DE L'OPPOSITION DANS LE GOUVERNEMENT
ET DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE (1827
Pourquoi une opposition est-elle regaïdée comme une des nécessités du gouvernement représentatif, et quel en est le caractère?
La raison dit qu’il ne doit y avoir d’opposition qu’au mal : et y aurait-il donc un mal nécessaire dans cette forme de gouvernement? Oui, et même il y en a deux. Aux yeux de la démocratie, ce mal est la royauté; aux yeux de la royauté, ce mal est la démocratie : l’une et l’autre mises en présence et comme en champ clos dans le gouvernement représentatif.
Voilà le sujet du combat, voilà les combattantss et les journaux sont l’arme des * partis, et le théâtre de leurs querelles.
Ainsi les journaux, j'entends les journaux politiques, naissent dans les révolutions, et ne peuvent vivre que dans la guerre.
Du côté de la royauté est le roi et sa chambre des pairs; du côté de la démocratie, le peuple et sa chambre des députés :
division de pouvoirs toute naturelle à cette forme de gouvernement; car l'aristocratie elle-même est moins un pouvoir particulier qu'un appendice du pouvoir royal; et c’est ainsi qu’en Angleterre l'aristocratie se considère elle-même, et ce qui fait sa force contre la démocratie estla force de la royauté: car si, par impossible, une chambre des pairs ambitionnait la popularité, et sacrifiait, pour l'obtenir, quelque chose de ses devoirs et des justes droits du roi, elle donnerait à Ja démocratie la force de la royauté et l'Etat serait perdu.
Entre ces deux grandes divisions se placent la magistrature et l’armée, qui tiennent au peuple par leur composition, et à la royauté par la direction qu’elles en reçoivent; heureux l'Etat, si elles n’en reçoivent jamais d’autres!
Du côté de la royauté sont donc les su;:ériorités politiques, et par conséquent la tendance au repos; état naturel à tout ce qui est parvenu à son terme et ne peut aller plus loin.
Du côté de la démocratie est l'infériorilé relative, et par conséquent la tendance à l'inquiétude, à l'ambition, au goût du chansement, aux révolutions; état naturel aussi à tout ce qui n’est pas parvenu à son terme et aspire à aller plus loin.
La démocratie est done dans un état offensif, parce qu'il est dans sa nature qu’elle cherche à conquérir le pouvoir; la royauté est dans un état défensif, parce qu'il est dans sa nature qu’elle veuille le défendre.
La démocratie tend donc au pouvoir le pius arbitraire, parce qu'il est le plus offensif; la royauté tend au pouvoir absolu, parce qu'il est le plus défensif, double tendance qui explique tous les accidents de cette société.
Le premier corollaire qui découle de ces principes est que l’opposition dans la cham-
- bre des pairs ne doit pas avoir le même but
ni le même caractère que celle de la chambre
des députés : celle-ci est une opposition aux
empiétéments de la royauté; l’autre doit être
une opposition aux entreprises de la démo-
cratie, et la pairie devrait craindre bien
moins de se tromper avec la royauté que d'avoir raison avec la démoeratie.
Ce qui sauve l'Angleterre est la grande influence que la couronne et la pairie exercent sur les élections, et qui leur assure les voix d’un grand nombre de membres des communes. Sans cet auxiliaire, la chambre des pairs et la royauté auraient, depuis longtemps, succombé, et il y aurait de quoi s'étonner de la méprise de ceux d’entre les pairs de France ou d'Angleterre qui travailleraient
à faire des élections populaires, et qui reprocheraient au gouvernement de chercher à se donner des députés royalistes.
Les journaux sont donc l'arme offensive de la démocratie et l'arme défensive de la royauté, et avec ses journaux la démocratie serait plus forte que la royauté, si celle-ci n'avait, pour réprimer leurs excès, la ressource de la censure: car Les lois répressives n'y peuvent rien.
Ainsi les partisans de la démocratie attaqueront avec violence, tandis que les défenseurs de la monarchie soutiendront le combat avec le désavantage que, dans cette guerre comme dans toute autre, une défensive purement passive a contre une agression opinidtre et continuellement répétée.
Les talents n'y font rien, les partis n’en reconnaissent Ou n’en supposent que dans ceux qui les servent; et le Conservateur lui-même dont on a tant vanté les succès et exagéré peut-être le mérite littéraire, le Conservateur aurait pâli devant le Constitutionnel ; tant aux yeux du vulgaire une défensive calme et raisonnée paraît faible et décolorée auprès d’une attaque audacieuse et qui ne respecte rien! Au reste, le Gonservateur n'aurail rien fait de ce qu’il voulait aire, sans l’horreur excitée par la nomination d’un régicide à la chambre des députés, surtout parl’affreux événement du {k février.
Jusque dans la brièveté de leurs articles, les journaux sont bien plus propres à l’attaque qu’à la défense. On attaque avec un mot, un trait; il faut des volumes pour répondre et pour défendre. C’est ainsi qu’un grain de poison donne la mort à l’hoime, et qu’il faut des quantités d'aliments pour le nourrir.
ll est vrai que la démocratie n’attaque pas
toujours directement la royauté; la loi, par une fiction tant soit peu ultramontaine, a déclaré que le roi ne pouvait mal faire, et même que seul il ne devait rien faire. Elle l’a placé dans la constitution de la société à peu près comme le déisme place la Divinité dans Punivers, je veux dire, dans une sphère inaccessible aux agitations de ce bas monde, et où les passions ni le soin des affaires ho saines ne sauraient troubler son repos.
, Les rois, dans un gouvernement représentatif, sont placés sur la hauteur loin du combat, et s'ils ont été quelquefois forcés d'en descendre et de s'engager eux mêmes dans la mêlée, demandez à l'Angleterre et à la France ce qu'ils sont devenus!
Mais la démocratie se dédommage des respects forcés qu’elle prodigue à la royauté, et
PART. Il, POLITIQUE. — SUR LA LIBERTE DE LA PRESSE.
Je Pinfaillibilité qu'elle lui attribue, sur les premiers agents de son autorité, les hérauts de ses volontés législatives, les instruments de son action administrative, les ministres, en un mot, chargés de toutes les iniquités, comme ils le sont de toutes les affaires et de toute la responsabilité du succès. Ceux-là sont en quelque sorte hors la loi commune, assaillis sur tous les points, et obligés de faire face à toutes les attaques. La démocratie, pour lès combattre avec plus d'avantage, ies isole du roi, dont il leur est même interdit de faire servir le nom à l’appui des propositions faites en son nom; elle les isole ie tous-ceux dont ils peuvent employer les services ou rechercher l'amitié, en les flé-. trissant du nom de serviles ou de: ministériels, injure qui passera de main en main:
aux défenseurs de tous les ministres, quels qu'ils soient. Ailleurs les gouvernements sont:tranquilles et les peuples heureux à moins de frais et sans trop s'occuper de ceux qui les gouvernent; et l’on dirait que, dans ce seul gouvernement, les ministres, objet d’uae censure si âpre et si continuelle, sont: plus sujets à faillir, parce qu’ils sont plus surveillés ; ou plus corrompus, parce qu'ils sont plus responsables.
Comment peut-on harceler continuellement les serviteurs, sans nuire à la considération du maître qui les a choisis? Comment peut-on prétendre que tout va mal dans l'Etat, sans porter atteinte au respect et à l'affection dus à celui qui en est le chef? C’est 1à le mystère du gouvernement représenlatif, tel que l’entendent nos adversaires, c’est même à leurs yeux son chef-d'œu- “vre,.et pour ceux qui ont la foi, il sert merveilleusement à tranquilliser les consciences: de l'opposition qui défend la royauté comme d’autres l’atlaquent, je veux dire, avec les passions de la démocratie, et quelquefois avec son secours.
Et qu’on ne pense pas que la pairie trouve plus de grâce aux yeux de cette éternelle ennemie du pouvoir royal. La.pairie est trop intimement unie à la royauté pour ne pas partager toutes les chances du combat. La chambre des pairs, en effet, n’est pas hors de la royauté pour la contredire; elle est dans la royauté pour la défendre, ou plutôt ellé est royauté elle-même, puisqu'elle en partage le premier et le plus essentiel caractère, le pouvoir législatif héréditaire. La chambre des pairs de la monarchie n’est pas le conseil des anciens de la république. Les amendements el les sous-amendements;
cette artillerie des assemblées populaires, Ôteraient quelque chose à sa dignité, et, élevée qu’elle est au-dessus des petites prétentions du bel esprit et des vanités de la tribune, elle doit aux peuptes l'exemple de l'unanimité dans Îles résultats, plutôt que le spectacle du combat entre les opinions.
La pairie à un autre caractère de la royauté; elle a des flatteurs, et peut-être, comme font quelquefois les rois, repoussera-t-elle la voix amie, mais sévère, qui lui dira la vérité; et tantôt ses ftatteurs exalteront à grand bruit sa popularité, et lui diront qu’elle a bien mérité des peuples, qu’elte a sauvé la patrie, et tantôt ils publieront d’insolentes biographies de ses membres, et leur délivreront à tous des notes de louange ou de blâme, comme ces livrets de bonne ou mauvaise conduite qu’on donne à des mercenaires. On attaquera les membres, on attaquera le corps lui-même, et silon en doutait, si l'on était tenté de ne voir dans cette audacieuse entreprise qu'une étourderie sans conséquence, qu'un délit isolé trop puni, comme il l’a été, de 600 francs d'amende et d'un mois de prison ( # }, on n’a qu’à jeter les yeux sur le Moniteur du22etdu 23 mars 1820, numéros 143 et 144, et écouter ce qui fut dit alors à la chambre des députés par un des coryphées du parti démocratique, aux applaudissements de ses amis.
« Les pairs ne se dissimüleront pas que même dans leur propre existence, il n'y a «antique que la forme de leurs manteaux et la pose brillante de teurs plumes, et qu'il devient tous es jours d’un plus grand prix pour eux d’éloigner le moment de certaines amélioralions, parce que, dans le mouvement de ces améliorations, on arriverait bientôt à la pensée peut-être plus rationnelle de perfectionner quelque chose dans leur éclatante possession, et d'améliorer sur leur terrain, mais pour l'avantage de tous.
« Sans supprimer un second degré de délibération reconnu essentiellement utile par tous les bons esprits, on pourrait chercher à fonder sur des bases plus analogues à notre situation sociale, une institubion exotique transplantée parmi nous avec tous les vices de la vétusté, et sous des conditions désormais impossibles à obtenir dans notre France. |
(1) Sous le ministère de lord CEastelreagh, un acte du parlement a condamné au bannissement à perpétuité tout écrivain qui publie quelque chose qui ait tendance à atiüirer du mépris sur les
« Conseillons donc à MM. les pairs d’écarter l’examen de cette fausse imitation, peu capable dans cette France nouvelle de jeter de profondes racines sur un sol qui la repousse.
« Une voix plus forte que celle de l’intérêt pécuniaire peut faire frémir leur cœur paternel; ils ne penseront pas de sang-froid à la possibilité de voir remettre en question le droit d’hérédité circonscrit à un petit nombre de familles; ils sont trop éclairés pour ignorer que, dévant la raison et le jugement de la civilisation européenne, il ne reste plus qu’une seule hérédité justement et solidement consacrée dans les opinions, l'hérédité du trône : il n’en est pas de même de toutes les autres hérédités de titres et de places. Celles-ci, il ne faut pas se le dissimuler, sont déjà condamnées par l'opinion générale ; elles sont déjà frappées au cœur; ia blessure est profonde, et les pairs jugeront assez vite que le plus sûr maintien de toutes leurs magnificences réside dans le consentement tacite qui nous fait supporter par habitude ce qui pèse sur nous, pour conserver ce qui nous console, »
Ces menaces hautaines, ces conseils ironiques, adressés à la chambre des pairs, n’ont pas besoin de commentaire, et la pairie peut y lire le sort qui lui serait réservé, si la démocratie, qui nous déborde de tous côtés, selon l'expression d'un orateur à la chambre des députés, venait à ruiner les dernières défenses de la royauté.
Mais de toutes les attaques que la démocratie dirige contre ta royauté, la plus danevreuse, et celle qui découvre le mieux ses desseins, est la guerre opiniâtre qu’elle fait à la religion de l'Etat: car la religion catholique et la royauté, ces deux grands objets des affections publiques, ont été comme les deux ancres qui ont retenu le vaisseau de l'Etat dans les plus violentes tempêtes.
Ainsi les journaux attaquent la religion ( 2) dans ses ministres comme la royauté dans les siens, et toujours en protestant de leur respect pour la religion qu’ils veulent épurer; et pour Ha royauté qu'ils veulent servir; et comme il faut des noms pour personnifier l’injure, on appellera la royauté du nom deministérialisme et la religion du nom de jésuitisme, et ces mots deviendront des
chambres.
(2) Je ne confonds pas tous les journaux dans
cette accusation, Là Quotidienne, par exemple, a
toujours respecté ut défendu la religion.
signaux de haine et de persécution. Avec des mots, on pervertira la raison des peuples; avec des écrits, on pervertira leurs mœurs: on répandra d’obseènes impiétés, sous le plus petit format et au plus vil prix, dans les écoles et dans les chaumières, on
les donnera à l'ignorance de l'âge, à la fai-
blesse du sexe, à la grossièrelé de la condition ; on les donnera au peupte pour corrompre son cœur et égarer son esprit; On les lui donnera comme le libertin prête ou donne de mauvais livres à la jeune personne qu'il veut séduire, et ce ne sera pas par spéculation d'argent ou débauche d'esprit, ce sera par calcul politique, comme instrument de révolution et moyen de recrutement :
combinaison infernale, dernier degré de corruption réservé à uotre pays et à notre époque ; el ils seraient dans un aveuglemenit bien déplorable ceux qui n’en seraient pas honteux pour leur nation, inquiets pour eux-mêmes, ou alarmés pour leurs enfants!
Et cependant, tandis que les uns invoquaient contre les abus de la presse les châtiments les plus rigoureux et méme la mort, dans ce même temps, d’autres, aussi frappés du mal que les écrivains imprudents pouvaient se faire à eux-mêmes, que de celui qu’ils pouvaient faire à la société, demandaient ia censure, qui épargne toutes les rigueurs en prévenant tous les délits; ils ne la demandaient même que contre les ouvrages, et non encore contre les journaux dont la politique, quoique fausse et superficielle, s’imposait encore quelque retenue.
Ce luxe de corruption que nous avons vu depuis, et dans des réimpressions fameuses, et dans de petits formats, et dans des Résumés historiques, ei dans des livres à deux sous, n'avait pas encore gagné -Îles dernières classes de la société, et ceux dont je parle auraient cru calomnier leur pays et-ses écrivains, s’is avaient demandé des peines pour des délits qui n'existaient pas encore, du moins au même degré de gravité, et qui leur paraissaient à peine possibles,
Les journaux sont donc un mal nécessaire : si la royauté: peut être attaquée, il faut bien qu'elle. puisse être défendue, Mais de ce iwal inhérent à cette forme de gouverne-
nent, on en a fait une nécessité et même un avantage politique, à peu près comme certains peuples font un trait de beauté d’une difformité endémique et nationale.
On,concevrait l'avantaze des journaux.po- Utiques dans.les gouvernements absolus, où
le-pouvoir est sans contre-poids, les miri:tres sans responsabilité et le peuple sans représentation; mais dans un gouvernement où sept à huit. cents propriétaires, pris dans les rangs les plus honorables de la société, viennent tous les ans, de tous les points du royaume, se réunir sous les yeux de l’autorité, exposer tous les besoins, faire entenüre toutes les réclamations, accueillir toutes les plaintes que les plus obscurs des citoyens ont le droit de leur adresser, et porter tous les griefs à la connaissance de l'autorité, quel besoin ont-ils de journaux
politiques pour voir, entendre ou parler?
Et des écrivains qui n'ont ni l’autorité de l'âge, ni celle de l'expérience, ni la connaissance que donne la pratique des affaires, entraînés dans le tourbillon de la capitale, au milieu de toutes les rumeurs, de toutes les distractions et de tous les plaisirs, ont« ils la prétention de connaître ce qu'ils appellent l’opinion publique mieux que les pairs ou les députés de tous les départements? et si l'on dit que les journaux éclaireront et dirigeront les délibérations des chambres, ne peut-on pas demander qui est-ce qui éclairera.et dirigera la rédaction des journaux? Et quelles lumières, quelle direction les chambres pourraient-elles recevoir de journaux opposés, contradictoires, fussent-ils rédigés avec le. même talent,.et qui tous donnent leur opinion particulière pour l'opinion publique?
Aussi l'influence des journaux sur les grandes mesures politiques est à peu près nulle. L'habile Angleterre, qui proclame partout Je bienfait de la liberté de la presse, punit sévèrement, même discrétionnairement, les libelles qu’elle ne caractérise que par l'arrêt qui les condamne, et traite chez elle les journaux politiques avec une indifférence voisine du mépris. Elle n’a garde de les consulter.sur les résolutions de son cabinet, et lorsqu'on voit leur impuissance dans la-cause des Catholiques d'Irlande, et même dans celle des Grecs, dont assurément ils n’ont-pas hôté le lardif et équivoque succès, on se demande à quoi ils sont bons, et quels secours peut en tirer la société ? En France, l'honorable courage de quelques journaux dans les jours de la terreur, consolait les victimes par l’espoir d’un change ment prochain, et leur semblait une vengeance ; mais au fond qu’ont-ils empêché, et les journaux qui justifiaient les erreurs, les extravagances, les crimes même des Lys
rans, n’ont-ils pas eu une toute autre influence que ceux quise hasardaient à les combattre ? |
Les particuliers n’en retirent pas plus d'avantages que le public ; ils n’empêchent aucun des nombreux attentats qui se commettent contre l'honneur, la vie, les propriétés des particuliers, et trop souvent ils y ajoutent les médisances, les calomnies, ja diffamation, et dans un gouvernement où tous sont admisSibles à tous les emplois, ils servent merveilleusement l’ambition du pou-voir ou Île regret de l’avoir perdu. On veut qu'ils protégent les particuliers contre des abus d'autorité ; mais, de bonne foi, sont ils si graves et si fréquents ces abus d'autorité, qu'il soit nécessaire pour les combattre d'un instrument aussi meurtrier que les journaux? Combien d’accusations w’ont-ils pas intentées contre des fonctionnaires publics, surtout contre les ministres de la religion, sur la foi de dénonciateurs qui restent toujours sous le voile de l’anonyme ? Et où sont les accusations qu’ils ont prouvées ?
Les administrations européennes pèchent par mollesse plutôt que par violence, et le gouvernement de France aurait-il, comme celui de Constantinople, le triste privilége de faire de ses agents autant de tyrans?
Disons-le donc, les journaux politiques peuvent faire quelque bien aux particuliers en dénonçant la mauvaise humeur d’un préfet, l'administration négligente ou tracassière d’un maire, le zèle peu réfléchi d’un curé ; mais ils peuvent causer de grands maux à Ja société. Dans l'immense carrière du mal, l’action de la presse est sans limites de temps ni de lieu ; elle parle partout, à toute heure et dans tous les temps ; elle parle à toutes les passions, et toutes les passions lui répondent ; elle parle sans être contredite : car ceux qui lisent les mauvais livres ne lisent pas les bons, et elle fait du mal ‘ous toutes les formes, dans des livres sous tous les formats. Les journaux, lus, comme ils sont composés, sans réflexion, avec précipitation, lus et composés comme une tâche journalière qui doit paraître tous les jours à heure fixe, sous le même format toujours rempli, tuent toutes les habitudes rraves et sérieuses de l'esprit qui ne peut s'arrêter à rien, et s’use à recevoir des im- Pressions si fugitives, continuellement effacées par cette succession rapide de raisonnements contradictoires, de faits incertains, de conjectures basardées, avancées un jour, démenties un autre, qui peuvent amuser
ss
un moment les gens oisifs, mais n’offrent aucune instruction solide aux hommes
sensé:, « L'homme quinelit jamais un jourpal, «écrivait le président des Etats-Unis,»est plus instruit que celui qui en lit, puisque cvlui qui ne sait rien est plus près de la vérité que celui dont l’esprit est rempli de mensonges el d'erreurs... Il est une triste vérité: c’est que la suppression de la liberté de la presse, continue le même auteur, ne prive pas plus le peuple des avantages qui peuvent en résulter, que ne le fait la perversité avec laquelle on l’emploie à propager des faussetés. » Aussi, je ne crains pas de le soutenir, quand il faudrait entendre la liberté constitutionnelle de la presse comme Fentendent nos adversaires, et attribuer au mot réprimer le sens exclusif qu'ils lui donnent, cette liberté ne pourrail exister que pour les écrits graves, sérieux, les écrits qu'on retient et qui demeurent, qui instruisent et qui honorent la société dont ïls sont l’expression. Mais pour la littérature légère et fugitive des journaux, qu’on ne retient pas, qu’on ne
garde pas; cette littérature, non de société,
mais de l’homme, utile à ses passions, à ses intérêts, beaucoup plus propre à troubler la société qu'à la servir, pourrait, devrait même, à raison de sou caractère différent, être soumise à une autre discipline ; et parce que ses effets sont plus prompts, et qu’elle parle tousles jours, à tous les instants, et se répand avec la rapidité de l'éclair d’un bout à l'autre du royaume, le mal qu’elle peut faire doit être prévenu : car la répression serait toujours tardive; et ainsi la presse périodique ou non périodique sera libre autant qu’elle doit l'être sous l’action de la justice qui punit ses écarts, ou de la censure qui-les prévient, comme l'honneur lui-même, dans la société, est libre sous l'action de la loi qui punit les délits ou de la police qui les empêche.
Et cependant, comme la licence de la presse est un ma! qui ne ressemble à aucun autre, on a inventé, pour la réprimer, une jurisprudence spéciale, et qui n’a retenu des lois ordinaires aucune notion de sagesse, de prudence, d'humanité, et n’est assurément pas la ruison écrite. Les délits de la presse seuls, entre tous les autres, peuvent être puniset ne doivent pas être prévenus :
l'esprit du siècle et le progrès des lumières le veulent ainsil... Et cependant quel est celui qui, informé qu'il va paraître un écrit où sa famille, sa personne, so honneur, sa