‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 33 sur 306 · I ECONOM. SOC. — DE LA SOCIETE ET DE SES DEVELOPPEMENTS · texte numérisé non relu

I ECONOM. SOC. — DE LA SOCIETE ET DE SES DEVELOPPEMENTS

servir), et la nation qui a accepté son dévouement et ses services ? Et si l’on doute de la fidélité de cette famille royale à rem-

plir ses engagements, ne serait-elle pas en

droit de dire à cette nation : « Comparez l'Etat de la France , il ya dix siècies, lorsque l’auteur de marace monta sur le trône, à celui dans lequel je l’ai laissée lorsque les fac-

tieux m'ont forcé d'en descendre; comparez l'étendue, la population, les lumières,

les richesses, le commerce, l’industrie, les arts de la France, réduite alors à quelques provinces de l’intérieur, à celte même France, telle qu’elle était il y a trente ans ; et si vous voulez juger sur cette même règle; si les nouveaux maîtres que vous vous êtes donnés, ont rempli les promesses qu’ils vous

avaient faites, comparez l’état intérieur et extérieur de la France il y a trente ans, et la France telle qu’elle est aujourd'hui, et pro-

noncez. » :

Et, sans doute, les chances de l’hérédité portent à la têtedes Etats comme à celles des famiiles privées des hommes forts et des hommes faibles; toute famillenouvelle que l’usurpation élèverait au trône, n'aurait pas à cet égard de privilége, et très-souvent les rois les plus forts ont eu pour successeurs les plus faibies des princes. C’est autant pour contenir jies forts que pour soutenir les faibles, que la nature a donné aux Etats des lois fondamentales, contre lesquelles tout ce qui se fait par violence ou par faiblesse est nui de soi, dit Bossuet ; et les Etats constitués comme la France auraient peut-être plutôt péri par continuité de rois forts que par une continuité de rois faibles. De ces derniers, la France en a eu plus qu'aucune autre société, et plus qu’aucure autre aussi elle s’est accrue en populetion et agrandie en territoire, même sous les plus faibles de ses rois. C’est que la force de la France n'était pas dans les hommes, mais dans les institutions , et que le roi, fort ou faible élait toujours assez bon, pourvu qu’il voulût rester à sa place :

semblable à la clef d’une voûte qui en maintient toutes les parties sans effort, même sans action, et par sa seule position. La justice du roi de France était sa force ; sa force était dans la justice : elle n’était pas personnelle, cette force, mais pubiique et extérieure, parce qu'elle n’était pas en lui, mais hors de lui et dans des institutions. Aussi, toutes les fois que dans des temps de faction vous entendez aecuser la faiblesse, l'in-

capacité des familles régnantes, ne voyez

dans ces ineulpalions que des intérêts persounels ; ce sont des architectes qui allèguent le mauvais état d’un bâtiment, pour avoir l’entreprise de la reconstruction.

Sans doute le régent avail plus d’esprit que Charles V, Choiseul plus que Sully, Necker plus que fe cardinal de Fleury; mais lorsque les choses sont ce qu’elles étaient en France, l’homme médiocre qui maintient est plus habile que l’homme d'esprit qui veut faire: à

Oui, sans doute, la nation française avait contracté des engagements envers la maison régnante, ettant qu’elles subsistaient l’une et l’autre, ces engagements entre toutes les générations de cette famille et les génératious corespondantes de cette nalion, ratifiés par dix siècles d'existence et de prospérité, ue pouvaient être rompus.

Quelle est la génération insensée qui, au mépris de la sagesse de ses pères et des droits de ses enfants, est venue déchirer ce contrat sacré, briser de ses mains la chaîne mystérieuse qui unit le passé à l'avenir, précipiter nos rois du trône, et finir la nalion elle-même, cette nation si grande et si majestueuse, véritable reine de l’Europe par la force, la sagesse et la dignité de ses ins-

titutions politiques, autant que par sa lan-

gue, sa littérature et son goût pour les arts, pour commencer une nation nouvelle, dans tous les vices et toutes les imperfections de l'enfance, l’iadocilité, l'ignorance, l’engouement pour les plaisirs et les frivolités, le mépris de tout ce qui est grand et sévère de orale, l'impuissance du repos, le besoin de l'agitation: une nation qui a voulu être la terreur des peuples dont elle était le modèle, qui a mis sa gloire à régner par droit de conquête sur cette Europe où jadis elle régnait par droit d’aînesse ? Que n’a-t-elle pas détruit, cette nation nouvelle, et qu’a-t-elle fondé? Une royauté sans pouvoir, une noblesse sans devoirs, un clergé sans influence, une magistrature sans autorité, une adminisiration sans considération et sans responsabilité, des inslitutions sans dignité, un peuple sans frein et sans morale, jouet de tous les intrigants, dupe de toutes les impostures.

Comment cette génération, qui eût été maudite par nos pères, et qui le sera par nos enfants, a-t-elle pu s’arroger le droit de réprouver le passé, de déshériter l'avenir, de le priver de cette succession de bonheur privé et d'ordre public, à laquelle il était

substitué ? Usufruitière elle-même dans son existence passagère, de ce patrimoine inaliénable, à quel titre en a-t-elle usurpé la pleine propriété pour le dissiper d’abord en institutions impuissantes, et bientôt en honteuses et cruelles extravagances, et pour of-. frir à l’Europe, dans un petit nombre d’années, à la place des leçons de sagesse et de vertu que la France lui avait données pendant tant de siècles, l'exemple de toutes les folies, de tous les crimes, de tout ce qu'il y a de plus vil dans les cœurs les plus dépravés, de plus féroce dans les penchants les plus abrutis, de plus absurde dans les esprits les plus égarés, et pour tout renfermer en un mot, pour lui donner le spectacle d’une corvention ?

Comment s’est opéré ce grand scandale ?

au sein d’une capitale perdue de luxe et ue mauvaises mœurs, des grands, vaniteux Ge bel esprit, ont accueilli des sophistes, jaloux de toutes les supériorités : de fausses doctrines ont pénétré dans les conseils des rois, les anciennes maximes de gouvernement ont été mises en oubli; on a douté ae la perfection de nos’lois, et la révolution à été faite. Usée par ses propres excès, après avoir fait le tour de l’Europe, elie a attiré

l'Europe au foyer même de l'incendie ; et

l’Europe, pour son propre salut, a reporté en France le principe héréditaire de toute société; mais en le replaçant sur sa base, elle a oublié les attaches qui devaient ly fixer; et aujourd’hui, après trente ans de révolution, et cinq ans bientôt de restauration, des inquiétudes, des dénonciations de complots, de séditieuses motions épouvantent la France encore incertaine de sa destinée. Le gouvernement signale le danger, et n’a encore que des paroles pour le prévenir. La France s'étonne de son inaction , et l’Europe nous contemple en silence : état inouï, et dont la honte étalée aux yeux du monde entier, frappe les Lons esprits plus encore que le danger; et cependant il ya en France plus de vraies lumières et autaut de vertus qu'il y en ait eu à aucune époque de sa vie: il y a plus de forces qu’il n’en faudrait pour nous sauver, et tous les jours quelque nouveau scandale, quelque atteinte nouvelle à la sainteté des lois, à la majesté des jugements, à la morale publique, à l’autorité de la religion, à la dignité royale, vient flétrir le cœur et attrister jusqu’à l’espérance. La France se voit, pour ainsi dire, descendre toute vivante au tomheau,. et,

comme dans ces léthargies profondes dont les annales de la médecine offrent des exemples, elle voit, elle entend les apprêts de ses funérailles, sans pouvoir les interrompre. Qui nous révélera le secret d’une situation sans exemple? sont-ce les institutions qui ne peuvent triompher de la faiblesse des hommes? sont-ce qui ne peuvent surmonter la faiblesse des institutions ? l’un et l’autre sans doute.

Lesinstitutions fortes sont les institutions monarchiques ; les institutions démoeratiques sont les plus faibles de toutes, et les opinions démocratiques elles-mêmes sont une faiblesse de l'esprit, si elles sont sincères, et une faiblesse de caractère , si elles ne le sont pas.

Avec des institutions monarchiques, on aurait pu, sans trop de danger, employer des hommes d'opinions différentes , et Ja force de l'institution aurait triomphé de la faiblesse et de la mauvaise volonté de l’homme,

Mais avec des institutions démocratiques il eût fallu , de toute nécessité, appeler'des

royalistes, et seuls ils auraient lutté avec

avantage contre la faiblesse des institutions; et je n’ai pas besoin de dire que je n'entends pas attribuer aux royalistes de plus grands talents, mais seulement des opinions plus saines, et par conséquent plus fortes. On feit tout le contraire : les institutions sont beaucoup trop démocratiques , et on a écar é les royalistes, et l’on a appelé ües hommes à opinions démocratiques, ou, ce qui est pire peut-être, des hommes sans epinion, et ja faiblesse des institutions s'est accrue de toute la faiblesse de leurs agents.

Ainsi toutes nos institutions politiques, morales et civiles sont faibles comme infectées de démocratie. Il fallait, pour en corriger la faiblesse, les confier aux administrateurs les plus religieux, aux législateurs les plus monarchiques, aux magistrats les plus dévoués , aux militaires de la fidélité la plus éprouvée : l’a-t-on fait ? Un adjoint de village s'oppose de son chef aux actes les plus solennels du culte religieux ; un législateur fera entendre au nom de l’armée des réclamations menaçantes ; les tribunaux retentiront des plaiduyers Jes plus séditieux, des écoliers donneront leur avis, sur la législation de l'Etat, des écrivains ébranleront tous les jours ies fondements le la société; la royauté sera comme une

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