DE LA PRESSE
On dirait que les écrits qui ont paru pour
ou contre la loi sur la liberté de la presse, et la loi elle-même, supposent qu’en der-
nier résultat les ouvrages, grands ou petits, ne peuvent être d'aucun danger : ceux-ci à cause de leur ténuité, ceux-là à cause de leur volume; et, comme un moyen de ce genre, quand il ne peut faire aucun mal, ne peut certainement faire aucun bien, il est évident que les grands pouvoirs politiques, le public et les écrivains s’échauffent sur ane chose qui ne peut ni bien ni mal, et qui par conséquent ne vaut pas trop la peine qu'on s’en occupe, et erfcore moins quon se divise.
C’est, de part etd’autre, ne pas faire, ce me semble, assez d'honneur auxlettres. On n'’écrit nulle part si innocemment que chez un peuple qui ne sait pas lire. Il s’est fait et il peut se faire encore beaucoup de mal avec des brochures de quelques sous, et avec des ouvrages de cinq cents pages; et comme le souverain, les ministres, les triounaux, les corps politiques ne sont établis que vour l’interêt du public et des particuliers, et autant pour défendre les esprits de la séduction, que les corps contre la violence, le bon sens de tous les hommes et de tous les temps, le bon sens, bien préférable à l'esprit d’un siècle, d’un pays ou d’un parti, et qui, selon Bossuet, est le maître des affaires, le bon sens veut que la presse ne soit pas plus libre que tout autre moyen de nuire, qu’elle le soit même beaucoup moins, parce que ses effets sont plus étendus, et qu'avec la liberté illimi- {tée d'écrire on peut, sans eourage et même sans talent, troubler la société et égarer les esprits.
Nous ne sommes pas réduits sans doute à prouver l'influence des productions de
l'esprit sur l'état de la société. S'il est vrai |
que l’opinion soit la reine du monde, c'est par les livres qu’elle se forme, s’égare ou se redresse. Le désordre des finances ne détruit pas un Etat, parce qu'après tout un
Etat ne paye que ce qu'il peut payer, et que!
les créanciers n’ont pas contre leur débiteur la ressource de l’expropriation forcée. Le désordre des mœurs ne détruit pas un Etat, parce qu’il y atoujours, même dans le pays le plus
corrompu, plus d'hommes réglés que d’hom-!
mes dissolus. La tyrannie même ne détruit pas un Etat, parce que la tyrannie passe avec!
le tyran, et que la société lui survit. Une peuplade sauvage, ou dans l’état purement physique, périt par des accidents physiques:
la guerre, la famine, ou les maladies. Un
peuple civilisé, ou dans l’état moral, ne peut périr que par des causes morales, par la corruption de l'esprit et la propagation de fausses doctrines qui mettent en problème
toutes les vérités et toutes les vertus, atta-!
quent, l’un après l’autre, tous Îles principes de la société, en relâchent tous les liens, et font, en un mot, douter les gouvernements de leur ed et les peuples de leurs devoirs. Un livre a civilisé Le monde;
les livres, s’il était possible, le replonge-
raient dans la barbarie, et nous en avons fait l’essai : « Les livres ont tout fait... » dit quelque part Volaire, et ils le savaient bien ceux qui élevaient à grands frais le monstrueux édifice de l’encyclopédie pour endoctriner les habiles ou plutôt les lettrés en même temps qu'ils recommandaient à leurs adeptes, dans ieurs lettres confidentielles, les brochures à dix sous pour les Cuisinières.
Sans doute un volume de cinq cents pages pourra ne pas avoir leffet prompt et im-
médiat d’un pamphlet lancé à propos dans le public; mais cet effet, pour être moins subit et moins aperçu, ne sera pas moins funeste, et sera surtout plus irrémédiable, Si le pamphlet enflamme les têtes et trouble un moment la marche de Vadministration, ouvrage sérieux corrompt les esprits, égare Pautorité elle-même, et mine à petit bruit les fondements de l'Etat; et il ne faudrait pas de longs raisonnements pour prouver qu'on peut (toutefois dans les temps tranquilles) permettre la libre circulation des brochures, et qu’on doit réserver toute la sévérité de la censure pour les ouvrages importants. Si nulle part il n’est permis à un orateur de tribune de rassembler autour de ses tréteaux cinq ou six cents personnes pour déclamer devant elles sur les lois et sur les mœurs, sur la paix et sur la guerre, sur Je souverain et sur ses ministres, sur la religion et sur le gouvernement, sur le public enfin et sur les particuliers, pourquoi laisserait-on un écrivain sans mission et sans autorité réunir dans une même opinion cent mille esprits peut-être parmi lesquels les plus ignorants et les plus faux sont toujours les premiers et les plus ardents à écouter, à recevoir, à défendre les plus absurdes paradoxes, et souvent les plus dangereux ?
« Tout est dit,»répondent les partisans de la liberté illimitée, « tout est dit depuis longtemps sur la religion et sur la politique, on n’écrira pas sur ces matières délicates avec plus de subtilité que Bayle, plus d’esprit et d'agrément que Voltaire, plus de chaleur et de force que J.-J, Rousseau... » Mais tout ce qu’ils ont dit avait été dit avant eux; le fond des erreurs est toujours le même, la manière de les présenter est seule différente; ct tout écrivain est assuré de produire un grand effet, lorsque, pour rajeunir d’anciennes erreurs, il saisit dans son stylo le goût et l’esprit de son siècle. Ainsi les matières premières des arts de luxe ont toujours et partout 6t6 les mêmes ; mais la forme que leur donne l’industrie varie selon les lieux et les temps. Vous croyez qu'on a tout dit, parce que vous-même vous n’avez rien à dire, Au temps de Salomon on disait la même chose ; et peut-être il se prépare dans le silence du cabinet tel ouvrage qui égarerait plus de têtes et enflammerait plus de passions que ne l’ont fait les écrits philosophiques du dernier siècle, ou les pamphlets de 1789, En vain on dirait que les écrits
dangereux seront réfutés, et que la vérité naîtra du choc des opinions; les hommes puissants en œuvres et en paroles, soit pour attaquer les vérités reçues, soit pour les défendre, ne naissent pas précisément aux mêmes époques, et la société a rarement le spectatle de ces combats, corps à corps, entre des écrivains de même force. D'ailleurs les gouvernements, tuteurs de léternelle minorité des peuples, ne peuvent pas livrer la morale publique au hasard d’un combat inégal entre les esprits, et laisser ainsi à Ja merci des opinions particulières l’éducation de leur pupille. Le châtiment suivrait de près la faute ; les erreurs qu'ils n’auraient pas réprimées seraient réfutées tôt ou tard par des révolutions, comme les maladies négligées qui se terminent à la mort.
« Le mal s’usera par son excès. La multiplicité des écrits rendra le lecteur insensible à l'effet qu’ils peuvent produire, et l’on se dégoûtera d'écrire quand on ne trouvera plus de lecteurs...» Mais ce serait un grand mal, et un symptôme assuré de dégénération.
Il ne faut rien user chez un peuple, pas plus sa sensibilité que sa patience. Laissez-lui cette susceptibilité, source des plus grandes vertus publiques et des plus héroïques actions, et seulement dirigez-la pour qu’elle ne se méprenne pas sur son objet. Un peuple vertueux n’est pas un peuple éteint, et la vertu n’est ni insensibilité, ni impuissance. Je ne veux pas qu’un peuple, à force d’être agité, ne puisse plus être remué ; laissez-le au repos, ot au moment du danger, il retrouvera le mouvement. L'Europe en a vu récemment un grand exemple. Si à tout propos et sans raison On criait au feu dans les rues, il ne se trouverait personne pour éteindre les incendies. C'est ce que font les pamphlets, ils créent des périls imaginaires, et nous endorment sur les maux réels, C’est
en nous faisant peur de Pitt et Cobourg et
du cabinet autrichien que les écrits du temps nous ont poussés à une guerre interminable.
Quand ils n'ont su comment justifier la conscription, ils se sont jetés sur la féodelité, abolie depuis des siècles ; et en alarmant le peuple sur le prétendu despotisme de l’ancien gouvernement, ils Pont conduit à la plus horrible tyrannie.
On croit la liberté de fa presse un préservalif contre la tyrannie, elle en est toujours le plus servile instrument. On n’avertit pas par des écrits un peuple de se préserver de
la tyrannie qui, une fois qu'elle a commencé, va jusqu'au bout, parce qu’elle est dans le caractère d’un homme, et non dans ses intentions; mais on avertit le tyran qu'il y a des écrivains ; il achète les faibles, il proscrit les forts et une nation s'aperçoit qu'elle a un tyran aux flatteries des uns et au silence des autres.
La liberté de la presse conduirait plus tôt un peuple à la servitude. Un gouvernement tourmenté par d’éternelles accusations, dénoncé pour le mal qu’il ne peut empêcher, et quelquefois pour le bien qu'il veut faire, responsable du malheur comme de la faute, se réfugie dans la tyrannie, et opprime pour n'être pas opprimé. Le ministre honnête et faible abandonne le poste qu’il ne peut plus tenir. L'homme fort le dédaigne, ou s’y retranche contre l'injustice et la haine. Le devoir de gouverner n’est plus pour un roi et pour ses ministres que le soin de se défendre ; les ministres n’ont plus cette sécurité qui sied à de nobles caractères; ni les rois, cette confiance qui est l'âme des grandes choses; l'élévation des sentiments et des vues est sans cesse froissée dans cette mi- Sérable guerre de soupçons et de défiances ; et un peuple de dénonciateurs et de motionnaires ne peut plus espérer à l'avenir de Sully ni de Henri IV.
On voit toujours les gouvernements en conspiration permanente contre les peuples, les ministres toujours indignes de la contance des gouvernements ; il faut plutôt voir dans cette disposition chagrine et haineuse l'ambition des places, et la jalousie contre ceux qui les occupent; et combien avonsnous vu de ces chauds partisans de la liberté s’indigner d’être UE et aspirer à être subalternes !
« Mais comment empêcher les abus de la presse, aujourd’hui que le commerce et les lettres ont établi entre les différents peuples des communications si faciles et si multipliées. Les écrits proscrits dans un pays arriveront en foule des pays voisins, et vous aurez, en sus du mal que peuvent faire les écrits prohibés, les frais d’une surveillance inutile. Il faudra ou permettre les livres, ou fusiler les auteurs. » Malheureusement partout, et même en Angleterre, on fusille pour bien moins, puisqu'on se fusille entre citoyens pour empêcher ou favoriser l’introduction des toiles de lin ou de coton, des laines ou de la poterie, eté., etc. Il ne faut pas fusiller les écrivains ; mais pourquoi ne
ferait-on pas, pour l'intérêt des mœurs et de l’orde publie, ce qu’on fait pour l'intérêt du commerce et des douanes? On n’empèche pas tout le mal, mais on en diminue la somme. Le prix des livres importés de létranger croît en raison du risque qu'il y a à les introduire; et dans l’opinion de ceux qui permettent la libre circulation des écrits de cinq cents pages, il est égal que l’ouvrage ait trente feuilles d'impression, ou qu’un écrit de trois feuilles coûte trente francs. Dans ce genre, comme en bien d’autres, l'administration peut tout ce qu’elle veut. En vainon allègue l’exemple de l’ancien gouvernement, et le débordement d'écrits de toute espèce dans la dernière moitié du dernier siècle. On sait qu'après la mort du chancelier d’Aguesseau les maximes sévères du gouvernement sur la censure changèrent tout à fait, et qu'après avoir commencé par fermer les yeux sur les ouvrages suspects, il finit par tolérer les livres dangereux. Quand la police proserivait Bélisaire, et décrétait de prise de corps l’abbé Raynal, elle n'avait pas au fond plus d'envie de supprimer l'ouvrage que d’'emprisonner l'écrivain. Il semble à quelques personnes qu'il ne doive plus y avoir de peines sévères sous un gouverngment modéré. La tyrannie r’est pas dans la sévérité des peines, mais dans leur disproportion avec les délits ; or, chez un peuple qui lit, c’est un délit très-grave qu’un livre dangereux, et même, après la révolte à main armée, le plus grave qu’on puisse commettre contre l'ordre public.
On croit répondre à toutes les objections en citant l'exemple de l'Angleterre. On pourrait opposer à ces indiscrets imitateurs d'institutions étrangères, qui ne voient dans un Etat que les formes matérielles du gouvyernement, et ne considèrent pas L'esprit d'une nation, cet esprit que forment des nécessités de position et d'habitudes, et qui est devenu pour un peuple la nature même; on pourrait leur opposer l'autorité de Montesquieu, s’il n'était pas de la destinée de Montesquieu, comme de celle de J.-7. Rousseau, de ne faire autorité en France que par ses erreurs. C’est dans le mème chapitre où il parle de la liberté de la presse en Angleterre, « Toutes les passions y étant libres, la haine, l'envie, la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer, paraîtraient dans toute leur étendue... Comme chaque particulier, toujours indépendant, suivrait beaucoup ses caprices et ses fantaisies, on chan-
gcrait souvent de parti; et souvent dans cette nation on pourrait oublier les lois de l'amitié et celles de la haine. Ceite nation soujours échauffée pourrait plus aisément étre conduite par les passions que par la raison, etil serait facile à ceux qui la gouverneraient de lui faire fäire des entreprises conire ses propres intérêts... »
Si ce sont là, pour les Anglais, les effets de la liberté de la presse, comme on n’en saurait douter, si le même moyen doit nous conduire aux mêmes résultats, et que les passions particulières doivent nous tenir lieu de raison publique, si le particulier doit être toujours indépendant, et la nation loujours échauffée…. Malheureuse génération | renonçons pour jamais à l'ordre public et au bonheur domestique ; recommençons notre révolution.
Et qu’on parle de nous ainsi que de nos pères.
Je le dirai même aux partisans de la constitution que nous venons de recevoir. La constitution anglaise existait non-seulement avant la liberté de la presse, mais avant l'invention de l’imprimerie ; et elle a pu résister à une maladie qui ne l’a attaquée que dans la force de l’âge : chez nous, au contraire, la liberté de la presse commence ou recommence avec nos institutions nouvelles. C’est un serpent dans le berceau de la constitution, et son enfance n’est pas celle d’Hercule.
Qui est-ce qui ne connaît pas toutes les phrases que l’on a faites et que l’on fera sur la liberté de penser, sur la perfectibilité indéfinie, le progrès des lumières, la résistance à l'oppression, etc., etc.? Tout cela est usé pour nous, qui avons vu éclore avec la liberté de la presse la licence d'écrire la plus effrénée, une ignorance profonde, l’obscurcissement des plus saines doctrines, les
idées les plus sauvages, la tyrannie la plus,
monstrueuse et la servitude la plus abjecte.
Qu'on n’oppose pas l'expérience; elle est perdue pour les passions, d'autant plus dangereuses dans ce moment, qu'aux premiers jours de notre révolution il n’y avait que des mécontents, et qu'aujourd'hui la nécessité des temps a fait des malheureux.
Je n’ai considéré la liberté de la presse que dans son influence sur l’état de la s0ociété, et je n’ai rien dit de ses dangers pour l'honneur ou la fortune des particuliers. Ici il y a une observation à faire. L'état social compromet la séreté individuelle par le grand nombre d'hommes qu'il rapproche les
uns des autres, et les passions qu'il excite; mais le gouvernement nous doit à tous la sécurité, c'est-à-dire, la certitude qu’il veille pour prévenir les dangers qui menaceraient notre sûreté, ou punir les torts qu’il n’a pu prévenir. Il nous doit police et justice; po- Jice qui prévient; justice qui punit et Qui répare. Ainsile gouvernement ne peut pas assurer ma vie contre un assassin, ou ma fortune contre un voleur, pas plus que je ne peux les assurer moi-même; mais je sais que sa police exerce une surveillance sé vère sur les hommes dangereux; je sais qu'il a institué des tribunaux pour rechercher et punir les délits, et je voyage, sinon avec sûreté entière, du moins, et ce qui suffit dans une pleine sécurité.
L'homme ne doit pas mettre à son honneur moins de prix qu’à sa vie ou à ses biens. Sans doute le gouvernement ne peut pas le garantir contre un libelle clandestin; mais il me doit cette sécurité, que je ne serai pas diffamé dans un écrit sorti publiquement de presses autorisées, et de chez des imprimeurs connus et assermentés ; et qu’il ne dépend pas du premier barbouilleur de
papier de me traduire à mon insu devant le
tribunal du public, aussi prompt dans ses préventions qu’irréfléchi dans ses jugements, où l’accusé a pour juge une multitude dont il ne connaît pas une moitié, dont il récuserait l’autre; qui prononce sans informer et condamne sans entendre. Je le répète : la justice qui punit le délit, séparée de la police qui le prévient, est un piége tendu à la faiblesse humaine, ou plutôt une véritable tyrannie qui opprime jusqu’au coupable luimême; et l'écrivain condamné pour un ouvrage répréhensible peut se plaindre que le gouvernement ne l'ait pas sauvé de luimême, et qu’il soit puni par la justice pour un délit sur lequel une police paternelle aurait dû l'éclairer, et qu’elle aurait pu prévenir.
Cette même sécurité que le gouvernement doit au particulier contre les libelles qui, paraissant sous la protection des lois, pourraient attaquer son honneur ou sa fortune, il la doit encore, il la doit surtout au public contre les écrits qui attenteraient au bon ordre, aux mœurs, à la morale.
Sans doute on peut écrire, et certes l’auteur de cet écrit a autant que tout autre écrivain de son temps le droit de réclamer la noble indépendance des gens de lettres ; on peut écrire sur tout, mais non contre
tout; sur la religion et le gouvernement, pourvu qu’on écrive avec la gravité, le calme et la bonne foi qui conviennent à ces grands objets; et sur le particulier, pourvu qu’on ait un intérêt personnel à le faire, et qu’on s’abstienne de l’injure comme de l’injustice. Aucune loi ne défend d’égrire, pas plus qu’elle ne défend de porter les armes ; mais la raison, source de toutes les lois, veut que vous donniez à la société une garantie que les écrits que vous publiez ne seront pas nuisibles, et que les armes que vous portez ne seront dangereuses pour personne. Cette garantie ne peut être qu’une censure préalable. Ecrire sur les choses ou sur les personnes, c’est instruire ou accuser publiquement. Instruire ou accuser publiquement, c’est exercer un pouvoir administratif ou judiciaire ; ét pourrait-on sans imprudence abandonner ce pouvoir à tous ceux qui voudraient l’usurper? La raison anglaise peut Je penser ainsi; la raison française décide autrement. En vain on dirait que les censeurs peuvent se tromper ou tromper la confiance du gouvernement. On peut en dire autant des juges, des administrateurs, des députés, des pairs, de tous les officiers civils et militaires, de tous les hommes, et cependant il faut des gouvernements, il faut des hommes pour conduire les hommes. On peut le dire surtout de l'écrivain lui-même, et j'ose avancer que la prévention d’erreur est plutôt contre l’auteur aveuglé, comme ils le sont tous, sur le mérite et l’innocence de ieurs productions, que contre des censewurs qui jugent de sang-froid ce qui a été composé souvent dans un accès de passion, et toujours avec les illusions de la vanité et les complaisances de l’amour-propre. Ceux qui ne veulent pas de censure préalable sur les écrits demandent un jugement subséquent qui punisse les délits de la presse.
Mais s'ils craignent que les censeurs ne soient trop sévères, qui leur assurera que les juges ne seront pas trop indulgents? Et remarquez ja différence de la censure au jugement. La censure est un avertissement secret; le jugement uneflétrissure publique.
Le censeur qui refuse son approbation à l’auteur ne lui fait perdre que le temps qu’il a employé à composer son ouvrage. Le jugement qui confisque un ouvrage imprimé
(1) La liberté illimitée d'écrire aurait dans les provinces des effets plus dangereux qu’elle n’en a à Paris. Une brochure qui ne vit qu’un jour à Paris, vivra un an dans la province. Ecrite avec inoins de mesures sur des choses que l’on connaît
fait perdre à son auteur et son temps et les dépenses qu'il a faites; et l’on peut se reposer sur l'esprit du siècle et la mollesse des caractères, de l'indulgence du censeur et peut-être de la faiblesse des juges,
On ne parle que de la liberté de la presse :
on devrait plutôt s’occuper de l'honneur de la presse ; et si au lieu de tant d'ouvrages impies, impolitiques, licencieux, ou seulement frivoles et inutiles, de tant de soitises et d'erreurs que nos presses ont vomies depuis un siècle, à la honte de notre littérature, et pour le malheur de l’Europe, il n’avait paru que des ouvrages classiques, de ces ouvrages que le père de famille peut laisser impunément exposés à tous les yeux, comme le pain et l’eau qui sont toujours sur la table hospitalière du laboureur, personne ne réclamerait aujourd’hui la liberté de la presse, et tout le monde bénirait ses bienfaits. y,
Nos députés se trompent, s'ils croient obéir au vœu de leurs commettants en réclamant une liberté illimitée d'écrire. L'immense majorité des pères de famille, des propriétaires, amis des mœurs, attachés à la religion, aux lois, au gouvernement, et qui, sans faire des livres, peut-être sans savoir lire, sont guidés par le bon sens naturel, bien préférable pour la conduite de la vie et des affaires aux fausses lueurs du bel esprit, repoussent de toute la force de leur raison une liberté sans précaution, qui contrarie toute éducation publique, toute surveillance domestique, et fait pénétrer dans les familles, et au fond des provinces, des leçons de libertinage, des germes de révolte et d’impiété qui rendent la jeunesse oiseuse et indocile, et l’âge mûr, frivole ou dépravé (1). Ils demandent qu’on laisse les regrets s’évaporer, les haines s’éteindre, toutes les passions s’assoupir ; qu'on permette aux esprits de se reposer de ces longues et cruelles agitations, et qu’on donne le temps de goûter le gouvernement des Bourbong, à cette génération qui n’a connu du gouvernemement que les réquisitions, la conscription et la guerre.
Les hommes raisonnables veulent de la liberté tout ce qui peut être utile au public et humain envers le particulier, et ils repoussent, des écrits comme des paroles, tout ce qui peut, sans motif, blesser les hommes
moins ou des personnes que l’on connaît davantage, elle y égarerait plus d’esprits, ou y produirait de plus longs ressentiments ; elle en bannirait ia paix et l'union, seul plaisir qu'on y goûte, et qui dédonmage de tous les autres.
dans leur honneur ou dans leur personne, soit qu'ils gouvernent, soit qu'ils soient gouvernés. Cette liberté sage est celle que le roi nous a donnée, et même la seule qu’il ait pu nous donner.
Sans doute la censure préalable peut avoir ses abus, et la liberté sans censure. ses avantages; mais il n’y a que les petits esprits qui soient frappés des abus des bonnes institutions, ou des avantages des mauvaises.
Il faut avoir le courage de le dire. Les débats sur la liberté de la presse me paraissent une erreur chez une nation éclairée, et un scandale chez un peuple chrétien. Je ne demande pas ce que le sénat romain dans sa haute sagesse aurait pensé de cette question, lui qui bannissait les philosophes de Rome et de l'Italie, ni ce qu’en auraient dit les graves magistrats, les grands écrivains eux-mêmes du siècle de Louis XIV, de ce siècle de raison, de gloire et de génie, où la presse n’enfantait que des chefs-d’œuvre.
Mais je soutiens que, si l’on pouvait faire entendre à un conseil de sauvages ce que c’est que l’imprimerie et la puissance de la pensée, le sens droit de ces hommes simples
serait révolté qu’un gouvernement sage pût laisser à toutes les passions, à toutes les erreurs, à tous les mécontentements, à tous les regrets, à toutes les haïines, ce moyen terrible d’exhaler leur venin dans des écrits qui se répandent toujours dès qu'ils sont imprimés, parce qu’on ne les imprime que pour les répandre.
Aujourd’hui que tout commis fait sa brochure, et tout professeur son livre, s’il y avait à s'occuper de la presse dans une assemblée publique, ce ne pouvait être que pour mettre, s’il est possible, des bornes à cette fureur de se faire imprimer, à cette intempérance décrits qui, comme celle des paroles, annonce delafaiblesse d'esprit, de la caducité. Qu’on- guérisse, s’il est possible, les jeunes gens de cette scribomanie qui transforme en ridicules auteurs d’estimables et utiles citoyens; qu'ils emploient à s’instruire eux-mêmes le temps et la peine qu’ils perdent à instruire le public qui n’a pas besoin de leurs leçons; que sous le vain prétexte de servir la politique on ne ruine pas la morale, et que les gouvernements se persuadent qu’il faut peu de livres à des peuples qui lisent beaucoup.
SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
(Défenseur, mai 1820.)
Après tant de discours pour et contre la liberté de la presse, nous ne sommes guère plus avancés qu'auparavant, et la question est encore à traiter.
Les uns veulent étendre cette liberté, les autres la restreindre; ceux-ci demandent des lois préventives, ceux-là des lois répressives; on allègue des raisons, on dissimule les motifs, et l’on ne pose pas un principe qui puisse combattre les motifs ou appuyer les raisons.
‘ Il y a cependant des principes dans cette matière comme dans toute autre, et traiter une grande question sans remonter à ses principes, c'est élever un édifice sans creuser des fondations. à
“Sans doute on netraite jamais une question sans commencer par un raisonnement, quel qu'il soit; mais un premier raisonnement peut n'être pas plus un principe, qu’une première pierre, si elle est posée sur le sable, n’est un fondement.
On a toujours raisonné sur. la liberté de la presse, dans l'hypothèse qu’écrire et publier ses opinions était un droit naturel.
Ecrire et même parler ne sont pas des facultés natives comme la faculté physique du mouvement, puisqu'on peut vivre sans écrire et même sans parler, et qu’on ne peut vivre sans mouvement.
Ecrire et même narler sont des facultés acquises, des facultés apprises de la société de nos semblables, des facultés sociales, dont nous devons par conséquent compte à la société de qui nous les tenons, et que nous devons employer à l'utilité et pour le bonheur de nos semblables : en un mot, les faculiés natives ne sont que pour nous, les facultés sociales sont pour les autres ; les facultés natives sont des besoins ; les facultés sociales sont des arts, et l'on dit l’art de parler, l’art d'écrire, et même, quoique improprement, l'art de penser.
Ainsi, je le répète, écrire et même parler
ne sont pas des facultés naturelles , en prenant ce mot au physique, mais des facultés de notre nature morale ou sociale, c’est-àdire que nous n’avons de notre nature physique que la disposition organique à recevoir, des leçons ou de l'exemple de nos semblables, l'expression orale ou écrite de nos pensées.
On peut écrire sur les choses physiques qui sont la matière de nos besoins, ou sur les choses morales qui sont l’objet de nos devoirs.
Sur les choses matérielles et ce monde sensible, livré à nos disputes, liberté entière d'écrire le vrai, le faux, l’hypothétique, et .chacun peut à son gré construire un monde différent de celui de Copernic ou de Newton, sans que l’ordre de celui que nous habitons en soit le moins du monde dérangé.
Il faut en excepter peut-être les sciences médicales, dans lesquelles l’ignorance ou l'abus des systèmes pourraient donner au peuple des conseils pernicieux pour sa conservation physique.
Mais les choses morales et le monde social n'ont pas élé livrés à nos vaines disputes, Comme ils sont l’objet de nos devoirs, ils peuvent servir d’aliment à nos passions; et si, dans son orgueil et la faiblesse de sa raison, l'homme méconnaît les lois de cet ordre moral où il est le premier agent, il peut en arrêter ou en altérer le mouvement, se rendre malheureux lui-même, et livrer la société aux troubles et aux révolutions.
C’est parce qu’un homme ou un livre peuvent bouleverser la société, qu’il existe partout des gouvernements dépositaires des doctrines publiques, morales ou sociales, comme de la force publique.
Les gouvernements ont le pouvoir et le devoir d'enseigner aux peuples ces doctrines, et de faire agir la force publique pour les lui faire observer.
Enseigner, c'est gouverner, et si chacun peut enseigner, chacun gouverne ; et il ne faut plus de gouvernement public.
Mais les gouvernements peuvent se dessaisir d’une portion de leur pouvoir, et se décharger d’une partie de leur fonction d’enseigner. Ils peuvent en investir les particuliers à qui la nature et l'étude ont donné le talent de penser et les connaissances qui en dirigent et en règlent l'exercice , et faire servir cette puissance particuiière du talent au soutien et à l’affermissement de la puissance publique. Toutefois, en conférant
ainsi cette portion de leur pouvoir et de leurs devoirs, les gouvernements restent maîtres de la direction qu’il leur convient de donner aux esprits à qui ils les confient, et des conditions qu’il leur plaît d'imposer aux écrivains qui restent aussi maîtres de les accepter ou de les refuser; car écrire n’est ni un besoin ni un métier, mais une fonction, et une fonction publique.
Ainsi, la liberté de publier des écrits sur des matières d'ordre public ne peut être
qu’une concession du gouvernement.
Ainsi, comme un instituteur particulier ne peut tenir que du pouvoir domestique du père de famille l’autorité d'enseigner ses enfants, les écrivains, les instituteurs pubiics, précepteurs des nations, comme ils le disent eux-mêmes, ne peuvent tenir que du pouvoir public l'autorité d'enseigner les peuples.
Le gouvernement a reconnu cette vérité lorsqu'il a donné dans la Charte, à tous les Français, le droit d'imprimer et de publier leurs opinions. Nous l’avons reconnu nousmêmes, puisque nous l'avons accepté, et que ceux qui s'opposent aux restrictions que le gouvernement veut apporter à la liberté de la presse, s’appuient sur cette concession elle-même pour les combattre.
La preuve que le gouvernement peut, à volonté, accorder ou refuser la liberté d’écrire sur des matières d'ordre public, est qu’il exerce le même droit sur la liberté de parler en public, qui est absolument de même nature; ainsi il nommeet paye des professeurs de droit public, de droit naturel, de droit civil, qui font des cours publics sur ces matières, et il ne permettrait pas à tout autre orateur de les traiter devant un nombreuxauditoire assemblé sur la place publique. Les Anglais, plus conséquents que nous, ont laissé à l’une et à l’autre liberté tout son essor. Chez eux, tout écrivain peut écrire sur tout ; tout orateur en pleinvent peut parler sur tout, et attrouper cinquante mille hommes autour de ses tréteaux, indiquer à l'avance le jour et l’heure du spectacle, et l'autorité le laissera faire, sauf à surveiller l'auditoire par ses constables, ou à le dissiper par ses soldats. |
Ainsi, les délits de la presse ne sont pas, comme les autres délits, une infraction de devoirs, ils sont un abus de pouvoir; et du pouvoir de publier ses opinions, que l’écrivain tient du gouvernement, et de la puissance ou du talent qu’il a reçu de la nature:
car c’est une puissance qu’un talent, et il faut le faire fructifier au profit de la société, suivant la belle parabole de l'Evangile, qui a fait passer-dans notre langue le mot falent, sous l’acception que nous lui donnons.
Et non-seulement l'écrivain tient du gouvernement l’autorité d'enseigner, mais il en a reçu encore tous les moyens que l'étude ajoute au talent, puisque c’est aux soins du gouvernement, à ses secours de tout genre, à ses établissements d’instruction publique, que le public doit cette accumulation de richesses littéraires, véritable trésor national, où chaque génération puise à son tour des connaissances utiles, et les moyens d’en acquérir de nouvelles. On ne peut se défendre d’un sentiment douloureux, en pensant au grand nombre de jeunes écrivains que la société a fait élever, même gratuitement, dans ses écoles, et qui aujourd’hui tournent contre elle ses propres bienfaits. Elle a perdu beaucoup d’argent pour faire beaucoup d’ingrats.
Les délits de la presse sont donc des délits spéciaux et d'exception, et peuvent dès lors être soumis à des lois spéciales, . que mal à propos on appelle lois d’exception.
Mais le gouvernement ne peut donner de faculté, et surtout d’autorité, qu’aux honnêtes gens et aux bons esprits. Il ne doit aux méchants que des châtiments, et aux fous que des remèdes.
Si le gouvernement nous a concédé à tous la faveur de publier nos pensées, il peut, il doit la reprendre sur les méchants, s'ils en abusent, et porter des lois pour empêcher l'abus même de la part des bons; car s’il abandonnait le droit de reprendre ses dons, ou de réprimer l’abus qu’on peut en faire, il renoncerait à gouverner.
Ces lois peuvent être préventives ou répressives,
Quoi qu’on ait pu dire, et souvent avec autant d’ignorance de la langue que de mauvaise foi, sur le mot réprimer, auquel nos vocabulaires et l’usage, arbitre suprême des mots, plutôt qu'une assemblée politique, donnent un sens moins exclusif que celui dans lequel on l’a resserré, il est certain que l'administration réprime en prévenant, et que la justice réprime en punissant, et chacun atteint ainsi le but de son institution par les moyens et les procédés qui lui sont Particuliers.
Nous avons donc fait, dans cette matière,
de punir la lüi ordinaire, et de prévenir la loi d’exception; c’est le rebours du bon sens. Dans tous les temps et chez tous les peuples on a pensé, dit et écrit que les gouvernements devaient prévenir le plus et le plus tôt qu’ils pouvaient, et punir le plus rarement et le plus tard. Mais nous avons changé tout cela.
Quel est l'Etat, quelle est la ville où même la famille où cette maxime ne soit pas la première règle de l'autorité ?
Quel est l’hornme sage qui, dans la conduite de ses affaires, le soin de sa santé, l'éducation de ses enfants, ne se dise à luimême :
Principiis obsta, sero medicina paralur?
(Owin., Remedium amor, vers. 91.)
On peut comparer entre elles les lois préventives ou la censure, et les lois répressives ou pénales.
La censure est à la fois plus raisonnable, plus utile à l'écrivain, plus utile à la société, plus conforme aux mœurs d’une nation humaine et éclairée, plus favorable aux progrès des lettres et à la culture des esprits.
La société fait pour les écrivains et dans leur intérêt ce que tout écrivain sage doit fairé pour lui-même et dans son propre intérêt. Elle leur offre le conseil secret d’une critique judicieuse et sans passion qui tempère les illusions de l’orgueil, redresse les écarts de la raison ou les erreurs du faux savoir. La censure peut épargner à l’écrivain les frais d’une impression ruineuse, la honte et le danger d’une publication scan daleuse : et combien d'écrivains parvenus à l’âge mûr auraient été heureux qu’une critique bienveillante et impartiale eût sauvé à leur jeunesse la publication indiserète d’un écrit qui a peut-être répandu de J’amertume sur le reste de leur vie? La censure est plus utile à la société que les lois pénales, parce qu'elle arrête plus efficacement la pubiication des écrits dangereux. ‘fout ouvrage imprimé circule, et plus vite s’il est condamné; et un seul exemplaire soustrait à la saisie sera aussitôt multiplié par les presses nationales ou étrangères.
Si l’on suppose que des censeurs ignorants ou passionnés empêchent la publication d’un écrit utile, je répondrai qu’il est beaucoup plus à craindrequ'’ilsne permettent l’impression d’un écrit dangereux ; je répondrai que la société a beaucoup plus à souffrir de la circulation de l'écrit dangereux que de la suppression d’un écrit utile sans lequel la
société avait vécu, sans lequel elle vivrait encore; parce qu’elle a, et depuis son origine, toutes les connaissances nécessaires, même quand elle n’aurait pas encore toutes les connaissances utiles.
La censure est plus amicale, plus paternelle, plus dans les mœurs de notre nation; et c'est ce qui fait qu’elle a toujours été exercée en France, tantôt par les universités, tantôt par des corps de savants ou des cours de magistrature, et en dernier lieu par des censeurs que nommait d'office le chancelier de France, alors ministre de la morale publique comme de la justice. La censure avait moins été établie par les lois qu'elle n’était, si j'ose le dire, sortie de nos mœurs et de nos institutions, qui, raisonnables elles-mêmes, n'avaient pu rien produire que de conforme à [a raison et à l’utilité publique et privée.
Enfin la censure est plus favorable aux progrès de la litiérature, et contribue à polir une nation sans inquiéter ou alarmer les particuliers. Ecoutez Galiani, ami de tous les philosophes de son temps, ennemis euxmêmes de la censure, mais un des hommes de son siècle qui a eu le plus d'esprit, et même, malgré le cynisme de sa conduite, de bon esprit, dans les choses d'adminisiration :
« Dieu vous préserve de la liberté de la presse établie par un édit. Rien ne contribue davantage à rendre une nation grossière, à détruire le goût, à abâtardir l’élo-: guence-t toute sorte d'esprit.
« La contrainte de la décence et la contrainte de la presse ont été les causes de la perfection de l'esprit, du goût, de la tournure chez les Français ; gardez l’une et l’autre, sans quoi vous êtes perdus. Une liberté, telle qu’elle, est bonne : on en jouit déjà.
Mais si vous accordez par un édit la liberté, on n’en saurait plus aucun gré au gouvernement, et on l'insultera comme on fait à Londres. La nation deviendra aussi grossière que l'anglaise, et le point d'honneur (l'honneur, le pivot de votre monarchie} en souffrira. Vous serez aussi rudes que les Anglais, sans être aussi robustes ; vous serez aussi fous, mais beaucoup moins profonds dans votre folie. »
Les lois répressives ou pénales appliquées aux écrivains, n’ont aucun des avantages de la censure. Elles ruinent et flétrissent l’écrivain, dégradent la noble fonction d’écrire qu’elles assimilent à la pratique des métiers
Ofuvres coupz, DE M. pe Boxarb IF,
les plus vils ou même des arts les pius ‘langereux. Klles livrent la société à tout Île danger des publications clandestires ; car je le répète, tout écrit circule quand ilest iinprimé, et mieux encore quand il est condamné. Les mesures pénales contre les écrivains sont repoussées par nos mœurs €t ne peuvent pas même entrer dans nos lois. Je n'en veux pour preuve que l’impuissance où avait été l’ancienne législation de déshonorer un écrivain même en accolant son nom à celui du bourreau dans l'arrêt qui condamnait ses écrits, c’est-à-dire sa personne morale, lui-même, à être brûlés par l’exécuteur de la haute justice, au pied du grand escalier. C’est en vain qu’on croit empêcher ou punir un délit moral par des peines physiques. Comment, avec des lois pénales, persuader à un écrivain qu’il a publié un mauvais ouvrage, lorsqu'il croit avoir éclairé les souverains et les peuples, hâté les progrès de l’esprit et la perfectibilité de la raison, et régénéré le monde ? Vous le lapideriez qu’il verrait les cieux ouverts pour le recevoir. Il se regardera comme un martyr de l'esprit du siècle, comme une victime de l'ignorance et des préjugés. Estil condamné à une amende? ses amis ou Île débit de l'ouvrage en feront les frais. Est-il condamné à la prison ? fût-ce pour la vie, il n’y aurait pas resté deux ans que toutes les âmes charitables de la ville solliciteraient son élargissement et l’obtiendraient infailli= blement, Telles sont nos mœurs ; et des lois pénales ne corrigeront pas plus les écrivains que les bâchers ne convertissent les hérétiques. Les lois répressives des délits de la presse sont possibles sans doute, ponrvu qu'elles ne soient pas directement appliquées aux écrivains. Il n’y a dans le délit de la presse qu'un homme qui soit physiquement coupable, c’est l’imprimeur ; et il est par conséquent le seul qui puisse être physiquement puni. Alors, et dans son intérêt, il exercera ou fera exercer une censure plus sévère que la censure officielle, sur tout manuscrit dont l’impression lui aura été confiée ; il poursuivra, s’il y a lieu, l’auteur en dommages et intéréts ; et il aura ainsi à sa disposition, contre les délits de la presse, et les lois préventives que vous refusez, et les lois répressives que vous ne pouvez pas vous-mêmes et directement appliquer aux écrivains.
Mais pourquoi cette censure si raisonnable, si utile, et pour les écrivains et pour la k&
société, et pour la litlérature elle-même, -est-elle si opiniâtrément combattue, même par de bons esprits? Pourquoi ces lois répressives si dures, si insuffisantes, disons mieux, qu’il est impossible d'appliquer aux écrivains, sont-elles si obstinément demandées par des hommes qui, sur tous les autres délits, et même les plus graves, trouvent trop rigoureuses les lois criminelles les plus indulgentes? Il faut chercher la cause de cette singularité ou de cette inconséquence, non dans les hommes, mais dans les choses, et bien moins dans la situation des esprits que dans la constitution des Etats.
La censure convient aux gouvernements absolus, et qu'on appelle ainsi, non parce que les volontés législatives y sont arbitraires, car elles le sont bien moins dans ces gouvernements que dans les Etats populaires ; non encore parce que les volontés législalives y sont absolues, parce que la loi est et doit être absolue dans tous les gouvernements, mais parce que les doctrines y sont fixes, La censure convient, par la même raison, sous l'empire d’une religion d’autorité. Là on ne dispute pas sur la constitution publique ou religieuse des Etats ; on croit, on aime, on obéit : on possède ou l’on croit posséder lumière et vérité. Que cheruherait-on au delà ? Les recherches sont curiosité et non besoin; les écarts ne peuvent être que des erreurs : la censure suffit à les préveuir, et un mauvais écrit peut déshonorer un homme comme une mauvaise action. Tel était l’état de la presse sous Louis XIV; tel, à quelques égards, il était sous Buonaparte, dont le gouvernement aussi était absolu, non précisément par la fixité des doctrines publiques, mais par la fermeté de sa volonté. Le principe était différent, mais l'effet était le même, du moins pour un temps. Aussi avait-il établi la censure. Elle était dans l'esprit de son gouvernement, car il exagérait le pouvoir, et ne l’altérait pas. S'il avait laissé une liberté illimitée d'écrire sur son gouvernement, son administration, sa manie des conquêtes, sa personne, sa famille et ses courtisans , il n’aurait pas régné trois mois; et ceux qui nous disent aujourd’hui que le mécontentement'des esprits qu’il enchaînait par sa rigoureuse censure, précipita sa chute, savent bien le contraire. I régnerait encore s’il n'avait pas soulevé d’autres æmécontentements et provoqué d’autres enneis ; il aurait rétabli sa ceusure s’il avait pu
rétablir son gouvernement ; et beaucoup de ceux qui rejettent aujourd’hui une censure modérée auraient été les premiers à le lui conseiller. Du reste, même sous son règne, la censure, qui n’étaït pas impartiale, et qui ne peut pas l'être entre les bonnes et les mauvaises doctrines, était plus judicieuse et moins hostile qu'on ne le croit communément. Seulement les censeurs avaient quelquefois des frayeurs ridicules, et voyaient des injures là où Buonaparte lui-même n’aurait pas aperçu une allusion.
En sortant de cet état politique, plus naturel à la société qu’on ne croit, on entre dans un monde idéai et dans les espaces sans bornes des constitutions et des religions humaines. Alors s'élèvent des nuages qui .couvrent et confondent les objets, et ceux mêmes qu'on distinguait jusque-là avec le plus de clarté : tout est mis en problème ; la lumière manque, et on l'appelle de tous les côtés. La liberté indéfinie de la presse ‘résulte nécessairement de cette nouvelle situation des choses, et elle offre un nouvel aliment à l’activité des esprits qui cherchent à sortir d’un état de doute et d’incertitude où la raison humaine ne saurait s'arrêter ; car, pour vivre et de la vie sociale comme de la vie individuelle, il faut savoir et non douter. Aussi, [à où le doute n’est pas permis, la liberté d'écrire est interdite; et le gouvernement le plus indulgent ne tolérerait pas l’apologie du vol ou de l’assassinat.
En un mot, là où les doctrines ne sont pas fixes et positives, on en cherche, parce qu'il en faut : on cherche donc, on cherche toujours et on cherchera longtemps, C’est là le motif secret mais incontestable du dogme nouveau de la liberté indéfinie de la presse, liberté qui s’étend ou se resserre à mesure que les doctrines, et par conséquent les gouvernements, deviennent plus incertaines ou plus fixes. Ce motif est plus évident encore là où la société est constitutionnellement partagée entre deux doctrines opposées, dont l’une tend toujours à empiéter sur l’autre, parce que dans cet état il faut trouver le peint mathématique où elles doivent l’une et l’autre s'arrêter, se toucher sans se heurter, et s'unir sans se confondre, et qu’à la diflicuité de se faire une doctrine, se joint la difficulté plus grande encore d’en faire marcher deux du même pas, et d'accorder deux instruments montés sur des tons si différents.
Alors, et quand les esprits se précipitent
dans un océan de recherches, sans fond et sans rives, comme ces hommes impatients et précipités qui ont égaré quelque chose, ils renversent tout et ne remettent rien à sa place ; alors la censure ne suffit plus à les contenir : on le sent, et on appelle des lois répressives, qui seront peut-être tout aussi impuissantes ; etil arrive, pour la liberté d’écrire ainsi que pour toute autre, qu’en courant après la liberté, les hommes rencontrent infailliblement l'autorité, et comme, dans leur doute universel, ils ont nié l’autorité elle-même, ils rencontrent au delà le despotisme, qui ne se laisse pas nier,et qui vient établir des volontés positives à la place de doctrines incertaines. Là finit le rêve.
Les lois répressives conviennent donc mieux que la censure à notre état présent,
et c’est pour donner au gouvernement le temps d’en mürir et d'en méditer la proposition, sans être trop distrait par la violence effrénée de certains écrits, que la censure lui a été accordée pour un temps limité.
Mais tout est difficulté dans certaines voies. Soit que l’on se contente de lois préventives, soit que l’on porte des lois répressives, soit enfin qu'on mêle les unes et les autres, ce qui pourrait peut-être mieux convenir à la nature mixte de notre société, il faut que les censeurs et les magistrats sachent ce qu’ils peuvent permettre et ce qu'ils doivent défendre, ce qu’il faut absoudre et ce qu’il faut condamner. Et le moyen de le savoir au milieu de l'incertitude de toutes les doctrines et de l’obscurcissement de toutes les vérités? On peut dire en général que la discussion franche, grave, décente, raisonnable et raisonnée de toutes les vérités, de toutes les opinions et de toutes les lois est permise; mais que la déclamation, l’injure, le sarcasme, l’imposture, l’insinuation perfide, doivent être sévèrement interdites, parce que l'écrivain véritablement utile, le wir bonus dicendi peritus, cherche à éclairer et à convaincre, et l'écrivain dangereux et coupahle, à enflammer les esprits ou à les séduire pour les entraîner à son but.
Quant à ja liberté d’écrire sur les personnes en place, une loi du Danemark permet à tout écrivain de les attaquer pour les actes de leur administration ; mais elle enjoint en même temps, sous peine de destitution, à l'homme en place inculpé, de poursuivre aussitôt son dénonciateur devant les tribunaux comrpétents.
il est d’autres personnes dont il déit tre défendu aux écrivains de s'occuper autrement que pour leur rendre -les respects qu'exige, pour l'intérêt de la société ellemême, le pouvoir suprême dont elles sont revêtues., À ce motifde la réserve imposée aux écrivains, pris dans Ja dignité des personnes royales,s’en joint un autre plus puissant peutêtre, tiré dé là nature même de l’homme.
C’est qu’il est infâme d’attaquer d’action ou de paroles celui qui ne peut pas vous répondre et repousser l'agression. Ainsi, il n’y a qu'un brigand de profession qui puisse attaquer avec des armes un homme désarmé, attaquer avec la force de l’âge un enfant, un vieillard, une femme, un homme en état de maladie, de démence, de détention. Les rois sont dans cet état à l’égard des particuliers. La puissance publique dont ils sont revêtus les réduit à l'impuissance personnelle, et on ne peut les attaquer personnellement sans crime et sans infamie.
Jusqu'à ces derniers temps, ia presse n’avait été que littéraire. Elle est devenue politique, et dès lors elle a pris rang parmi les institutions publiques, et elle est tombée sous faction et la surveillance du gouvernement, pour en recevoir des règles qui la fassent servir, comme tontes les autres institutions, à l’avantage de la société. Ce n’est qu’à ce prix que la fonction d'écrire peut être honorable et honorée, et nous nous sommes beaucoup trop occupés en France de la liberté de la presse, et pas assez de honneur de la presse.
On a demandé si la censure serait impärtiale. Elle le sera, elle doit l’être, comme la justice, qui ne fait pas acception de personnes, mais qui absout l’innocent et punit le coupable.
L'assemblée politique la plus habile en administration qu’il y ait eu au monde, le sénat romain, bannissait de Rome d’obscurs sophistes qui allaient de maison en maison corrompre avec leurs doctrines l'esprit et les mœurs des citoyens ; et le sénat n'avait pas besoin poür cela de lois d’exception. La presse aujourd'hui a bien une autre influence, et les écrivains qui parmi nous abusent depuis si longtemps de ce puissant moyen de corrompre sont bien plus dangereux. Nous parlons à tout propos de notre indépendance. Nous ne voulons pas, avec raison, que l’Europe nous fasse la guerre des armes, et nous fui faisons journellemen:
la guerre des doctrines. L'abbé Galiani écri-
vait en 1771 : «Les Français ont conquis plus de pays avec leurs livres qu'avec leurs armes.» Quand un peuple veut conserver toute son indépendance, il n'emprunte aux autres peuples ni leurs mœurs ni leurs lois, et ne leur donne pas sa langue. Pour vivre indépendant, il faut vivre isolé; dès que
| 4520 notre langue est devenue la languë nniverselle, nous sommes devenus nous-mêmes un peuple en quelque sorte universel, et l’Europe peut nous demander raison de nos doctrines anarchiques, comme elle nous demanderait raison d’un armement extraordinaire.
sergent men panne re panne ennemie cri}