‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 303 sur 306 · GR · texte numérisé non relu

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fortune seront compromis, calomniés, outragés, ne ferait pas et ne devrait pas faire tout ce qu’il pourrait pour en prévenir la publication? Cet argument n’est pris ni de bien haut, ni de bien loin, je le sais, et néanmoins pour un bon esprit et qui ne se paye pas de subtilités et de sophismes, il déciderait la question.

Tout cet échafaudage de mesures répressives porte sur son fondement ruineux, sur le principe que les journaux sont une propriété ; etque n’a-t-on pas dit sur ce sujet ? Qu'un journal soit une propriété à l'égard d’un autre journaliste qui ne peut pas prendre un titre déjà occupé, pas plus qu’un fabricant d’étoffes ne peut marquer les siennes des empreintes d’une autre fabrique; que le journal soit encore la propriété commune des actionnaires pour le droit qu’ils ont à s’en partager les produits, rien de plus vrai; mais qu’un journal devienne une propriété contre le gouvernement qui en a accordé l'autorisation, c’est ce qu’on ne peut avancer sérieusement. Et quelle serait en effet cette propriété, et à quelle autre pourrait-on la comparer? Ce serait Ja propriélé d'exploiter, à son profit, et comme une mine de houille ou le desséchement d’un marais, la fonction la plus importante et la plus ina- Jiénable de l'autorité publique, celle d’insteuire les peuples et de les diriger dans les voies de la morale, de la politique, de la religion; et on ne pourrait la comparer qu’à la propriété d'élever ses enfants qu'un père dé famille aliénerait au protit d’un instituteur. Mais cette propriété, si on peut appeler ainsi le premier des devoirs de l'autorité, est certainement inaliénable, comme toutes les propriétés publiques. Le gouvernement reut l’engager pour uuü temps limité, ou plutôt la confier comme il confie une chaire de droit public ou de tout autre enseignement. Il en fait une commission révocable et non une propriété, et encore il demande comme garantie, de celui à qui il la confie, des conditions d'âge, de capacité, de bons sentiments et de bonne conduite, et pour quelle profession publique n’en demandet-il pas? Et pour cette chaire qu’on appelle un journal, cette chaire d’enseignement moral, religieux, politique, historique, qui parte de si haut et de si loin, qui parle à tant d’auditeurs à la fois, tous les jours et à toute heure ; pour cette censure journalière de tout ce quise dit et se fait; pour cette censure si vive et si amère sur les choses et les personnes, sur les gouvernements ct les

particuliers, sur les chambres, sur leurs membres, sur leurs opinions, sur le roi luimême; pour cette censure qui ne veut pas être censurée, non-seulement l’£tat ne demanderait de ceux qui l'exercent aucune condition de capacité, de probité, de véracité ; mais il la livrerait comme spéculation de commerce à des écrivains qu'il ne connaîtrait pas même de nom, que la justice, en cas de délit, pourrait ne jamais découvrir; et ces attaques anonymes ou pseudonymes, dont la complaisance intéressée d’un propriétaire (responsakle pour être puni) ne rachèlerait pas l'indélicatesse; ces attaques anonymes, si justement réprouvées dans le commerce du mcnde, seraient ici légales et autorisées !

Disons-le donc : un journal n’est et ne peut être qu'une concession de l'autorité, eomme un brevet d'imprimerie, et pour Ja même raison, et par conséquent en cas d’abus, révocables l’un comme l’autre à la volonté de l'autorité ; et il n’y a pas de gouvernement possible, sitoutes les concessions quelautorité peut faire deviennent par cela seui des propriétés. :

Tant que la presse n'a été que domestique, si je peux ainsi parler, je veux dire occupée de choses ou de sciences qui font l'entretien ou l’amusement du particulier, elle a pu être livrée aux spéculations particulières, comme toute autre profession privée ; mais lorsqu'elle est devenue politique, le gouvernement, tuteur naturel de tous les intérêts publics, a dû la considérer comme une profession publique dont la direction et la surveillance devaient lui appartenir, et non comme le patrimoine d’une famille ou la propriété d’un particulier ; et si le journaliste est obligé de souffrir la critique particulière, pourquoi ne serait-il pas soumis à la censure publique?

L'historien d'Angleterre, Hume , a fait un aveu qui devrait toujours être présent à l'esprit des législateurs dans toutes les matières où les intérêts publics et les intérêts privés se trouvent en contact et en conflit.

Depuis notre dernière révolution, dit-il, les intérêts privés sont mieux défendus, mais les intérêts publics sont moins ussurés. C’est ainsi que, dans la diseussion sur la police de la présse, on a opposé l'intérêt privé des journalistes, des imprimeurs, de leurs ouvriers, à l'intérêt de la société, et compromis la fortune de l'Etat pour ménager la fortune des particuliers.

Des personnes estimables ont craint que

les rigueurs exercées contre les mauvais ouvrages ne pussent en atteindre de bons et les empêcher de paraître.

Mais d'abord on ne peut pas prendre, contre la licence de la presse, des «mesures préventives ou répressives dont les homnes, par erreur Ou par passion, ne puissent se servir contre la liberté. la plus légitime, pas plus qu’on ne peut instituer un tribunal et le composer des plus honnêtes gens, qui ne puisse pas se tromper et condamner un innocent ou absoudre un coupable : c’est le sort de toutes les institutions humaines, et aucune législation n’y a encore trouvé de remède. à

Maisil ne faut pas croire que Ja société

puisse retirer autant de fruit des meilleurs ouvrages qui peuvent paraître sur les sciences morales, les seules qui soient l’objet des lois sur la presse, qu’elle a de mal à souffrir

des plus mauvais. Les premiers, qui ne par-.

lent qu’à la raison, graves et quelquefuis jusqu’à la sévérité, ne sont lus que par le petit nombre ; les autres, qui s’adressent aux passions, à l’orgueil, à la volupté, à l’espritde révolte, embellis de tous les prestiges de l'esprit et des arts, trouvent de bien plus nombreux lecteurs dans les jeunes sens, dans les femmes, et les dégoûtent à jamais de toute lecture sérieuse.

sociétés chrétiennes n’ont plus rien à apprendre. Ën ‘science morale, tout a été dit, et si une seule vérité fée à leur existence leur eût manqué, elles n’eussent pu vivre et se développer. Elles ont sans doute beaucoup à apprendre en sciences physiques; mais sur celles-là fa liberté la plus entière est faissée même aux erreurs les mieux démontrées, etaux systèmes les plus extravagants. Ainsi, quand une mesure préventive ou répressive aurait empêché ou retardé la publication d’un bon ouvrage, iry aurait eu certainement plus de préjudice pour l’auteur que pour le public; et pourquoi supposer gratuitement que la justice ou la police, qui ont tant de mauvais ouvrages à coudamner, portent de préférence leurs rigueurs sur un ouvrage utile ?

La sagesse du roi, en rétablissant la censure, s’est adressée à la raison de ses peup'es. Des passions habiles et exercées, descendues pour la combattre des Hub du rang et du génie, ont fait appel aux passions plébéiennes, ignorantes et aveugles, Déjà l’on trouve des écrits contre la censure, ou plutôt contre les censeurs, à la halle et sur les échoppes, et l'on y lit des noms (et quels

Le dirai-je ? ? les.

uoms)! à côté des paniers d'herbes et de poissons, Certes, c'est acheter un peu cher des satisfactions que je ne comprends pas.

Cette guerre de brochures a donc déjà commencé ; il en a paru plusieurs; on en annonce d’autres. On va jusqu'à nommer les actionnaires et les assurances de celte noble entreprise: car aujourd’hui en France tout se fait par actions, jusqu'au désorüre et aux révolutions. Ces brochures, tirées déjà à cinq cent dix mnille exemplaires, sont expédiées par envois réguliers, et distribuées gratuilement, sans que les actionnaires veuillent retirer de cette immense avance d'esprit el d’argent d'autre bénéfice que la gloire. C'est une industrie perfectionnée pour laquelle on aurait pu demander un brevet d'invention ;et c’est au milieu d’une si étonnante bite de libelles, qu’on se plaint de la gêne apportée à la liberté de la presse!

M. Hyde de Neuville est venu à son tour fournir son contingent à la coalition, et, comme les autres compositeurs de brochures ila dédaigné d'appuyer, par des raisonnements, son opinion sur la censure, et il a trouvé plus facile et sans doute plus con-

eluant d’attaquer les personnes; c ’est prin-

cipalement contre l’auteur de cet écrit qu’il a dirigé. ses accusations, et il a suivi en cela l'exemple que lui avait donné M. de Chàteaubriand. Naturellement, et pour plus d’an motif, ils n'auraient dû, ni lun ni l’autre, Jui donner la préférence; mais ils l'ont jugé sans doute plus utile au succès de leur cause, et quelles convenances ne cèdent pas aux convenances des partis | Je commence par la brochure de M. Hyde de Neuville, comme celle qui m'est le plus spécialement dédiée. Le grand reproche qu’il m'adresse est d’avoir varié dans mes opinions sur la censure préalable. C'est ce qu'il verra tout à l'heure ; mais avant de lui faire connaître son erreur, je dois relever sa partialité. Il finit sa brochure par ces mots: « Mais j'oublie que je traite des inconséquences ministérielles. » Mais il oublie autre chose; il oublie de traiter des inconséquences de ses amis, et pour remettre sa mémoire sur la voie, je lui conseille de lire dans le Conservateur, et dans d’autres écrits de M. de Châteaubriand, les passages cités dans les numéros récents de la Gazette universelle de Lyon, et dont l'écrit qu’il a sous les yeux lui rappellera une partie.

Au fond, je suis loin de m'en prévaloir pour ma défense, il y a trop de simplicité à reprocher des varialions d'opinions sur

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