DES NATIONS POLIES ET DES NATIONS CIVILISÉES. 0 ! ; L
(28 ocroBre 1810.)
On confond assez souvent la politesse d’un peuple avec sa civilisation; et l’Académie française ne les a pas assez nettement distinguées : elle appelle civilisation « tout ce qui sert à polir les peuples, » et elle dit : « Le commerce des Grecs et des Romains a civilisé les Barbares. » Il eût fallu dire, «les a polis, » car les Barbares se sont plutôt corrompus dans le commerce des Grecs et
des Romains. En général, l’Académie oublie trop souvent que la première condition pour composer un dictionnaire exact, et surtout de la langue francaise, est le principe aussi simple qu'il est philosophique, que deux mots expriment deux idées.
La politesse, considérée dans les nations, paraît être la perfection ou plutôt le progrès des arts,etla civilisation la perfection des lois,
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Ainsi, dans un individu, la politesse est l'agrément des manières, qui sont aussi un art; et la vertu, c’est la bonté des mœurs, qui sont la pratique des lois.
On apu, sans trop d’inconvénient, employer l'une pour l’autre, politesse et civilisation, tant que les arts et les lois ont été ‘mis, dans l'opinion publique, à la place qu'ils doivent occuper, et traités chacun avec une importance relative à leur objet; mais il devient indispensable de les distinguer, aujourd'hui que eertains: esprits se font, ou peu s’en faut, une religion des arts, et que l’on a fait pendant dix ans un jea des lois, même les plus importantes.
Le rapprochement des hommes les 'polit et finit par les corrompre, comme le frottement des corps durs, les uns contre les autres, les polit aussi, et finit par les user et les détruire; et c’est sans doute cette identité dans les idées qui a introduit cette identité d'expressions au moral et au physique. L
Ainsi la politesse peut avoir son excès, et cet excès est le luxe pris dans un sens général. La civilisation a son extrême, et cet extrême estla perfection, comme l’extrême de la vertu , bien différent de son excès, est l’héroïsme.
Ainsi la politesse tend au luxe ou au désordre, la civilisation à la perfection de l’ordre : et par conséquent la politesse n’est pas toujours le moyen de la civilisation.
Ainsi un peuple poli est un peuple chez qui les arts et les manières sont dans un état continuel de recherche et de raffinement. Un peuple civilisé est un peuple qui a
de bonnes lois, peuple bon par conséquent:
car si l'individu est bon par ses mœurs, un peuple est bon par ses lois.
Ainsi un théâtre, une académie, sont des institutions d'un peuple poli par les arts; les établissements destirés au soulagement de toutes les faibleëses de l’humanité, sont les monuments d’un peuple civilisé.
Il y a cette différence entre les arts et les lois, que les progrès des arts sont relatifs, et la perfection des lois absolue. Le sauvage, chez qui les arts nécessaires à la vie sont au premier état de simplicité, vit cependant comme l’homme policé, et même plus indépendant des besoins physiques, et moins sujet aux infirmités corporelles. Même pour les arts d'agrément, le peuple, dans les sociétésles plus avancées, s'amuse à moins de frais que les classes polies et instruites. 11
ne bâille pas à une farce de la foire, comme les autres aux meilleures comédies; et la cornemuse d’un pâtre mettra plus de gaieté et de mouvement dans une danse de viilageois, que tout l’orchestre de nos opéras dans une réunion d’élégantes et de petitsmaîtres. On peut même soutenir qu’il n’y à point de progrès dans une progression qui n’a point de terme, et le voyageur n’avancerait jamais, s’il ne devait jamais arriver. Les arts changent plutôt qu'ils n’avancent, et leur progrès est nul ou du moins insensible, parce que leur marche est continuelle. Jen excepte toutefois les arts de la pensée, dont l’objet est moral, et dont la perfection tient à la bonté des lois et au caractère moral de la société, et qui, pour cette raison, naissent tôt ou tard de la civilisation. Mais les lois ont un point fixe de départ, et un terme fixé à leur développement. Tous les peuples sont
partis des lois naturelles ou primitives, tous.
doivent y revenir; et la perfection de l’ordre social ou de la civilisation consiste à déduire de la loi primitive, générale, fondamentale, qu’on appelle aussi loi naturelle, les lois secondaires, particulières et d’application, qu'on appelle lois positives, comme des conséquences nécessaires ou naturelles renfermées dans un principe.
Ainsi, si l’on place la civilisation dans les lois, on a une règle fixe et certaine sur laquelle on peut juger le degré de Civilisation des peuples, et évaluer, en quelque sorte, la quantité dont chacun approche ou s’'éloigne de la perfection. Mais si on la place dans les arts, on n’a plus de mesure commune. Chaque peuple sera porté à ne voir la civilisation que dans l’art qu’il à cultivé avec plus de succès. Les Grecs la placeront dans Part dela statuaire et de l'architecture ;
les Romains,‘ dans l’art de la guerre; les- Anglais, dans l’art du commerce; d’autres.
peuples, dans d’autres arts. On trouvera beaucoup plus de civilisation dans les capitales où les arts sont en honneur, que dans les provinces, où il y a de meilleures mœurs, el beaucoup moins chez quelques peuples chrétiens peu avancés dans les arts, que chea les Grecs et les Romains, où se trouvaient les lois les plus fausses et les plus corrompues. Chaque homme même prendra pour règle de son opinion à cet égard, l’art qu'il cultive, et même le plus ftivole ; et je doute qu'un ‘poëte d’athénée consentit à regarder comme très-civilisé tout peuple qui n'aurait point de réunions littéraires.
Cependant, si un homme appelé par sa naissance, son éducation et sa fortune, à remplir des fonctions publiques dans la société, ne peut, passé trente ans, sans se rendre ridicule ou même coupable, faire une occupation sérieuse de la culture des arts qui ne se rapportent pas immédiatement à l’objet de ses devoirs, pense-t-on qu’un peuple indépendant, un peuple avancé dans la carrière sociale, et qui est appelé aussi à remplir des fonctions publiques dans le monde social, doive attacher une si grande importance aux progrès des arts qui ont amusé la société dans son enfance, et qu’il ne doive pas plutôt employer tout ce qu’il a reçu ou acquis de force et de lumières, au perfectionnement de ses lois; et prendre pour règle de ses Gpinions, et pour but de ses efforts, la maxime qu'il y a toujours assez de politesse dans toute société où il y a beaucoup de civilisation ?
11 est vrai que les politiques, ou ceux qui croient l’être, trop frappés des désordres passagers et locaux qu’entraîne toujours le changement des lois, prétendent qu’un peuple ne doit jamais changer ses lois bonnes ou mauvaises, et qu'il suffit à son bonheur et à sa gloire de travailler au perfectionnement de ses arts. Cette opinion de circonstance, plutôt que de raisonnement, est même aujourd’hui assez générale. Mais le conseil serait fort sage, s’il pouvait être suivi, et siune société pouvait conserver des lois qui ne la conservent pas. Ces politiques sont à peu près comme un médecin qui, pour épargner à son malade une crise salutaire, mais douloureuse, lui prescrirait de conserver avec soin un ulcère au poumon, ou tout autre vice nctable de constitution.
Toute loi fausse dans la constitution-d’un individu, est toujours un germe de maladie etun principe de mort; et, après de lorgs avertissements, la force des choses, et les
lois générales dela conservation, détruisent,
et souvent avec violence, ce que les hommes n’ont pas su corriger.
11 fout cependant distinguer les lois purement civiles, des lois politiques, c’est-à-dire des lois de régime, des lois de constitution.
Les lois purement civiles, celles qui statuent sur la possession (car les lois sur la propriété sont des lois politiques), sont à peu près partout également bonnes, par cela seul qu’elles sont fixes ;'et lorsqu’un peuple a formé ses habitudes sur ces lois, ce qui
arrive toujours à la longue, il n’y a pas de raison de les changer. Une loi civile, par exemple, permet de retirer,après un certain temps, un fond engagé. La loi serait également bonne, quand le délai fixé serait plus ou moins long, ou même au’elle ne permettrait que l’aliénation et point l'engagement, parce que les habitudes des peuples se seraient formées sur ce mode de loi comme sur l’autre, et qu’il n’yaurait dans l'Etat, ni moins d'ordre public ou domestique, ni moins de familles, ni moins de propriétés, ni moins de productions territoriales ou industrielles ; on peut dire la même chose de presque toutes les lois proprement civiles, qui ne peuvent être dangereuses que parieur esprit général, et non par leurs dispositions particulières ; comme par exemple, si elles étaient en général trop populaires, et qu’elles tendissent à favoriser la classe indigente et mercenaire aux dépens de la classe propriétaire, qui supporte à elle seule, dans la société, le poids du jour et de la chaleur, et les
‘accidents des saisons, et les erreurs des ad-
ministrations, et les crimes des révolutions, et le poids des fonctions, et le joug des bienséances, et jusqu'aux chaînes que lui impo-
sent ses propres vertus.
Maïs les lois domestiques de l’unité et de lindissolubilité du lien conjugal, de l’autorité paternelle, de la primogéniture, de ja constitution dotale, des substitutions, etc., etc.; maisles lois publiques de l'unité de pouvoir, de la nécessité du ministère, de la succession héréditaire et masculine, de l’inaliénabilité du domaine publie, etc., etc., et les autres de ce genre, qui fixent le rapport des personnes sociales, pouvoir, ministres, sujets, dans la famille et dans l'Etat, sont toutes des lois politiques, qui doivent être bonnes, c’est-à-dire parfaites, sous peine de ne conserver ni la société domestique ni la société publique; et l’habitude de ces lois, lorsqu'elles sont fausses ou imparfaites, n’est qu’une prolongation de désordre, et une expectative assurée de révolutions.
Les Grecs et les Romains, qui n'avaient que des arts, parce que tout était art chez ces peuples, et même leurs gouvernements et leurs lois, appelaient Barbares les peuples qui ne connaissaient pas le luxe de leurs arts, Ou qui avaient des lois domestiques et même publiques plus naturelles que les leurs.
Le mot barbarie était donc, chez les anciens, Synonyme d’ignorance et de simpli-
cité. Pour nous, élevés à une meilieure école, et qui vivons sous de bonnes lois, barbarie siguifie plutôt corruption et férocité. Mais comme nous aussi nous appelons Barbares les peuples qui ne sont pas civilisés, nous transportons les mêmes idées dans des temps tout à fait différents de ceux où nous vivons; nous en appliquons l'expression à des sociétés qui n’ont aucun rapport avec les nôtres, einous regardons les Grecs et les Romains comme des peuples fort civilisés, parce qu’ils appelaient aussi les autres peuples des Barbares.
Cependant ces Grecs et ces Romains, si policés ou si polis, obéissaient aux lois les plus fausses qu’on puisse imaginer. Chez eux, les désordres les plus graves, les plus destructifs de tout ordre public ou domestique, étaient constitués par des lois ou autorisés par des coatumes qui avaient force de loi; et en avouant qu’ils avaient de belles statues, de beaux tableaux, de grands monuments d'architecture, des jardins embellis à grands frais, des modèles de poésie et d’éloquence, même de doctes traités de philo-
sophie, on doit reconnaître que les mœurs
des Germains, telles que les décrit Tacite, étaient de beaucoup meilleures que les lois des Grecs et des Romains, et que les peuvles de la nature valaient mieux que les peuples de l’art,
f Et si nous pouvions, pour un moment,
fermer les yeux à l'éclat imposteur que jettent les arts sur les peuples qui les cultivent, et peser dans la balance d’une raison indépendante, le mérite de bien tailler les pierres, de représenter sur la toile les scènes que Île nature met sous nos yeux avec bien plus de vérités même de chercher, à force d'art, à persuader l'erreur plus souvent que la vérité, à émouvoir pour des malheurs imaginaires p'utôt que pour des maux réels; cel art que la nature toute seule inspire, quand il est nécessaire, aux passions, aux affections, aux besoins; nous trouverions que ces peuples si vantés, avec les effroyables désordres de leurs mœurs, de leurs lois, de leurs gouvernements, étaient de véritables Barbares, et de la pire de toutes les barbaries, de cette barbarie savante et polie qui fait servir tous les arts , et même ceux de l'esprit, à outrager la nature et à tourmenter la société ; plus barbares que les peuples simples et sans culture qu’ils flétrissaient de ce nom odieux ; plus barbares que ces Scythes dont parlent les anciens auteurs ecclésiastiques, qui n’a-
OEuvres compL. pe M. DE Bonao, II