ECONOM. SOC. — DE LA FAMILLE ET DU DROIT D'AINESSE
ÆEssayons cependant de distinguer, par leur caractère et leurs effets, par leur influence différente sur l'esprit et les habitudes des hommes, sur la constitution même des Etats, deux choses que l’on veut confondre aujourd’hui et placer au même rang dans la société, l’agriculture et l'industrie. Cette question n’est pas étrangère à la proposition de loi soumise aux Chambres sur le droit d’aînesse, puisque ceux qui veulent l’établir ou le permettre à la famille propriétaire, n’ont jamais entendu l’étendre à la famille industrielle,
L'agriculture nourrit ceux qu’elle a fait naître : l’industrie a fait naître ceux ét ne peut pas toujours nourrir,
L'enfant qui vient au monde dans une famille agricole trouve sa subsistance assurée d'avance, et Ja terre que ses parents cultivent et qu’il cultivera à son tour, l'attendait pour lui donner du pain.
L'enfant qui naît dans une famille industrielle, attend sa subsistance du salaire qu'il gagnera si un maître l’emploie, et si son industrie n’est pas traversée par les événements qui peuvent la faire languir*ou chômer, et empêcher la vente de ses produits.
L'agriculteur vit de ses denrées lors même
qu'il ne les vend pas ; l'industriel ne peut vivre s’il ne vend les produits de son iravail.
- Ainsi la famille agricole est, pour son existence, indépendante des hommes et des événements ; et la famille industrielle est, pour la sienne, dépendante des uns et des autres:
Une exploitation agricole est vraiment une famille dont le chef est le père ; propriétaire ou fermier, il s'occupe des mêmes travaux que ses serviteurs, se nourrit du même pain et souvent à la même table.
Cette exploitation nourrit lous ceux qu’elle a fait naître. Elle a des occupations pour tous les âges et pour tous les sexes, et les vieillards qui ne peuvent se livrer à des travaux pénibles, finissent leur carrière comme ils l’ont commencée, et gardent autour de la maison les enfants et les troupeaux.
Rien de semblable dans la famille industrielle dont les membres: travaillent isolé ment et souvent dans différentes industries ; et sans connaître le maître autrement que par l'exigence de ses commandes et la modicité de leurs salaires. L'industrie ne nourrit ni tous les âges ni tous les sexes: elle
emploie, il est vrai, l'enfant et souvent tron jeune pour qu'il ait pu acquérir de la force et de la santé, et recevoir quelque instruction, mais elle l’abandonnedans l’âge avancé et quand il ne peut plus travailler; il n’a de pain que celui qu’il prend sur le salaire de ses enfants ou qu'il reçoit de la charité publique.
L’agriculteur travaille du lever au coucher du soleil, jamais la nuit. Il se repose le dimanche et reprend ses travaux le lundi.
L'industriel travaille même la nuit pour gagner de plus forts salaires, surtout quand il travaille chez lui et à pièces ; et qu’il se repose ou ron le dimanche, échauffé par un travail forcé, il fait débauche le lundi.
L'un travaille debout, à l'air libre : il se fortifie par les travaux durs et pénibles des champs, exerce son intelligence par les détails nombreux et variés de Ja culture des terres, des arbres, et l’éducation des bestiaux, Il dompte les animaux et force une nature rebelle à reconnaître ses soins; l’autre travaille accroupi et sédentaire, tourne une manivelle, fait courir une navette, rallie desfils; il passe sa vie dans des caves ou des galetas; et devenu machine luimême, ilexerce ses doigts, jamais son esprit, et l’on peut dire qu’il n’y a en général rien de moins industrieux que l'industrie],
Tout développe l'intelligence de l’agriculteur et élève sa pensée vers celui qui donne la fécondité à la terre, dispense les saisons, fait mûrir les fruits ; tout rabaisse l’intelligence de l'industriel, qui ne voit pas au delà du maître qui l’emploie ou tout au plus, de l'inventeur de la machine à laquelle il est attaché.
Ainsi, l'on peut dire que l’un attend tout de Dieu, et que l'autre reçoit tout de l’homme.
L'agriculteur communique à ses voisins ses découvertes et les procédés nouveaux qu’il peut inventer pour améliorer sa culture : l'industriel et le commerçant font un secret de leurs spéculations; et l’on peut dire que l’agriculture qui disperse les hommes dans les campagnes, les unit sans les rapprocher ; et que le commerce qui les entasse dans les villes, les rapproche sans les unir.
L& population agricole est forte et vigoureuse; la population industrielle, chétive et débile : et il y a peu de temps que ie ma-
gistrat d’un petit canton de la Suisse déplo- ,
rait amèrement la dégénération de la belle population du pays, depuis qu’on y avait établi des fabriques et des manufactures.
Aussi, je ne crains pas d'avancer qu’il n’y a nulle part plus de mendiants que dans les villes manufacturières et les pays à grande industrie, L’Angleterre en est la preuve, puisque, malgré ses inimenses fortunes et son industrie si étendue et si perfectionnée, une grande partie de ses habitants est à la charge des propriétaires. La taxe des pauvres y est un impôt accablant; qu'importe que ses pauvres soient mieux vêtus et mieux nourris que les nôtres, s’ils ne sont vêtus et nourris que par la charité publique et les bureaux de leurs paroisses?
Cette taxe des pauvres, si l'on n’y prend garde, s’introduit en France sous d’autres formes, et s'étend et s'aggrave à mesure des progrès de l’industrie. N'est-ce pas une taxe des pauvres que ce nombre toujours croissant d'enfants trouvés ou abandonnés, de
détenus, de forçats, dont l’entretien est pris:
sur les impôts, et par ‘conséquent supporté par les particuliers; et ceux qui s'occupent de statistique pourraient se convaincre que ces pauvres publics, ces pauvres de l’Etat dont il faut mettre les uns même en nourrice, et tous entretenir, garder et surveiller, viennent des ateliers de l’industrie en plus grand nombre que des exploitations agricoles? |
Je ne parle point de cette industrie locale ou, si l’on veut, nationale, compagne de l’agriculture, qui met en œuvre les produits du sol pour les besoins de ceux qui le cultivent. De celle-là, il y en a toujours, il y en 8 partout; et toujours et partout on à bâti des maisons, filé le lin et la laine, forgé des armes et des ustensiles, et exercé, en un mot, tous les arts nécessaires à-la subsistance des hommes. Je parle de cette industrie cosmopolite qui voudrait fournir le monde entier des produits dont elle va chercher la matière première dans les quatre parties du monde. Cette fureur d'industrie fait que la politique ne considère plus dans les nations étrangères ni amis ni alliés, mais n’y voit que des pratiques.
L'industrie locale est au service de l’agriculture qui lui commande de l’ouvrage, lui en fournit la matière et lui en paye la façon; la grande industrie est au service de toute la terre, et la nation qui produit le plus pour l'étranger est celle qui est le plus au service des nations qui consomment ses pro-
duits, et par conséquent la plus dépendante de leurs besoins ou de leurs caprices.
Mais comme il y a à peu près dans tous les pays ies matières premières des industries ou des arts nécessaires à la subsistance de l'espèce humaine; aujourd’hui que le goût des arts est très-répandu, et les ouvriers faciles à déplacer ; aujourd’hui qu’une mécanique file ou fait tout autre ouvrage, aussi bien en Russie qu’en France ou en Angleterre, il n’est peut-être pas d’une politique sage et prévoyante de trop compter pour la prospérité d’un pays sur les consommations étrangères.
Le nécessaire se trouve et se fabrique partout, et le superflu peut être repoussé par les gouvernements. L'exemple donné par le duc de Saxe-Meinuüngen, cité dans le Journal des Débats du 23 février de cette année, pourrait avoir des imitateurs. |
Ailusi, par une contradiction singulière, en même temps que tous les gouvernements favorisent les progrès de l'industrie destinée à approvisionner les autres Etats, et cherchent à étendre outre mesure leurs relations commerciales, tous les Etats aussi bornent, par des lois prohibitives et empêchent, par des armées de douaniers, la concurrence des produits étrangers avec les produits indigènes; en sorte que tous veulent vendre et aucun ne voudrait acheter. On pourrait peut-être espérer aussi que les principes et les sentiments républicains si répandus en Europe, finiraient par nous inspirer un peu de cet esprit de frugalité, de tempérance, de modération, même d'économie, vertus si fort en honneur dans les anciennes républiques. Car ce seraient d’étranges républiques et qui ne tarderaient pas à subir le joug d’un maître, que celles qui commenceraient comme les monarchies ont fini, par le luxe; et encore dans nos monarchies le Juxe était une bienséance et presque un devoir de position; au lieu que dans nos républiques il ne serait qu’un goût privé et personnel.
Sans doute il est prouvé qu’il y a un grand bénéfice à tirer des matières premières de de tous les points du monde connu, pour les travailler chez soi et les réexporter par toute la terre. L'ouvrier y gagne sa façon ; le navigateur, son fret; le banquier, sa commission ; l'Etat, des droits à l’entrée et à la sortie, etc., etc. ; mais si, par un autre calcul plus politique que fiscal, l'Etat comptait tous ceux que la paresse, le manque de