‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 295 sur 306 · LA · texte numérisé non relu

LA

Cette tutelle de la commune donnée spécialement à la chambre des députés, nommée pour cette raison en Angleterre chambre des communes, cette tutelle de l'Etat attribuée spécialement aussi à la chambre des pairs, nommée pour celte raison chambre haute, est le fonds, l’essence, la raison de ces deux institutions, quoiqu'à cause des relations intimes de la commune et de l’Etat elles statuent à la fois l’une et l’autre sur tous Jes objets relatifs à l'Etat et à la commune.

La commune, comme l'Etat, consiste en hommes et en propriétés ; et lorsque l'Elat a des hommes ou des propriétés de la commune, pour en faire ses hommes et ses propriétés, le gouvernement vous propose, par exemple, une loi sur le recrutement de l’armée et une autre loi sur l'impôt; et toutes les lois, absolument toutes, que vous serez appelés à disculer, statuent directement ou indirectement sur les hommes et sur les propriétés morales ou matérielles de la commune; je dis morale ; car la justice, la religi0n, l'éducation, les mœurs, sont aussi les propriétés de la commune, et même les lus précieuses de ses propriétés, et malheureusement les plus négligées.

Nous représentons donc ici des intérêts, et non des volontés: car les intérêts se représentent, et non les volontés.

Or, Messieurs, j'interroge ici votre raison, et ce bon sens maitre des affaires, et qui n’est que l'esprit sans recherche et sans passions. Si vous avez une affaire civile, vous consultez les avocats les plus habiles ; sur une question d’agriculture, vous vous adressez aux cultivateurs de votre canton les plus renommés; dans une question de littérature ou de science, aux gens de lettres ou aux savants les plus célèbres ; et par conséquent, dans desintérêts de propriété, il faut mettre la députation le plus qu’on peut dans les mains des plus forts propriétaires, ou du sol ou de l’industrie, parce que la grande propriété toute seule, et indépendamment des dispositions personnelles de l’individu, donne à la fois la connaissance, les habitudes, les intérêts qu’exigent la défense et lo tutelle de la propriété ; les connaissances et les habitudes, parce qu’une grande propriété suppose le maniement et la pratique de grandes affaires ; les intérêts, parce que le fort propriétaire ne peut soulager le pauvre d’une petite somme d’impôt sans se soulager lui-même d’une somme bien plus

considérable; et si, dans de petites idées qui ont fait de si grands ravages dans les esprits et dans les mœurs, on disait que les forts propriétaires seront plus dépendants du gouvernement, plus disposés à lui plaire, je répondrais qu’on préfère en général, et par disposition naturelle, ses intérêts comme propriétaire à tous les autres intérêts; et qu'en fait d'argent, tout le monde soigne ses propres affaires avant celles de l'Etat, et les forts propriétaires comme les autres. Et prenez garde que je ne réclame ici qu'une justice; car enfin ce sont les forts propriétaires qui supportent la plus grande part des charges directes ou indirectes de l'Etat, et qui partagent avec lui le poids immense de la bienfaisance publique ; et malheur à l'Etat qui serait seul à le porter, et qui ne compterait que sur le trésor public pour soulager la misère publique!

Ici, Messieurs, je re suis point en contradicticn avec la charte, puisqu'elle n’a fixé une cote de contribution pour la faculté d'é. lire ou d’être élu, que pour avertir qu’elle voulait que l'électeur ou l’élu fussent indépendants dans leur existence privée, et que par conséquent le plus haut cotisé, et par cela même le plus indépendant, est, si j'ose le dire, et dans la lettre et dans l'esprit de la charte, et le plus électeur et le plus éligible.

Ainsi, Messieurs, c’est moins en vertu du droit métaphysique de délégation directe ou indirecte, qu’en vertu du-droit réel de leur propriété, que les plus forts contribuables de la commune ou du département doivent seuls coopérer à l'élection; et la société à cet égard est comme ces compagnies d’actionnaires dans lesquelles un nombre déterminé d'actions donne droit exclusif à voter dans le conseil de l’entreprise.

C'est sur cette base, c’est dans ces principes évidents, incontestables, que s’est peu à peu formée et que se maintient la représentation nationale chez nos voisins. A quelque époque et de quelque manière qu'elle ait commencé, le peuple anglais a envoyé pour défendre ses intérêts, ceux qui avaient le plus d'intérêts du même genre à défendre; c’est une inspiration du sens commun, et les sociétés ne la méconnaissent que lorsqu'elles sont perdues d’esprit et de faux systèmes. .

Et vous remarquerez, Messieurs, que les dépenses énormes, quelquefois extravagantes, que font en Angleterre les candidats pour être élus. à la chambre des communes,

ont ie même effet et le même principe qu'avait chez nous la vénalité des oflices de haute magistrature, chargée aussi, quoique sous d’autres formes, des fonctions politiques que nous exerçons. Ces dépenses, qui prouvent la fortune, sont une caution d’indépendance et d’intérêt à la défense des intérêts qui leur sont confiés : tant il est vrai que la raison, lorsqu’on la consulte ou qu’on la laisse faire, conduit tous les peuples sous une forme ou sous une autre aux mêmes résultats !

Si les auteurs du projet de foi qui vousest soumis, avaient eu en perspective éloignée queique résultat du même genre en réunissant dans les mêmes lieux des armées d'électeurs à 300 francs, j'oserais leur dire que ces moyens consacrés en Angleterre par un long usage, et dont les mœurs ne s’offensent pas, ne sauräient nous convenir; et, sans les blâmer partout où l'habitude en diminue le danger et en déguise l’inconvenance, il faut éviter de les introduire en France, où ils ne seraient pas sans danger et sans scandale.

Je n’ignore pas que de petites et honteuses “passions voient toujours et partout l’homme, et jamais le propriétaire ; elles font revivre ce qu'elles ont détruit, pour le détruire encore ; et de tout le passé, celles n’ont oublié que leurs excès, Ces passions, il est plus facile de les connaître que de les concevoir, pour celui qui a vécu sans jalousie d'aucune élévation, et sans ambition d'aucune grandeur; qui ne regrette que ce que tout le monde a perdu ; qui ne désire que ce dont tout hornme doif jouir, sans intérêt dans cette question, puisqu'il est lui-même sans propriété personnelle. Mais, fût-il né dans la condition la, plus obscure et la plus indigente, il n’en sentirait que mieux la convenance, l'utilité, la nécessité même de confer aux plus intéressés dans la propriété la défense des intérêts de tous les propriétaires. Et remarquez que plus le département est Fiche et populeux, plus la dernière classe des électeurs est nombreuse ; en sorte que, par un étrange renversement d'idées et d’intérêts, ce sont les départements à grandes propriétés et à grands propriélaires qui sont le plus menacés par la loi qui vous est soumise, de n’être représentés que par les plus petits. |

Ilest possible qu’en adoptant quelquesunes des idées que j'ai l'honneur de vous proposer, les cotisés à 300 francs ne coopèrent pas tous, ou touiours, ou tous à la fois,

PART. II. POLITIQUE. — SUR LES ELECTIONS

à la nomination des députés; mais, outre que la Charte ne dit pas qu'ils y concourent tous, qu’ils y concourent toujours, qu'ils y

concourent tous à la fois, il en sera des élec-

teurs comme des éligibles, dont le plus grand nomore ne sera même jamais élu. Obtenir la garantie la plus forte que les élections seront libres et régulières, que les choix seront bons, est tout dans cetie matière, et la charte nous laisse, pour y parvenir, toute latitude.

Queique parti que l’on prenne, la chambre doit être complète, et atteindre un nombre quelconque : car la Charte n’en fixe précisément aucun, puisqu'elle dit, article 36, que « chaque département aura le même nombre de députés qu’il a eu jusqu’à présent, » et

‘que ce nombre a toujours varié. Sans doute,

une chambre des députés, quelque peu nombreuse qu’elle soit, ne peut jamais être complète en membres présents; mais elle doit être complète en membres nommés, sous peine d’invalider elle-même ses opérations.

Si la dissolution de la dernière chambre a eu pour molif qu’elle excédait le nombre fixé par la Charte, qui proprement n’en fixe aucun, il n’y a pas de raison pour qu’il reste au-dessous ; et la proportion du nombre des députés est si faible, comparée à la popnlation totale de la nation; elle est si faible, comparée à la chambre des paires, qui doit raisonnablement être besicoup moins nombreuse, qu’il eût mieux valu pécher par excès que par défaut. Les chambres auraient, sur ce point comme sur bien d’autres, amélioré la loi, Si, pour fixer le nombre des députés, on eût cherché des analogies, on en aurait trouvé dans le nombre Lotal des membres des cours souveraines, qui exerçaient en France la fonction politique que nous exerçons aujourd'hui dans un plus haut degré; ou mieux encore, dans le nombre des députés aux états généraux que nous remplaçons. Si l’on eût voulu des exemples, on en aurait trouvé en Angleterre, où la chambre des communes est à peu près le dix -millième de la population, tandis qu’en France elle est aujourd’hui moins du cent millième. Et certes, ou représentation et députation sont des mots sans valeur, même dans un gouvernement représentatif, ou le bon sens indique une proportion, sinon de nombre entre les commettants et les députés, du moins de bienséance, si j'ose le dire, et d’égards pour une nation puissante et éclairée, qu’il est peu

décent de réduire ainsi à un extrait si imperceptible. *

L'influence de fa grande propriété, ou de la propriété moyenne, sur l'élection et la députation, a éveillé la question, plus délicate, de Ja garantie que telle ou telle classe de la société peut offrir à la stabilité du gourvernement. D’anciens souvenirs, rappelés par nos institutions récentes, et peut-être

imprudemment, se sont mêlés à nos nou-.

velles pensées; et en général, beaucoup d’esprits sont disposés à ne voir que les abus des meilleures institutions, et que les avantages des mauvaises. Cette question est une de celles qu’il faut résoudre, quand une fois elles ont été agitées. Je crois pouvoir la traiter avec Connaissance, avec modération, avec équité. Et d’abord, je commence par déclarer que je ne connais en politique, à l’'uue de ces classes, que des droits; à l'autre, que des devoirs, et des devoirs si sévères, que si, dans mon opinion, cette classe était constituée comme elle devrait l'être, comme elle le sera peut-être; si le grand problème qui travaille j’'Éurope est jamais résolu, loin d’être un objet d’ambition ou de vanilé pour des titres ou des décorations, elle serait un sujet d’épouvante pour la vertu elle-même, qui en redouterait les engagements bien plus qu’elle n’en rechercherait les honneurs.

La question dont je m'occupe a été depuis longtemps résolue par la nature.

Comme il n’y a dans le monde politique que deux états nécessaires de société, la société domestique et la société publique, il n’y a pour l’homme que deux états nécessaires dans l’acception rigoureuse et philosophique du mot, l’état qui nourrit la famille, l’état qui défend la société dans les fonctions de la magistrature et de l’armée, et que dans toute l'Europe on a appelé noblesse. La Charte a conservé ce mot, et nous pouvons nous en servir.

Cesdeux extrêmes se rapprochent, puisque autrefois on ne pouvait être noble sans être propriétaire, et qu'on pouvait être laboureur sans cesser d’être noble.

Entre ces deux états nécessaires se placent toutes les professions utiles, plus ou moins honorées, selon qu’elles servent aux besoins

(1) Toutes ces professions, même les plus utiles, ne sont pas nécessaires, puisqu'on pe eut défendre ses intérêts sans avocats, et terminer ses différends civils sans juges. Le chef-d'œuvre de la

de la famille, ou qu'elles aident au service de la société (1).

Tout individu peut ne pas aspirer à la noblesse; mais toute famille y tend, elle doit y tendre comme à sa fin, comme à une fin louable. La famille qui y est arrivée ne peut pas aller plus loin. Les hommes ne peuvent plus rien ajouter à son existence politique; le temps seul, en la vieillissant, lui donne plus de droits aux respects. Cependant, dans le gouvernement représentatif, elle peut avoir part au pouvoir, et même au pouvoir héréditaire ou à la royauté, ce qui ne rend pas les ambitions moins actives ni moins ardentes.

Nous n'avons rien changé de tout cela; et malgré les progrès du siècle, les progrès des lumières, les progrès de la raison, les progrès de l’industrie, il y aura toujours des familles qui cultiveront la terre, et des familles qui serviront l'Etat. :

Ainsi, la famille qui n’est pas encore sortie de l’état primitif, et la famille qui est arrivée au dernier état, sont dans un état fixe, et les individus qui les composent sont modérés par position, même lorsqu'ils seraient ambitieux par caractère. Et les familles qui sont sorties du premier état, sans être encore parvenues au dernier, sont dans un état d’evancement, de progrès, et par conséquent de mobilité, comme le voyageur au milieu de sa course, et les individus y sont inquiets par position, même lorsqu'ils sont modérés par caractère; car la position fait les hommes ce qu'ils sont, bien plus que le caractère. On trouve dans cette classe bien plus de talents divers et autant de vertus privées que dans l’autre ; mais en politique elle a des affections plutôt que des connaissances positives, et elle est exposée à prendre des désirs pour de la capacité, et des obstacles pour des refus.

Je réponds à des généralités de Loft par des généralités de principes; il y à autant d’exceptions à faire aux principes qu'aux reproches.

Je dois cependant éloigner de la classe agricole l’imputation d’avoir puissamment contribué à la révolution. La capitale a demandé la révolution aux provinces, les villes l’ont demandée aux campagnes, et partout ne l’ont pas obtenue, ou ne l'ont obtenue

constitution ancienne de la France était d'avoir réuni dans les mêmes mains la justice civile et la justice criminelle, c’est-à-dire la profession la plus utile et l’état le plus nécessaire.

qu’avec peine. J’accorde, si l’on veut, que quand la société périt la faute en est à ceux qui doivent la défendre; aussi sont-ils toujours les premiers attaqués et les premiers punis. Il n’est pas question de savoir qui a

le plus gagné à la révolution : on voit avec

plus d’évidence ceux qui en ont le plus souffert. Ce mot nous rappelle la nécessité des sacrifices, qui sont aussi des devoirs, ces devoirs qu’un noble romain, et même un noble nouveau, Cicéron, croyait remplir, lorsqu'il émigrait de Rome pour aller se joindre à Pompée, qui défendait la liberté romaine ou ee qu’on prenait pour elle. « Ce n’est pas, » écrit l’orateur romain, « pour mettre à profit la victoire que j'ai abandonné ma patrie, mes enfants et mes biens; mais parce que j'ai cru remplir un devoir légitime et sacré que m'imposait envers l'Etat et moi-même le rang que j’y occupais (i). »

Je placerai ici la réponse à une accusation renouvelée par le commissaire du gouvernement, qui à parlé le dernier contre ceux qui attaquent quelque acte du ministère, de vouloir être ministres. Si j'étais ministre, je me méfierais de tout le monde, des amis et des ennemis. Au reste, les partisans rigides du gouvernement représentatif prétendent que l'ambition du ministère est l'âme et la vie de ce gouvernement; et pour que la matière ministérielle ne manque pas plus que la matière électorale (2), il y a daris ces gouvernements en deçà comme au delà de la Manche, un petit ministère toujours prêt à remplacer le grand.

Il est temps de sortir de ces considérations locales et particulières, pour s'élever à des considérations générales et politiques d’un plus haut intérêt.

Je dirai aux chambres, qui partagent avec le roi le pouvoir législatif : « Tous les peuples qui nous entourent, tourmentés de la même maladie, et dégoûtés plutôt que mécontents de l’unité de pouvoir, cherchent dans sa division constitutionnelle le remède à des maux dont ils méconnaissent la sôurce, et appellent le gouvernement représentatif comme le terme de toutes les inquiétudes et de toutes les dissensions. Des charlatans qui poussent à la démocratie le proclament comme un baume universel; les gens sages et habiles le souffrent ou même

(4) « Nec enim nos arbitror victoriæ præmiis ductos patriam olim et liberos et fortunas reliquisse, sed quoddam nobis officium et justum et pium debitum reipublicæ nostræque dignitati videbamur

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le désirent dans la faiblesse actuelle des gouvernements, comme un moyen de contenir, en la tempérant, de diriger, en lui cédant, cette furieuse tendance aux institutions populaires. En Angleterre, le pouvoir populaire contemporain du pouvoir royal, et tantôt son rival, et tantôt son esclave, à force de dissensions et de malheurs, a fini par se combiner assez heureusement avec les principes et les mœurs monarchiques qui en sont le correctif. En France, au contraire, il a commencé par renverser le trône; c'est sur ses débris qu’il s’est élevé, et il tend toujours à retenir le plus qu’il peut de son origine. Nous rejetons loin de nous l’idée d’imiter en ce point l'Angleterre; nous voulons faire mieux, ou faire autrement; et, en dédaignant l’exemple, nous nous condamnons nous-mêmes à servir de modèle aux autres gouvernements qui semblent ne retarder si longtemps l'établissement de ces nouvelles institutions si bautement annoncées ou promises, que pour savoir ce qu’elles deviendront en France, la forme que nous leur donnerons, et dans quel esprit et sur quels principes sera combinée notre représentation. Toute la question, n’en doutez pas, le gouvernement représentatif tout entier est dans la loi sur les élections ; après la charte qui les établit, la loi la plus fondamentale sera la loi qui en déterminera le mode ; et l’on peut dire que si la Charte est la loi fondamentale du royaume, la loi sur les élections est la Charte du gouvernement, Prenez-y garde; en France, la royauté est pauvre puisqu'elle est pensionnée; car on est riche de ce que l’on possède, et pauvre de ce que l’on reçoit. La chambre aristocratique est pauvre, et par la même raison; et si vous adoptez la loi proposée, vous avez, comme on vous l'a démontré, une chambre démocratique prise dans les classes inférieures de la propriété; car ce n’est pas à Paris, sans doute, où les plus petits emplois sont si largement appointés, qu’on peut regarder comme riche celui qui paye 1,000 fr.

de contributions. Mais plus une chambre est pauvre, plus elle est, dans les temps d'orage , violente et dangereuse; plus une chambre aristocratique est pauvre, plus elle est faible ; en sorte qu’au premier choc tout équilibre de force serait rompu entre elles,

sequi. » (Epist. ad Attic.) (2) Expression d’un orateur qui à parlé sur ceilé question.

et l’Elat serait renversé. Si en Angleterre la chambre des pairs, forte de son ancienneté, de ses vastes possessions territoriales, de ses immenses richesses, des lois qui en substituent la propriété à l’aîné de la famille; forte ce sa nombreuse clientèle, et de sa représentation dans ses terres, égale en magnificence à celle des souverains, n’a pas pu, dans Jes temps de troubles, se défendre contre la chambre des communes, que deviendrait la nôtre, quel appui prêterait-elle au roi et à l'Etat si jamais elle était attaquée par une chambre rivale, forte de ses besoins, de sa jalousie et de ses désirs? Voilà un danger, et en voici un autre plus imminent peut-être; car nous ne marchons jamais qu'entre deux écueils.

« Les doctrines de 1789 et celles de 1815 présentent un contraste bien digne d’attention. En 1789, le dogme politique le plus constant était la nécessité de doubler le nombre des députés de la partie de la nation que nous représentons. L'Etat tomba dans la démocratie, et bientôt après sous le despotisme ou populaire ou militaire, héritier présomptif de toutes les démocraties. Le roi, par son ordonnance du 13 juillet, voulut rétablir l'équilibre entre les deux parties de la nation. En augmentant le nombre des pairs, il augmenta celui des députés, et même la pairie acquit par l’hérédité toute la force dont elle est susceptible. Aujourd'hui, et par l'ordonnance du 5 septembre, la partie démocratique à été réduite à peu près de moitié, sans que la partie aristocratique ait rien perdu de son nombre et de sa force.

Encore faut-il observer que la chambre des pairs tend continuellement à s’accroître; que celle-ci, au contraire, est fixée à un nombre précis, et ne peut s'étendre; que l’une est héréditaire, et l’autre dans une mobilité perpétuelle, Tout équilibre, toute proportion entre elles sont donc romipus; et si quelque orage ne nous rejette pas dans la démocratie, nous tomberons sous l'aristocratie, le pire de tous les gouvernements, selon J.-J, Rousseau, parce qu’il à tous les inconvénients de la monarchie et de la république, sans avoir aucun de leurs avantages. En 1789, ce furent les ministres du roi qui proposèrent de doubler le nombre des députés ; en 1815, ce sont les ministres du roi qui ont proposé de le réäuire à moitié. L'intérêt de la monarchie n’a pas été plus compris à une époque qu’à l’autre; car la démocratie ne veut pas de la royauté, et l'aristocratie n’en veut

qu'un fantôme : mais lorsqu'elles existent ensemble, il faut qu’elles soient égales en force pour maintenir la royauté au milieu d'elles. Déplorables doctrines que celles qui varient ainsi au gré des passions et des intérêts ! »

Je dirai aux dépositaires de l'autorité :

« Vous avez dissous la dernière chambre sur un motif numérique dont personne, ni le gouvernement [ui-même, n'avait soupçonné la gravité. La France l'avait donnée au roi. Vous n'étiez pas encore ses ministres ; vous en avez demandé une autre à la nation ; vous l’avez obtenue.

« Ce sont des faits, et non des reproches.

Au lieu et en la qualité que je parle, la loi m'interdit le reproche, puisqu’elle permet l’accusation.

« La nation vous a renvoyé en partie ceux qu’elle avait nommés. Elle en a envoyé d’autres. Anciens ou nouveaux, tous méritent sa confiance, et justifieront son choix. Cependant, si vous réfléchissez à l'effet qu'a produit sur les esprits, sur les opinions, sur les craintes et les espérances, sur les souvenirs du passé et les prévisions de l'avenir, cette mesure que la constitution réservait pour les dangers extrêmes de l'Etat; si vous daignez faire attention à tout ce que les premiers magistrats de nos provinces, forcés de sortir de l’irapartialité où ils étaient renfermés comme dans un sanctuaire, pour se mêler à nos intrigues, et partager nos passions, ont dû perdre en diguité, en respect, en considération, en confiance, chez un peuple trop disposé à censurer ses supérieurs, et à blâmer l'autorité; si vous considérez que vous avez été conduits dans ce système à afliger des hommes que vous ne pouvez pas vous empêcher d'estimer, pour en flatter d'autres que vous redoutez, peut-être trouverez-vous que la victoire ne vaut pas ce qu'elle a coûté. x

« Et il ne faut pas croire qu’une majorité numérique soit queique chose en France.

S’il eût été donné à la puissance du nombre de disposer de son sort, il ne resterait pas aujourd’hui pierre sur pierre de l’édifice ; et ceux qui en sapent les fondements, et ceux qui en défendent les approches, et ceux qui en occupent le faîte, seraient tous depuis .

longtemps ensevelis sous ses débris. C’est la raison, c’est la vérité, c’est l'ordre et ses principes et ses lois qui seront éternellement en France la majorité, la majorité qui fait des lois durables, et qui jusqu’à présent

a renversé tout ce qu'elle n'avait pas établi.

« À la session dernière, une grande responsabilité pesait sur les députés : en en demandant, disons la vérité, en en désignant d’autres, vous vous êtes chargés du bonheur de la France et de son avenir ; vous nous trouverez prêts à seconder de tous nos efforts la sagesse de vos mesures ; et l'opposition que quelques lois pourront rencontrer ici sera tout au plus une contradiction, et ne sera jamais un obstacle.

« Ces coups d'Etat, qu'on prend pour des dénoûments, et qui ne sont que des changements de scène, ont ce danger qu'ils ne permettent pas à ceux qui les tentent de s'arrêter où ils voudraient. La loi proposée sur les élections en est la preuve.

Le système suivi dans les dernières élections a fait naître plus d’espérances qu’en ne veut cn satisfaire, je le crois : cependant, pour ne pas sortir de la ligne où l’on s'était placé, il a fallu courir le ris que de faire descendre l'élection, et par conséquent la députation dans les classes inférieures de la propriété. Et toutefois il ne faudrait pas trop compter sur le système des influences publiques et avouées qui a réussi une fois comme par surprise chez une nation confiante, mais qui trouverait à l’avenir tous les partis sur leurs gardes ; et les influences publiques une fois connues, décréditeraient, et peut-être pour toujours, les influences secrètes, si jamais elles étaient nécessaires. Le sysième de balance entre les opinions n’est pas plus sûr. Ce système naturel aux esprits peu philosophiques, qui croient que la vérité est, comme la vertu, un milieu entre deux extrêmes, a perdu tous ceux qui en ont essayé, et celui-là même qui comprimait les opinions en les réunissant toutes dans une haine commune contre sa personne. »

Messieurs , je finirai par une réflexion que je recommande à votre attention la plus sérieuse.

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n’est

La question des électeurs que vous discuiez occupe ou agite en ce moment toute l’Europe, attentive au parti que vous allez prendre ; cette Europe propriétaire, cette Europe politique et religieuse, qui pas tout à fait l’Europe des sociétés secrétes, des comptoirs, des universités ou des académies. Si, par des lois nées des habitudes révolutionnaires, ét dont l’exécution , soyez-en sûrs, sera malgré vous plus révolutionnaire encore , en même temps que vous appelez de droit à l’élection la nombreuse classe des petits ou des moyens propriétaires, vous excluez de fait les chefs de la propriété, et les plus intéressés à l’ordre et à la stabilité de la société ; si, dans cette armée de propriétaires, destinée à la défendre de l'irruption des prolétaires, et dont les grands propriétaires sont les chefs naturels, vous placez l'autorité dans les mains des simples suldats, vous continuez, en en laissant subsister le principe, les doctrines et les gouvernements révolutionnaires, vous comblez, en les prolongeant, les désordres et les malheurs de l’Europe. Si, au contraire, faisant concourir à l'élection la corporation toujours bonne à la place de l'individu souvent mauvais, la faisant partir de la commune pour arriver au département et au royaume, vous en constituez le droit et l'exercice dans l’ordre naturel dans lequel la société elle-même est constituée, vous aurez peutêtre, il faut courir la chance de ce terrible danger, vous aurez peut-être quelques comtes et quelques barons, mais vous aurez aussi de grands propriétaires, qui auront les connaissances, les habitudes, les intérêts, les vertus politiques que donne, même aux moins vertueux, la grande propriété, et vous rasseoirez la société européenne sur ces antiques fondements, sur ces fondements indestructibles comme la nature, qui survivent même aux révolutious, prêts à recevoir des constructions régulières, ou comme ceux d’un temple célèbre , à engloutir les imprudents cons tructeurs qui tenteraient d'y élever un édifice que la nature repousse comme la société. Pensez-y, et pour la France, et pour

1339 LEUVRES COMPLETES DE M. DE BONALD. de 1340 à 1544 l'Europe, et pour vous-mêmes. L'Europe va dernière considération n'est pas étrangère vous juger, el vous passerez à ses yeux pour à notre situation politique; et si, au lieu des sages qui ont su profiter des grandes d’alliés, la France avait des ennemis, ils leçons que notre révolution a données au vous conseilleraient la loi qui vous est promonde, ou pour des imprudents que la plus posée.

terrible expérience n’a pu corriger. Cette Je vote pour qu'elle soit rejetée.

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