la chambre, je crois, a pris le parti le plus constitutionnel et le plus politique, en rejetant l’hérédité indéfinie, en faisant le moins de distinction possible entre les services des

(1) On appelait à Venise, le Livre d Or, le registre où étaient inserits les noms des nobles Véni-

liens,

donataires et ceux des autres fonctionnaires civils ou militaires, et en laissant au roi la libre disposition des bienfaits et le choix de ceux à qui il voudra les accorder.

S'il y a eu quelques tiraillements d’opinions entre legouvernementet la chambre, il n’y a eu, dans celle-ci, aucune disposition hostile contre le gouvernement. Mais la commission avait espéré que cette discussion pourrait être renvoyée après le budget, délai qui présentait des chances favorables au gouvernement, pour ajouter, à la session prochaine, une loi qui ne venait pas à la chambre en temps suflisamment opportun.

Enfin la pension sera sous le bon plaisir du roi, la même qu'eûtété la dotation. Sous ce rapport, le sort des donataires et celui de leurs veuves et de leurs enfants est assuré pour leur vie:tout père de famille peut se contenter de cet avenir ; et en demander davantage lorsqu'on a des droits si litigieux, ou plutôt lorsqu'on n’a aucun droit, c’est étendre bien loin lasollicitude de latendresse paternelle. Un avenir de trente ou quarante ans au moins, terme moyen de la durée d’unegénération,estaujourd’huiune éternité; et au temps où nous sommes et avec les projets qu'annoncent les révolutionnaires de tousles pays, quel est le propriétaire, homme de sens, qui, pour lui-même et ses biens patrimoniaux, ne se contentât pas de cette assurance?

La mêlée a été chaude, mais le succès du combat n’a pas été douteux. Le roi, dispensateur suprême d’un fonds qui appartenait à l'Etat, et n'appartenait qu’à lui, rentre dans son droit royal; il récompense lui-même des services dont l'Etat n’a pas profité pour son agrandissement : les services seront récompensés, et les malheurs soulagés. Toute question sur l'emploi du domaine extraordipaire est finie; ce dumaine fera retour à l’Etat, En vérité, le projet de loi ne pouvait pas avoir une melileure issue.

Je ne craindrai pas de traiter deux questions délicates, et qui ont été si souvent et si injustement reproduites dans la discussion. On a cherché à intéresser l'armée dans cette querelle, en accusant le côté droit de la chambre de lui être peu favorable, H sera, je crois, difficile de persuader à l'Europe que des chambres législatives, qui votenttous les ans pour l'entretien de l’armée française active ou inactive, 235 millions, c’est-à-dire, plus qu’il n’en coûte à toute l'Allemagne pour son état militaire, quoi qu’il soit bien plus nombreux, n’ont pas pour l'armée l’affec-

tion et ia considération qu'eïle mérite, On pourrait avec plus, de raison demander si tous les militairesque le roi paye, quoiqu'ils ne le servent pas activement, ont autant d'affection pour l’Etat; et l'on répondraii, sans doute, en montrant les tristes procédures dont retentissent nos tribunaux. Mais les uns, sans mauvaises intentions, et par un orgueil national mal entendu, auraient voulu conserver toutes les armées de Bonaparte, et couvrir la France de troupes come si elles ne coûlaientrien aux peuples, et que la France en eût besoin; elle qui n’a à craindre que des ennemis intérieurs, et que Bonaparte lui-même, avec son habileté militaire et son excellente armée, n’a pas pu défendre contre l'étranger. D’autres auraient voulu faire un appel aux armées, et leur demander le despotisme militaire pour y placer, s'ils l’avaient pu, leur despotisme civil; coupables provocateurs de tous les désordres, et qui jouissent, au milieu des plaisirs de Paris, du sang et des larmes, qu'ils font couler en Espagne, en Italie, en Turquie, comme Néron chantait en voyant l'incendie qu'il avait allumé; véritables pestes publiques, dont nous recélons le foyer, pour le malheur de l’Europe, et pour notre honte, et qui peut attirer sur nous une grande res-, ; ponsabilité et de grands malheurs.

EX

On a beaucoup parlé, et à tout propos, de sang versé et de gloire nationale. Je remarque avec satisfaction que ceux qui parleit de sang versé se portent bien. Le sang de ceux qui ont péri ne demande rien;et il n'y a pas d'officier général, ayant survécu à ces terribles guerres, qui ne nous ait coûté peutêtre dix mille de nos enfants. La gloire nationale, les militaires la confondent avec leur

“gloire personnelle, et ne la voient que dans la valeur des guerriers et de beaux faits d'armes : de celle-là, la France, on peut dire, en a été rassasiée, et elle en a plus cueilli dans les trente années qui viennent de s'écouler que daïs les trois siècles antérieurs, parce que la guerre a été continuelle peadant ce long période de temps, qu’elle s’est faite avec des armées plus nombreuses, et que le monde entier en a élé le théâtre. Maïs cette gloire du courage personnel, les peuples eivilisés la partagentavecles peuples sauvages : et ceux-ci montrent encore plus de force d'âme contre les privations et les douleurs.

Cette gloire se partage encore entre le vainqueur et le vaincu, s’il y a eu autant de courage dans la défense, même malheureuse, que dans le succès, On peut même remar-

quer que l'histoire s'arrête avec plus de complaisance sur le courage qui attend et supporte le danger que sur la valeur qui l’affronte; et l'honneur lui paraît plus grand dans la constence d’une résistance, même inutile, que Cans l’impétuosité de l’attaque la plus téméraire. Ainsi, elle a plus d’éloges pour les trois cents Spartiates aux Thermopyvles, ou pour lesdéfenseurs de Numance et de Sagonte, que pour leurs vainqueurs.

La Vendée, ravagée par la Convention; l'Espagne, envahie par Bonaparte, tiendront autant de place dans ses annales que les plus brillantes et les plus heureuses expéditions; et de toutes les campagnes de Bonaparte, celle peut-être qu’elleadmirera le plus sera la dernière, et pour lui la plus malheureuse; celle qui précéda la première occupa tion de la capitale. Mais si l’histoire est pour le malheur, la politique est pour le succès; et elle fait eonsister la gloire véritablement nationale dans l'intérêt réel et positif de la nation, c’est-à-direà ne rien perdre de son territoire dans une guerre purement défensive, et dans üne guerre offensive. à. l'agrandir; et à ses yeux un village acquis est d’une tout autre importance que dix batailles gaguées sans résultat. Eh! que reste-t-il à l'Etat de nos brillantes expéditions? Les décrets de la constituante ont été plus heureux que les armées de la révolution; et nous n’avons fait d’acquisitions que sur le Pape. Toutes les conquêtes de Bonaparte sont au Muséum; et lorsqu'il ne pouvait plus se défendre lui-même, ni défendre la France contre des étrangers qu’il avait appelés, c’est la légitimité et ses droits reconnus,cesontnos Bourbons, et lerespect qu’ils inspiraient qui ont conquis la France sur les justes ressentiments et les forces prodigieuses de toute l'Europe.

On a cru, dans le cours de ce débat, intenter à la chambre de 1815 une accusation extrêmement grave, en lui imputant d’avoir demandé le rétablissement du supplice autrefois en usage. Si la proposition en a été faite, elle ne l’a pas été à la tribune, et on ‘ peut s’en assurer en parcourant les procèsverbaux de cetle session. Mais, quand la chambre l'aurait proposé, elle n'aurait fait que remplir un triste devoir, un devoir que les législateurs les plus humains de tous les temps et de tous les pays n’ont pas cru audessous de leur dignité, et sur lequel l’assemblée constituante, malgré sa philanthro-

pie, et l'esprit du siècle, ef les progrès des lumières, est allée plus loin qu'aucune autre assemblée législative, puisqu’elle a imaginé, discuté et décrété un nouveau genre de supplice, et qu'un de ses membres les plus distingués, parmi les nouveaux constiluants, proposa de donner au bourreau les droits de citoyen. Elle ne vit pas, cette assemblée à jamais fameuse, où il y avait tant de projets et même de désirs de mieux, et si peu de connaissance du bien, qu'il était abject de soumettre là vie de l'être intelligent au jeu d’une machine insensible, qui frappe sans discernement la vertu comme le crime, et de faire ainsi de la mort de l’homme un spectacle de mécanique, dont la cruelle prestesse à, dans des temps trop voisins de nous, si horriblement multiplié les assassinats juridiques. Je sais que l’abolition de la peine de mort est un des rêves de la philanthropie, et la Convention elle-même n’attendait, pour abolir la peine de mort, que de n'avoir plus à tuer que des malfaiteurs. Mais si la peine de mort est abolie, les honnêtes gens rentrent dans le droit de défense naturelle, à laquelle ils avaient renoncé en faveur de la société; ils reprennent les armes qu'ils lui avaient confiées pour la protection commune : les lois, sans doute, ne seront pas plus sévères pour l'honnête homme qui se défend que pour le scélérat qui l'attaque; nous retomberons bientôt dans les guerres privées du premier âge des nations, et la société tout entière ne sera qu'un vaste Champ de bataille. Veut - on substituer la détention, les travaux forcés, la chaîne à la peine de mort? soit : mais alors, et dans des temps où le progrès des arts, du luxe et de l’industrie, en multipliant sous toutes les formes les jouissances et les plaisirs, souffle dans tous les cœurs la fureur de lés partager et le désespoir de n’y pouvoir atteindre par des voies légitimes, attendez-vous qu’il vous en coûtera beaucoup plus pour loger, vêtir, nourrir, garder vos malfaiteurs, que pour entretenir vos enfants; qu’il ne sera plus possible de vivre d’aucune propriété ni d'aucune autre industrie que de celle du vol. La vie et les propriétés de l'honnête homme r’ont pas d’autre garantie que la vie du scélérat; et lorsqu’il n’y aura plus pour l’assassin et le brigand que des maisons de force, tout propriétaire devra faire de samaison un château fort (1).

(1) Déjà on à été obligé, à Paris, de doubler les cours d'assises, et les séances des tribunaux correc-

tionnels.

il faut donc malheureusement des supplices, et le dernier supplice. Les nations chrétiennes abolirent le supplice de la croix, par respect pour celui qui y avait été attaché; et la nation française, par un motif semblable, aurait dû depuis longtemps abolir le supplice actuellement en usage. Il n’y a pas en France d'homme d’un caractère élevé, ennemi des doctrines et des souvenirs révolutionnaires, qui n’en ait exprimé le vœu : il y aurait même, à ce changement, des raisons plus fortes et plus générales ; et sans parler du plus grand effet qu’il produirait sur les esprits, à cause de l’infamie que Fopinion a attachée à un autre genre de supplice, et que notre langue atteste par des Jocutions populaires, il faut apprendre à ceux qui veulent régénérer la société sans ‘avoir étudié l’homme ni fouillé dans Île cœur humain, à ceux qui font de la politique sans s’être donné la peine d'acquérir les connaissances qu’elle suppose, il faut leur appren-

(4) Ce nouveau genre de supplice, plus cruel parce qu'il est plus définitif; plus douloureux, s’il faut en croire les physiologistes ; plus honteux dans los anciennes mœurs, parce qu'il est la mutilation de l’homme et c’est ce qui l'avait fait appliçuer

Page 1