‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 39 sur 306 · ECONOM. SOC. — DES LOIS ET DES MOEURS · texte numérisé non relu

ECONOM. SOC. — DES LOIS ET DES MOEURS

attachent plus d'importance que les hommes d'Etat, toujours et partout assez bonnes quand elles sont fixes, étaient en général assez bonnes à Rome, mais n’y furent pas plus fixes que les tribunaux, que les Romains ne surent trop où placer dans leur constitution; et ce sont les lois politiques, et non les lois civiles, qui conservent les mœurs ou les rétablissent.

Il n’était plus temps. Les dernières et horribles convulsions de Rome expirante y avaient détruit le peu de mœurs qui avaient résisté à l'influence des lois et à la dissolu-tion de l'Etat.

Auguste parut enfin. Il aurait conservé ourétabli, s’il y eût eu à Rome quelque chose:

à conserver, ou s’il eût été possible de rien rétablir de ceite société décomposée jusque:

dans ses derniers éléments. « Ces terres sans consistance, » pour me servir d’une belle expression de Bossuet, « éroulaient de toutes parts, et ne laissaient voir que d'effroyables précipices. » La famille était dis- Soute par l’égoïsme, qui réduit la société au moi individuel, son premier et indestructible élément. Les anciennes familles, qui faisaient autrefois l’honneur et la force de.

l’Etat, avaient péri; l'esprit religieux des vieux Romains avait été remplacé par un épicuréisme universel, que des malheureux ou des coupables embrassaient pour étouffer des remords ou adoucir des regrets, comme ces breuvages assoupissants que l’on prend pour calmer des douleurs.

Auguste voulut rétablir la famille, et il ne put qu'ordonner, par des édits, le mariage aux citoyens. 11 voulut rétablir le sénat, et ne put y faire entrer que des affranchis, I voulut rétablir la religion, et ne put rétablir que ses temples. 11 n’y avait plus à Rome que des beaux esprits, et tout ce qu'Auguste aurait pu y instituer, eût été une académie.

En vain pour réussir, il s'était armé de tous les titres de la puissance, et avait réuni sur sa Lête la puissance dictatoriale, la puissance consulaire, la- puissance tribunitienne, la puissance même pontificale. Il était à lui seul le peuple et le sénat; il était tout, il fut même un dieu et avec tant de puissance if n'eut pas. le pouvoir de créer une sociélé ; et il lui fut plus aisé de se faire adorer que de se faire obéir. Ses successeurs ne furent pas plus heureux, et ils eurent tous la même puissance, et jusqu'aux honneurs divins;car, bons ou mauvais, le sénat se hâlait de les mettre au rang des dieux, pour n'avoir plus

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k parler d'eux comme princes ou même comme hommes, et échapper au danger de maudire leur mémoire devant un successeur, ou au danger plus grand de la louer. Mais tel était l’état de ce peuple, que les vices des plus mauvais maîtres ne pouvaient pas plus hâter sa ruine que les vertus des meilleurs ne pouvaient la retarder.

Rome n'était quelque chose dans le monde politique que par ses légions; mais ces légions, cantonnées aux extrémités de l’empire, avaient découvert le dangereux secret de faire des empereurs ailleurs qu’à Rome :

Evulgato imperit arcano posse principem alibi quam Rome fieri. Devenues étrangères à leur propre patrie, elles y accouraient de l'Orient et de l’Occident, comme des tempêtes, portant au peuple romain un maître à reconnaître, et bientôt à égorger ; et elles s’en retournaient dans leurs camps éloignés, méditant déjà d’en nommer un autre, que quelquefois elles faisaient en chemin. Il ne fallait que deux soldats pour donner un maîire à l’univers; il n’en fallait qu'un pour ouvrir à toutes les ambitions cette succession ensanglantée ; et encore, telle était l’horrible

dépravation des mœurs publiques et privées, même dans les rangs les plus élevés, que si le choix des armées donna des tyrans, la suecession héréditaire donna des monstres.

Cependant toutes les richesses de l’empire ne suflisaient plus à ces soldats qui, jadis, avaient servi sans paye. Ils se faisaient payer par des largesses prodigieuses une fidélité de quelques mois et même de quelques jours.

Ils se faisaient payer l'empire, même lorsqu’ils ne le vendaient pas; età lafinils le vendirent; et ces généraux qui avaient acheté l'empire de leurs soldats, le revendaient en détail à des hordes étrangères qu’ils n'avaient plus la force de repousser.

La société était finie dans l’univers policé, et il fallut, pour la recommencer, cet.Esprit qui renouvelle la face de la terre. ( Psal. cru, 30.) Il fallut recevoir une nouvelle religion de ces Chrétiens qu’on était las d’égorger, et de nouveaux gouvernements de ces nations lointaines qu’on avait cent fois exterminées ; et cette Rome, qui avait fait peser sur l’univers le joug de ses lois et le scandale de ses mœurs, finit par demander des lois à des proserits, et des mœurs à des barhares.

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