‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 42 sur 306 · SUR LES GOUVERNEMENTS · texte numérisé non relu

SUR LES GOUVERNEMENTS

(Conservateur, mars 1819.)

Si l’on voulait donner une idée juste, complète et pourtant familière de ce qu’on entend dans les divers Etats par gouvernew“ent, on pourrait dire que c’est une grande compagnie d'assurance pour tous les intérêts légitimes.

Il faut bien prendre garde que l’objet de cette compagnie d'assurance politique n’est pas plus que celui des compagnies d’assu rances maritimes ou urbaines, la sûreté des choses assurées, mais la sécurité de leurs possesseurs.

En effet, l’assurance maritime n'empêche pas le bâtiment assuré de couler à fond ou d'être capturé par les pirates, pas plus que l'assurance contre les incendies ne garantit les maisons du feu ; mais le propriétaire sait qu’au moyen d’une prime convenue la com-

pagnie lui rendra, en cas de perte, le prix de

son bâtiment, de ses marchandises, de sa maison, de ses meubles, et cette certitude suffit à sa sécurité.

L'assurance politique que nous demandons au gouvernement est tout à fait du même genre. Le gouvernement ne peut pas me mettre en sûreté contre une injuste agression à mon honneur, à mes biens, à ma vie, à mon pays, la première de mes propriétés; mais je sais qu’il maintient dans l'Etat une religion, une morale, un système d’éducation qui prévient l'injustice et le crime; je sais qu’il a institué des tribunaux pour les juger etles punir, et qu’il lève des troupes pour la défense intérieure et extérieure de l'Etat; et je vis dans une sécurité qui me lasse la libre disposition de mon esprit et de mon corps, me permet de vaquer à mes

devoirs, à mes affaires, à mes plaisirs, et

même d'entreprendre des travaux utiles à moi et aux autres.

Un gouvernement, attentif à tout et vigilant sur tout, me donne la sécurité même sur des accidents personnels; il veille, par ses loïs et ses moyens de police, à la sûreté des routes, à la salubrité de l’air; et comme je sais que des règlements de voirie ordonnent de démolir, sur la voie publique, les édifices qui menacent ruine, je vais dans les rues sans craindre d’être écrasé par la chute d'une maison.

Cette sécurité qui vient, sans qu’on y pense, d’un ensemble de lois etde mesures, qui, même sans être aperçues, préviennent les désordres publics et particuliers, est tout à fait semblable à celle que nous inspire la régularité constante des lois de la nature, qui fait que j'attends pour l’année suivante la récolte du blé et du vin qui doit me nourrir, l’eau qui doit arroser mes champs, et Ja succession annuelle des saisons, nécessaire à :a santé des corps et à la fertilité de la terre.

Et remarquez que l'assurance politique est entièrement semblable à l’assurance commerciale. Dans celle-ci, les assurés donnent à la compagnie d'assurance une prime plus ou moins forte, suivant les circonstances, prime qui est à la fois un dédommagement pour les risques qu’elle court, et un sacrifice que font les assurés pour acheter leur sécurité. Les peuples donnent aussi aux gouvernements des impôts et des hommes, comme une prime destinée à payer les moyens de tout genre employés pour maintenir l’ordre, et par conséquent la sécurité générale,

La compagnie d'assurance politique, où nous sommes tous assurés, doit nous réndre

- comme J’assurance commerciale, le prix de 3 !

/ ce que nous avons perdu, parce que l’hom-

me en société ne peut rien perdre de ce que le gouvernement doit garantir, ou du moins ne peut le perdre sans un dédommagement, une restitution ou une compensation dont le gouvernement est l'arbitre par l’organe de

ses tribunaux.

Mais si la justice privée ou distributive peut ordonner la cornpensation des pertes ou des malheurs que Île particulier a essuyés, comment et avec quoi le gouvernement, qui est la justice publique, pourrait-il compenser les pertes et les malheurs que la société elle-même peut souffrir d’une révolution, de ce terrible état d’un peuple où il faut que tous soient malheureux, parce que quelques-uns ont élé coupables?

Ainsi la sécurité de l’homme de bien est le premier, et, àle bien prendre, le seul devoir du gouvernement envers ses sujets ; elle est le grand bienfait de l’état social; et même l'unique raison de son existence. Si l'état habituel de guerre et d’alarme où vivaient les familles avant l'établissement des sociétés publiques, n’avait pas été insupportable et aussi contraire à la nature de l’homme qu'aux volontés de son auteur, jamais la famille naturellement indépendante n’aurait songé à se donner un maître ou n'aurait pu le supporter. Le noble Polonais dont le jugement était faussé par la constitution désordonnee de son pays, pouvait s’écrier : Malo periculosam libertatem quam. tranquillam servitutem. «Je préfère une liberté orageuse à une servitude tranquille, » parce qu'il prenait pour la liberté le droit d’élire ses rois, sans prévoir quel honteux esclavage il réservait à sa patrie; mais la raison dit au contraire que c’est la servitude qui est orageuse, et la liberté qui est tranquille, parco que la liberté est l’état de force, et que la tranquillité n’est que la force en repos; au lieu que l’état d'alarme et de crainte est le sentiment de la faiblesse, et par conséquent de la dépendance et de la servitude.

Ainsi si je veux connaître le gouvernement qui remplit le mieux ses devoirs, le souvernement qui gouverne le mieux, je ne m'informe pas si le pays atoutela population qu’il peut nourrir; de population, il yen a toujours assez pour la surveillance des gouvernements, et souvent trop pour leur tran-

quillité. Je ne m'inquiète pas si le pays est

bien on mal cultivé; c’est l’affaire ‘de la famille libre de travailler ou de se reposer, de se donner des jouissances ou de s'imposer des privations, et qui cultive assez pour elle lorsqu'elle se nourrit, et assez pour l'Etat

quand elle acquitte l'impôt; et d’ailleurs, les :

peuples et les hommes les plus indifférents à leur bien-être physique ne sont pas les plus mauvais, Je ne demande pas si les arts y ont fait de grands progrès; ils n’en font jamais qu'aux dépens de choses plus importantes, et il y a toujours assez d’arts utiles, et toujours trop d’art superflus. Je ne m’informe pas s’il y a des académies et des théâtres, des banques et des emprunts, des élections et la conscription, des journaux et des loteries, pas même si la presse y est libre ou soumise à la censure. Ce qu’il ya de véritablement utile, dans tout ce matériel de la société, naît de lui-même et sans effort dans une société bien ordonnée; c’est l’application à l’état social de ce mot profond de l'Evangile : « Cherchez premièrement l’ordre et la justice, et tout le reste viendra de lui-même. » Et en vérité, rien de tout cela ide garantit un peuple contre lesrévolutions, et ne fait trop souvent que hâter les chan-

gements qui les préparent. Mais je demande vu plutôt Je regarde s’il y a sécurité entière

pour tous les intérêts légitimes, car tout ce qui est mauvais et illégitime dans les hommes et dans les choses, ne doit avoir ni sûreté ni sécurité ; je regarde s’il y a sécurité pour le particulier, pour sa vie, son honneur, ses'biens, ses vertus, la considération dont il doit jouir; séeurité pour le public, pour les lois, la religion, la morale ; sécurité enfin contre les révolutions, premier objet de l’assurance politique ;'sécurité par conséquent qui embrasse le présent et l'avenir, car c’est le propre de cette disposition de J’âme de nous faire espérer, dans le bonheur d’un jour, celui de toute la vie, et même le bonheur de ceux qui sont destinés à nous survivre.

Et quand je dis que je regarde s’il y a sécurité, je prends ce mot au propre et non au figuré, parce que ce sentiment de sécurité

générale s'aperçoit dans les habitudes exté-

rieures des peuples, et donne à leurs manières, et même à leur figure, une expres-

sion de bonheur, etpar conséquent de bonté

et de bienveillance.

Tous les peuples républicains, sauf peutêtre les Athéniens, qui étaient un peuple

d'enfants, ont été el sont encore sérieux ou ° #

f HE] Î

Là

plutôt sombres, tristes, moroses, peu Cou-

municatifs, parce que leurs gouvernements,

toujours à la veille ou au lendemain d'une révolution, ne peuvent leur donner une sé-

eurité dont ils manquent pour eux-mêmes ;

et Hume remarque avec raison qu’en Augle-

‘terre, depuis sa dernière révolution, l’indé-

pendance et la liberté publiques, d° où naît ja sécurité individuelle, sont plus iuceraaines et plus précaires. Au contraire, les | peuples monarchiques, tels surtout que les

Français, tenaient, de la forte constitution

de leur gouvernement, une confiance et une sorte d’insouciance de l’avenir, qui se peiguaient dans leur caractère et leurs manières, donnaient de la grâce à leurs vertus et même à leurs vices; qu'à l'écorce, ces. étrangers qui prenaient

(pour de la légèreté d'espritet de la frivolité de goûts, cequin "était au fond que le sentiment et TT de la sécurile généy RE à À , Z—Kinsi si la bre 7 eee et la

santé même sont ie fruit de notre industrie personnelleet d’une conduite sage et réglée,

la certitude d’en. jouir, ou la sécurité qui : double la valeur de tous ces biens, ne peut

| nous venir que du gouvernement ;

il n’est gouvernement que pour ce seul objet, et nous avons tous le droit de l’exiger de lui, puisqu'il exige de nous la prime de cette assurance, et que nous la lui payons de ce que nous avons de plus cher, de nos biens et de nos enfants; et, sous ce dernier rapport, le FOI rnenent s est imposé.des devoirs bien lement {orcé, mesure qui. ne serait qu’une insupportable tyrannie, si elle ne tournait pas à notre entière sécurité.

Est-ce donc trop lorsque les familles placent dans la compagnie d'assurance et le sang de leurs enfants pour le service militaire, et la partie la plus disponible de leur fortune pour l’acquittement des charges publiques ; est-ce trop de demander aux gouvernements de les laisser jouir en paix de ce qui leur reste, d’assurec leur frêle bâtiment sur cette mer orageuse de la vie où se rencontrent tant d’autres écueils, de l’assurer el contre ces associés infidèles qui font tourner à leur seul profit les fonds de i’assurance et, en voulant toute sûreté pour eux-mèmes,

ne laissent aux autres aucune sécurité, et |

contre le feu des discordes civiles. et contre

les corsaires qui, sous le pavillon menteur de la liberté, infestent tous les parages de

JL, ECONOM. SOC. — SUR LES GOUVERNEMENTS.

et ils ne s'arrêlaient

la société, pillent la fortune publique, et menacent toutes leS fortunes particulières.

Ainsi, gouvernants et gouvernés, voulons nous savoir sinosgouvernements soni ou ne sont pas ce qu'ils doivent être pour remplir leur destination, sans nous livrer à d’oiseuses recherches d'économie politique et de statistique qu'on serait tenté d'appeler nugæ difficiles, lorsque l’on voit le peu de fruit qu’en retirent les peuples, et ie peu de stabilité qu’y trouvent les gouvernements, interrogeons-nous nous-mêmes, et demandons-nous s’il y a de la sécurité : c’est la pierre de touche des gouvernements, c’est le véritalile pouls des nations qui indique au médecin l’état de leur santé ou le genre de leurs maladies.

Mais cette sécurité, le premier bien des hommes en société, la première condition de l’état social, cette sécurité que, dans certains temps, les fautes etles revers des gouvernements ne peuvent ébranler, s’alarme de tout dans d’autres temps. Les nations, comme les hommes, contractent dans leurs maladies une extrême irritabilité qui n’est qu'une exagération de la sensibilité, et qui les dispose à recevoir toutes les impressions de douleur, même les plus fugitives, et à pressentir les maux qui ne sont pas encore,

- comme elles ressentiraient des maux réels

et connus.

La religion à des mystères et n'a point de secrets; les gouvernements, au contraire, qui peuvent avoir des secrets d’administration, ne doivent point avoir des mystères dans les motifs de leur législation; et si l’une peut quelquefois donner à deviner, l’autre doit toujours se laisser comprendre : et, en vérité, l'homme le plus habile, et je ne vois d’habileté que dans la raison, ne comprend plus rien à la conduite des gouvernements.

L'homme instruit et attaché à ses devoirs, qui à moins besoin qu'un autre de cette sécurité extérieure, parce qu'il en trouve une au fond de sa conscience que le gouvernement ne peut ni lui donner nilui ôter, observe cependant avec inquiétude les symptômes des maladies des nations, dont les plus graves sans doute et les plus irrémédiables

sont les erreurs de leurs gouvernements ; il

s'étonne de la marche faible ou violente, incertaine ou systématique des gouvernements européens, qui empruntent au peuple de la force, et lui donnent le pouvoir en nantisse-

ment. Il contemple avec terreur et pitié le culte qu’ils rendent et les sacrifices qu’ils offrent à cette divinité nouvelle qu'ils appellent l'esprit du siècle, idole aveugle et sourde, qui a détrôné en Europe la raison de tous les siècles, et celle de Dieu même.

Cependant jamais les principes religieux et politiques de la société n’ont été mieux connus et plus hautement proclamés ; jamais une expérience plus vaste et plus décisive n’a confirmé sur ce point la vérité ou l’erreur des doctrines ; et les gouvernements, qui ferment l'oreille à la raison et les yeux à l'expérience, cherchant à tâtons des hommes qui fassent aller un système, au lieu de rétablir les principes qui puissent gouverner les hommes, compromettent leur existence et le repos de la société, en exposant les hommes qu’ils emploient à la mobilité au système, ou le système qu'ils suivent à la faiblesse des hommes.

C’est une remarque singulière qu’à toutes les époques de notre histoire révolutionnaire, à commencer dès l’Assemblée constituante, il y a eu en France un homme qui, par la seule force de sa position et des circonstances, très-indépendamment de ses moyens.personnels, a pu sauver l'Etat et ne l'a pas voulu. Ce n’est pas que le courage ou l'intention lui aient manqué ; mais il n’avait pas de principes fixes de conduite; il savait ce qu'il ne voulait pas, et ne savait pas ce qu'il voulait ; et il est resté immobile

parce qu'il n’a su quelle route prendre. Ii craignait les hommes qui faisaient le mat, et appuyait les doctrines qui faisaient les hommes mauvais; et cette erreur, trop longtemps prolongée, a perdu la France et l’a perdu lui-même ; car on n’est pas impunément chargé d’un pareil fardeau : il faut le porter ou en être écrasé.

Partout où il existe un homme que les circonstances semblent appeler à une si belle destinée, il manque à cette sublime vocation, s’il se laisse aigrir par de petits ressentiments , intimider par de petites craintes, détourner par de petites intrigues, imposer par de petits hommes, éblouir par de petits systèmes, égarer par de petits intérêts; car que sont toutes ces petitesses près de cette haute mission dont l'honneur ne serait pas trop payé même du sacrifice de la vie ? |

A toutes les époques de notre révolution, il a paru des écrits sous ce titre : Où allonsnous? On se le demande encore, et cette question, si souvent répétée, accuse le gouvernement ; On ne risque rien de répondre:

à la monarchie, car tous les peuples y vont, même ceux qui passent par la république.

Mais si l’on insistait, et qu’on demandât quel chemin prenons-nous ? il serait difficile de répondre : car sans décider si nous suivons le plus long ou le plus court, il est certain du moins que nous avons pris le plus périlleux.

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