ECONOM. SOC. — DE LA SOCIETE ET DE SES DEVELOPPEMENTS
L'institution de la dictature, et peut-être du consulat, chez les Romains, donna, je crois, naissance chez les modernes, à une autre forme de royauté, qui n'était ni temporaire ni héréditaire, à la royauté élective.
Les Etats où elle fut introduite, comm:
la Pologne, avaient à repousser les agressions soudaines et continuellement répétées de hordes barbares; et, à cette république guerrière, qui avait aussi son patriciat, il fallait un dictateur toujours dans la force de l’âge et du talent, que les chances de l’hérédité pouvaient ne pas toujours lui donner.
Mais lorsque la Pologne n’a plus été entourée que d’ennemis civilisés, qui auraient été bien plus arrêtées par Île respect pour la royauté héréditaire, véritable propriélé de la nation, que par la crainte de ses armes, la Pologne aurait eu besoin de créer chez elle cette première et plus forte de toutes les institutions défensives, et il ne fallait pas pour cela demander des conseils au philosophe de Genève.
La France qui avait hérité de tant de choses des Romains, et chez qui la société a le plus approché de la perfection; la Franre avait aussi sa dictature, ou quelque chose de semblable dans l'office de connétable (1), lieutenant constitué de la royauté, pour la direction de toute la force publique; dignité qui, dans les mains des sujets à qui elle anpartenait, avait souvent sauvé la France, et qui, dans les mains même d'un prince du sang, traître à sa patrie, n'avait pu l’entamer.
J'ai toujours pensé que la suppressionAle cette dignité, partie essentielle de notre ancienne constitution, qui secondaitun roi fort, ou suppléait un roi faible, avait été un:
grande faute politique, et le commencement de ce système funeste, qui a mis toute la constitution dans l'administration,
À mesure que les sociétés s’élaient étendues et fixées, et que les esprits en se po lissant, avaient acquis plus de connaissances, la guerre intérieure et extérieure était devenue plus savante et plus combinée; à l'arc de nuire, si perfectionné, il fallait opposer étude des moyens de le découvrir et de ie réprimer ; et les fonctions judiciaires et militaires, exercées autrefois par tous les hommes de la société, etsouvent par les mêmes hommes, étaient devenues des profes-
nant né de la royauté héréditaire, portait chez nous un nom semblable, comes siabuli, comte de l'écurie.
sions savanies, qui avaient leur noviciat, leurs cours d’études, leurs degrés d’avancements, des carrières distinctes, un état enfin qui oceupait l’homme tout le temps de sa vie, et l’occupait tout entier.
Le pouvoir, presque partout, était devenu définitivement et complétement héréditaire, passant de mâle en mâle à laîné de la famille, à l'exclusion des femmes; institution sublime qui couronne la société par l’élément qui la commence, et confondant ensemble la famille et l'Etat, fait pour la perpéluité de la société, de l’homme qui la gouverne, un homme imwmortel, et ne laisse pas, même un instant, vacant ce trône que tant d’ambitions nationales ou étrangères aspirent à occuper.
Dès que le pouvoir était devenu héréditaire, ses fonctions essentielles, par une analogie irrésistible et une conséquence nécessaire, devaient tendre à devenir héréditaires; développement naturel, qui faisait de l'esprit public un esprit de famille, et des vertus publiques des vertus domestiques, et conservait ainsi dans les foyers paternels ces traditions d’attachement à ses devoirs, de respect pour soi-même et pour sa profession, de dévouement au roi et à l’Elat ; ces traditions, bien plus précieuses que les connaissances qui Ss’acquièrent par les livres, et quiavaient fait de la magistrature française l’honneur et le modèle de toutes les magistratures du monde.
C'était le dernier état de la société, l’état le plus avancé, et comme il n’était pas possible de rien instituer de plus parfait, en
voulant améliorer, on ne pouvait que descendre, et revenir aux institutions de l’enfance.
Mais c’est surtout l’hérédité du pouvoir, et la légitimité de succession, cette pierre angulaire de la société, garantie de toutes les hérédités et sauvegarde de toutes les légitimités, qu’il convient de considérer avec une religieuse attention, et dont il faut pénétrer le secret.
Les esprits superficiels qui ne voient dans le pouvoir que les jouissances qu’il procure et l'éclat dont il est entouré, veulent à toute force le considérer comme le maître absolu d’une nation, et s’indignent quetrente millions d'hommes soient ainsi la propriété d’un seul : tandis, au contraire, qu'aux yeux J'une raison éclairée, c'est la propriété inaliénable de trente millions d'hommes.
Etarlons ces vaines images d’un luxe dont
tant d’autres, qui ne sont pas rois, goûtent toute la réalité, et sans doute avec moins de contrainte; laissons ce faste importun auquel les rois sont condamnés, et qui, devenu pour eux et dès leur enfance une habitude, ne peut pas plus occuper leur cœur qu'amuser leurs yeux; et cherchons dans la nature intime de la condition royale ce qu’elle a perdu ou conservé des droits naturels de la condition humaine. ;
La liberté, la liberté d’aller et de venir, de prendre un état ou un autre, de quitter les grandeurs ou de les posséder, de se livrer à l'agitation des affaires ou de vivre dans la retraite et dans l'obscurité, de subir les engagements du mariage ou de s’y refuser; la disposition de soi, le premier et le plus noble attribut de la nature humaine, et dont la privation constitue l'esclavage, le dernier degré du malheur et de l’abjection ; la liberté enfin n'existe pas pour une famille royale : elle ne peut descendre du trône, il faut qu’elle en soit précipitée ; elle ne peut quitter les grandeurs, il faut qu’on les lui arrache. La politique l’a saisie de sa main de fer, et l’a enlevée à la nature; et voulût-elle terminer enfin une carrière semée d’amertumes, de dégoûts et de dangers, il faut qu’elle se perpétue par le mariage, et alors même elle ne peut se laisser aller aux plus doux penchants du cœur, et elle n’est
pas plus libre dans ses choix que dans sa vo- : 4"
lonté. Si
La propriété, cette disposition absolue de} lan
se que l’on possède; cette faculté pleine et entière d’user et’abuser de ce qui est à sois À qui constitue l’homme vraiment libre et le citoyen, n'existait pas pour le roi de France, même alors que son pouvoir était absolu.
Simple usufruitier, il ne possédait rien qui n’appartint à l'Etat: il ne pouvait rien acquérir en propre qui ne fût réuni au domaine public, après dix ans de possession.
Ilne pouvait rien donner ni vendre : sans.
liberté, sans propriété, seul esclave au milieu d'hommes libres, seul pauvre au milieu de propriétaires, il était tout à tous, et rien n’était à lui, pas lui-même. Aujourd’hui, les rois sont descendus du rang d’usufruitiers de la propriété territoriale; ils sont pensionnaires et Salariés de la nation, et la majesté royale, le pouvoir suprême de la société, a | été réduit à un état précaire et dépendant, qui flétrirait l’âme d’un père de famille d’un caractère élevé, lui ôterait toute considération publique, et ne lui permettrait pas
dd,
l'exercice des droits politiques du plus obseur citoyen.
* Même les illusions qui charment tant de douleurs sont interdites*aux rois. A l’entrée dela royauté comme à celle des enfers, il faut laisser l'espérance; et, tandis que pour nous, particuliers obscurs, l'espoir d’une condition meilleure anime toutes nos pensées et soulient notre courage dans la longue carrière de la vie, les rois, pour quitoutest réalité, rien n'est songe, parvenus avant de naître au dernier terme de tous les désirs et de toutes les ambitions, ne peuvent, dans les moments de rêverie où ils se livrent à des chimères de bonheur, bercer leur esprit que de l’idée des plaisirs que goûte la médiocrité, et plus souvent peut-être les rois ont envié le sort des bergers, que les bergers n’ont envié le sort des rois.
Et je n'ai parlé que de la condition extérieure de la royauté. Que serait-ce si je parlais de la responsabilité que lui imposent envers Dieu et les hommes tant de pouvoir qui leur fut transmis, tant de devoirs qui leur sont imposés? Assaillis par toutes les ambitions, en butte à toutes les plaintes, ilsne peuvent faire un heureux sans faire dix mécontents, ni accorder une faveur sans risque de commettre une injustice. Trompés par les hommes, trompés sur les choses, ne pouvant démêler la vertu peu empressée à se produire, ni se dérober au vice toujours habile à se cacher, toujours en scène au milieu de la foule qui épie toutes les faiblesses, interprèle toutes les paroles, cherche à pénétrer tous les secrets, ils se voient
MERS te Sans cesse assiégés de témoins, Et les plus malheureux osent pleurer le moins.
/ Mais lorsque l'intérêt d’une nation, le grand intérêt de sa perpétuité et de sa | tranquillité a dévoué une famille aux périls | et aux charges du trône, et que pour le salut
:; | d’un grand peuple, cette famille a été cru-
| cifiée à la royauté, pense-t-on que cette na- | tionsn'ait contracté envers elle aucun engagement, et que ces engagements ne soient pas, pour cette uation, plus rigoureux et plus sacrés, à mesure que celte famille a plus longtemps rempli les siens, et que depuis plus de temps elle en a porté tout le | poids et subi tous les dangers ? N'est-ce pas là véritablement un contrat social, , où plutôt un contrat naturel entre la famille qui se . dévoue ou est dévouée par les événements au service d’une nation (car gouverner est