PART. 1. ECONOM. SOC. — DES NATIONS POLIES ET DES NAT. CIVILISÉES
vaient ni arts, ni villes, ni commerce, ni agriculture, qui ne connaissaient pas même l'écriture, et qui avaient reçu la foi chréenne, et pratiquaient, dans la simplicité de leurs mœurs, les maximes pures et sévères de sa morale. Et certainement il y avait plus de véritable civilisation dans les missions du Paraguay, ou dans les petits cantons helvétiques, qu’il n’y en à jamais eu à Rome, à Athènes ou à Corinthe, et il y a moins de barbarie dans le sauvage qui, sous sa hutte, a reçu les dogmes de la religion chrétienne, que dans le Chinois ou le Japonais, sous ses Jlambris de porcelaine. dé
Le christianisme, qui a changé ou perfec-
tionné les mœurs et les lois des nations, et qui, en confirmant la divinité et la révélation primitive des lois fondamentales, a fait participer à ce grand caractère les lois secondaires et positives qui en sont l’application et le développement; Îe christianisme, qui seul, a donné aux hommes la raison du pouvoir et des devoirs, est donc lunique
source de la civilisation des peuples, ou
plutôt il est toute la civilisation. Dans louto société où il est à la place qu’il doit occuper, il est le complément des bonnes lois, ou le correctif des mauvaises; il rend la royauté excellente, et la démocratie même supportable; il embellit la paix ou adoucit la
“guerre ; et, menant de front toutes les insti-
tutions au perfectionnement de l’ordre, il fait des lettres une fonction, des sciences un moyen, et des arts même un instrument.
Ainsi, il donne à la société la plus grande force possible de conservation, en la plaçant dans les lois les plus naturelles de l’ordre social, Les peuples qui ne marchent pas à sa lumière, ignorants ou polis, sont tous des peuples barbares, faibles par conséquent, et que la chrétienté chasse devant elle comme le vent chasse la poussière,
I semble, au premier coup d'œil, qu'il y ait un moyen aussi facile. qu'infaillible d’évaluer avec certitude le degré de bonté ou de civilisation des peuples, et qu’il suffirait, pour cela, de compulser les registres de leurs tribunaux criminels, et de remarquer les pays où il se commet dans le même temps le moins de délits contre l’ordre public. Maïs ce serait se tromper que de juger ainsi; et même en prenant les vices ou les vertus des particuliers pour mesuré unique de la bonté d’une nation, le peuple le meilleur n’est pas celui chez lequel il se commet le moins de crimes, mais celui chez lequel
su,
ni
il y a le plus de vertus. Un peuple sans vices pourrail être sans vertus, magis extra vitia quam cum virlutibus, et il serait un peuple éteint, et peut-être le pire de tous les peuples. D'ailleurs les crimes sont re-
marqués, parce qu’ils s’écartent de l’ordre
commun; les vertus, conformes à l'ordre, et, on peut le dire, au irain commun d’une société chrétienne, sont et doivent rester
Jgnorées; et c’est même une preuve de décadence et d’appauvrissement moral dans
une nation, que d’y voir les vertus recherchées et même récompensées. La société fait alors comme la pauvre veuve de lEvan-
gile, qui allume la lampe et cherche dans tous les coins de sa maison la drachme uni-
que qu'elle a perdue. Le moÿen le plus rai-
sonnable de juger de l’état moral d’une nation est d'en examiner les habitudes générales et les vices publics ou les vertus na-
tionales. Ainsi la fraude et la mauvaise foi sont à la Chine des vices endémiques,
<omme au Japon la cruauté et la férocité.
L'amour de l'argent, la pire de toutes les passions,-est un vice national chez quelques peuples commerçants; et en général les voyageurs observent entre les mœurs hospitalières et généreuses des provinces reculées, et les mœurs égoïstes et intéressées des habilants des cités maritimes et commerçantes, une différence sensible, et qui ne fait pas honneur à l’esprit de commerce.
Certains peuples, dans le bouleversement
de leurs lois politiques et religieuses, ne re= grettent que leurs jouissances personnelles, que même ils n’osent pas défendre; d’autres ont l'esprit de courage, de liberté, de désintéressement, de bonne foi, et restent opiniêtrément attachés à leurs mœurs et à leurs lois, disposés à tout sacrifier pour les conserver.
a OEUVRES COMPLETES DE M. DE BONALP.
Cependant on pourrait prendre les délits particuliers pour règle de jugement d’un événement particulier, d’une révolution, par exemple, qui aurait changé l’état moral d’un peuple. Ainsi, si l’on voulait apprécier l'influence morale de la révolution religieuse du xv° siècle, on pourrait fouiller les tristes archives des faiblesses humaines; et si celte recherche était possible, et que les documents nécessaires se fussent conservés, 0bserver la différence qu’il y aurait pour le nombre, l'espèce et le caractère des délits même privés, entre les siècles qui auraient précédé et ceux qui auraient suivi celte époque mémorable, et juger ainsi par des faits si une réformation est ou n’est pas une réforme. Mais il serait plus sûr et plus décisif de consulter l'histoire, l’histoire qui estitrop souvent le greffe criminel des nations; et en portant un coup d’œil impartial sur les événements religieux, politiques et littéraires des derniers temps, et sur l'esprit général et l’état moral et physique qui en sont résultés pour les nations chrétiennes, où trouverait peut-être que, depuis l’époque dont nous parlons, il y a eu, en Europe, plus de commerce et plus de cupidité, plus d'argent et plus de besoins, plus d’arts et plus de passions, plus de systèmes et plus d’incertitudes, plus de livres et plus d’erreurs, plus de plaisirs publics ét moins de bonheur domestique, plus d’éclat enfin, et moins de stabilité; des guerres interminables, des révolutions sanglantes, des fégislations monstrueuses, des attentats inouïs contre la royauté, une impiété effrénée; et, qu’à tout compter, nous avons perdu en civilisation ce que nous avons gagné en politesse. à |