PART. IL ECONOM. SOC. — DE LA FAMILLE ET DU DROIT D'AINESSE
consommation et par conséquent de travail, les infirmités et la vieillesse laissent à la charge de la charité publique et privée; tout ce que le défaut d'instruction de tant d’enfants des deux sexes entassés dans des ateliers, le libertinage qui en est la suite, et dont nous avons lu dans quelques écrivains anglais les effrayants détails, et l’intempérance à laquelle ils sont de bonne heure adonnés, laissent à ses frais dans les bagnes. les maisons de détention et de correction; les dépenses de surveillance et de police, qu'exigent dans les villes manufacturières ces armées de compagnons toujours prêtes à en venir aux mains, pour je ne sais quelles ridicules associations, et ce qu’il peut lui en coûter en frais de répression et de justice, pour prévenir ou punir ces révoltes d'ateliers si communes en Angleterre, et dans ce moment si alarmantes, et dont nous avons eu en France des exemples récents :
peut-être l'Etat trouverait-il que tout n’est pas profit dans cette industrie si étendue qui accroît sans mesure et sans terme la population, et dont on ne peut procurer la subsistance précaire qu’en étendant sans cesse l'industrie, et par conséquent qu’en accroissant-encore la population. Car la pcpulation agricole a des bornes dans l’étendue et la fertilité du sol qu’elle cultive; mais la population industrielle n’en a pas ; elle peut produire sans fin, jusqu’à ce que le défaut de matières premières ou de consommation de ses produits la force de se replier sur elle-même et de fermer ses ateliers.
Je reviens sur la proposition par laquelle j'ai commencé cet écrit, que l’agriculture nourrissait ceux qu’elle avait fait naître, et que l’industrie avait fait naître ceux qu’elle nourrissait, Ou ne pouvait pas toujours nourrir.
En effet, si l’on suppose une contrée agricole (et cet exemple peut être étendu à un royaume tout entier), où il n’y ait que l’industrie nécessaire pour mettre en œuvre les produits du sol et les matières premières qu'il fournit, cette industrie locale, nécessairement bornée, emploiera l’excédant de Ja population agricole, dont Ja culture des terres n’a pas besoin. Tous ceux qui pourront ou voudront travailler trouveront de l'ouvrage, soit aux travaux des champs, soit à ceux de l’industrie; il y aura une proportion naturelle entre ces deux parties de la population, occupées à l’une ou à l’autre:
ji n'y aura ni trop, ni trop peu de travail et de bras, et personne ne souffrira.
Mais si l’on suppose qu'il s’y élèvé tout à coup de grands établissements d'industrie destinés à produire pour l'étranger, la population qui fournissait des bras à l’agriculture du pays et à sa propre industrie, ne suffira plus; de nouveaux moyens de travail demanderont une nouvelle population; elle se formera rapidement; un métier à faire du drap ou de la toile sera une dot, et des outils un patrimoine; il se fera des mariages ; il se bâtira des maisons, il naîtra des enfants, un village deviendra un bourg, un pourg une ville, et nous ne sorlirons pas de la France pour trouver des exemptes de ces raplies accroissements.
Ainsi, si la fabrication des étoffes de coton, jadis prohibée en France, lorsque le gouvernement jugeait que nous avions assez pour nous vêtir des matières indigènes, la laine, le lin et la soie, occupent aujourd'hui quelques milliers de bras, c’est à peu près comme si, au temps que la prohibition fut levée, nous avions importé en France quelques milliers d’Indiens. Tant que ces industries prospèrent, il s’élève de grandes fortunes privées : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui la richesse nationale, quoiqu'il soit difficile de concevoir d’une manière si abstraite la richesse d’une nation où se trouvent à côté de quelques millionnaires quelques millions d’indigents qui travail- Jent beaucoup, gagnent peu, n’économisent
rien, vivent dans les cabarets et meurent
dans les hôpitaux. C’est là cependant l’état
intérieur des nations qu'on appelle riches,
et dans celles qu’on regarde comme pauvres, parce qu'il y a peu de grandes fortunes, comme par exemple la Suède et la Norwége, il y a, proportion gardée, moins d’indigents qu'en France et en Angleterre.
Mais si ces grands établissements d’industrie viennent à déchoir, soit faute de matières premières tirées du dehors et de loin, et dont des circonstances politiques ou des dérangements de saison, peuvent hausser ou diminuer l'importation ; soit par des changements et des caprices de mode, ou par des lois prohibitives des Etats voisins; soit par l’établissement ailleurs d’une industrie du même genre, plus heureuse ou plus perfectionnée; soit enfin par laretraite ou la mort de l’homme riche et industrieux, fondateur de l’établissement, alors une ville longtemps florissante se dépeuple, il y a des hommes
NA LD « | 21 sans travail et bientôt des maisons sans habilants, et l’on en trouverait en Europe da nombreux exemples.
Qu'on ne m’accuse pas de révoquer en doute l’utilité de industrie ou plutôt la nécessité; puisque c’est à l’industrie que nous devons l'usage et la jouissance de tous les biens que le Créateur a mis à la portée de l’homme, pour soutenir, conserver, embellir même son existence passagère; mais j'avertis les gouvernements du danger que peut avoir pour leur tranquillité une industrie trop étendue, qui, pour servir tous ses voisins et, si elle pouvait, jusqu'aux peuples les plus éloignés, fait naître plus de population que la religion ne peut en instruire, que l'autorité ne peut en contenir, plus quelquefois que l’industrie ne peut en nourrir.
Ce n’est pas dans les prospérités qu’il faut la considérer ; les gouvernements alors n’ont rien à faire, et le pilote peut dormir quand un bon vent enfle ses voiles : c’est dans ses revers et les chances de malheurs auxquelles elle peut être exposée, lorsqu'une multitude affamée demande au gouvernement le pain du lendemain qui a fini avec le travail de la veille.
L'agriculture, qui tient tout de Dieu, ne s’'emporte pas contre l’auteur dela nature, si la grêle ou la gelée ont rayagé ses moissons; mais l’industrie, qui tient tout de l’homme, se prend de ses malheurs à tout/le monde, aux maîtres, aux gens riches, au gouvernement qu'il accuse de sa détresse, et ce gouvernement est forcé d’user de rigueur pour maintenir latranquiHité publique contre ces désespérés que te besoin peut porter à tous les excès, et dont trop souvent la malveillance échauffe et attise les mécontentements. Déplorable situation que celle de l’autorité : forcée de rèpondre par des coups de fusil aux plaintes de malheureux qui ne demandent qu’à vivre dans la carrière où legouvernement les a poussés ; et en vérité, un siècle d’industrie prospère ne compense pas une heure de ce terrible mais nécessaire emploi de la force. .
C’est cependant ce qu’on a vu fréquemment en Angleterre, et dans ce moment Liverpool et d'autres villes manufactürières sollicitent des emprunts du gouvernement pour nourrir cent cinquante mile ouvriers sans travail et sans pain; nouveau danger pour les gouvernements d’accoutumer ainsi une population oisive à vivre aux ns du pubiic.
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Et même à cet égard la situation de la France est plus dangereuse, que celle de l'Angleterre. L’Anglais est encore un peuple -nomade; et le gouvernement peut disperser la population dont il ne sait que faire &ans ses nombreuses colonies, dans ses comptoirs, dans ses exploitations de mines où d'autres entreprises qu’il a formées sur tous les points dn globe, devenu tout entier tributaire de l’Angleterre. C’est ainsi, et dans des vues très-politiques, qu’il favorise l’émigration de la population riche qui va répandre partout les goûts et les mœurs de son pays, Sans jamais prendre les goûts et les mœurs des autres peuples. Mais la France n’a pas cette ressource, elle n’a plus de coloniess; le Francais est plus attaché à son pays ; nul moyen au gouvernement de pousser au dehors une population oisive et inquiète, et le vase en ébullition éclate s'ilne peut verser.
C'est, qu’on n’en doute pas, dans l’espoir de prendre quelque jour à sa solde cette population surabondante, qu’un parti en Europe nous pousse à l’exagération de l’industrie et n’en trouve jamais assez, assuré qu’il est de donner du travail à ces bras oisifs.,, quel que soit leur nombre, dans l’immense atelier de l’industrie révolutionnaire.
Dans le parallèle que j'ai présenté de l’agriculture et de l’industrie, j'ai dû réserver pour la fin le dernier trait, et le plus caractéristique de cette différence.
L’agriculteur, forcé d'être modéré dans ses goûts, économe dans ses dépenses, et dont tout lavoir est, comme on dit, au soleil, ne peut compromettre la fortune de ses créanciers qui peuvent, en consultant le registre des hypothèques et en estimant les biens qu'ils ont sousles yeux, juger avec certitude jusqu'où il est prudent d'engager leurs fonds dans lexploitation agricole ; mais l’industriel et le commerçant dont l’actifet le passif sont également inconnus, et qui aujour= d’hui rivalisent de dépenses et de luxe avec les conditions les plus élevées, ne présentent à leurs créanciers, pour gage de leurs créances, que, des spéculations hardies et exagérées, dont le mauvais succès dépouille le créancier, ét ne ruine pas toujours le débiteur qui, même dans l'hypothèse pour lui la. plus malheureuse, s'acquitte envers ses “éréañciers avec un bilan et un suicide... Et qui pourrait savoir combien de familles ont été ruinées par les nombreuses faillites qui