PART. I. ECONOM. SOC. — DE LA FAMILLE ET DU DROIT D'AINESSE
et lorsqu'elle eût été détruite par la démocratie et les désordres qu’elle avait intreduits dans les familles comme dans l’Etat, Auguste essaya de la rétablir et institua le droit d’aînesse dans les familles, en même temps qu’il établissait la monarchie dans l'Etat.
. Certes, quand le père de famille avait droit de vieet de mort sur ses enfants, croit-on qu’il n’eût pas le pouvoir de régler sa succession comme il le voulait, et de pourvoir ainsi à la perpétuité de sa famille? Mais, quand on cite Montesquieu, il faut le citer en entier, et opposer son autorité à toutes
. ces lois prétendues naturelles sur l'égalité
des partages. « La loi naturelle, » dit-il, « ordonne aux pères de nourrir leurs enfants; mais elle n’oblige pas de les faire hériliers : et le partage des biens, les lois sur ce partage, la succession après la mort de celui qui a eu ce partage, tout cela ne peut avoir été réglé que par la société, et, par conséquent, par des lois politiques ou civiles. »
Il me semble qu'après l'exemple des Hébreux et des Romains, nos aînés en religion ou nos maîtres en législation, après les constitutions des législateurs du Bas-Empire, M. Dupin n’avait pas besoin de recourir aux invasions des barbares pour expliquer l'établissement en Europe du droit d’aînesse; mais on voulait le faire venir des lois féodales, et l’on à cru le flétrir par cette origine. à
Ce sont cependant ces barbares dont Montesquieu a dit « qu’ils ont établi la meilleure forme de gouvernement que les hommes aient pu imaginer; » et s’il est vrai, comme on l’a avancé, que le gouvernement représentatif soit l’ancien gouvernement de
Ta France, c’est à ces barbares que nous le
devrions, et c’est de celui, quel qu’il soit, qu'ils avaient établi, que Montesquieu dit encore : « Et ce beau gouvernement à été trouvé dans les bois, » et c’est dans nos salons que nous l'aurions retrouvé.
On peut voir dans le sublime traité de Tacite des Mœurs des Germains, quels étaient aux yeux d’une raison et d’une philosophie purement humaines, les vrais barbares, de ces Grees. et de ces Romains si polis et si vantés, ou de ces peuples qui ne parlaient ni grec ni latin, qui n'avaient ni les arts ni le luxe des nations policées, mais qui, dans leur simphieité native, avaient retenu les
traditions primitives de la loi naturelle, dé figurées partout ailleurs par une fausse politique : et quand il serait vrai que Tacite aurait voulu faire la satire des mœurs de son temps en leur opposant la peinture embellie des mœurs des Germains, il s’ensuivrait seulement que cet illustre historien, mieux qu'aucun philosophe de son temps, aurait connu ou deviné les règles des lois et des mœurs, et les vrais principes de la société ; et sans doute le christianisme, qui s'était déjà levé sur l'univers, n’était pas étranger à cette direction nouvelle des idées morales et politiques.
Je n'ai pas besoin de dire que sur les lois féodales, M. Dupin est peu d'accord avec Montesquieu. « Mais ce fut, » continue le jurisconsulte, « pendant près de cinq siècles, au temps de Fignorance la plus profonde, de la barbarie la plus crasse, des guerres privées, des vols de grands chemins, des violences de toute espèce, c’est au milieu de ces ténèbres et de ces voies de fait que s’établirent ce qu’on a appelé alors et depuis les droits féodaux. » Il aurait pu se contenter de dire les abus des droits féodaux, car il faudrait remonter plus haut pour trouver l’origine et la raison du lien féodal qui prit naissance avec la monarchie réglée pour la servir féodalement, e’est-àdire fidèlement. Mais quand les lois féodales et le droit d’aînesse, que M. Dupin enveloppe dans la même proscription, dateraïent de ces temps déplorables, M. Dupin ne craint-il pas qu'on rétorque contre lui son argument et qu'on ne lui dise : « Ce fut au temps de la Constituante et de la Convention, que ces droits furent abolis avec le droit d’ainesse et avec tant d’autres institutions, c'est-à-dire au temps de l'ignorance la plus profonde des principes de la société monarchique, de la barbarie la plus atroce, de l'impiété la plus effrontée, des guerres, non privées, mais générales et les plus sanglantes dont l’histoire des temps chrétiens ait conservé le souvenir; des vols, non de grands chemins, mais dans les foyers domestiques, d’une fabrique en permanence de quarante ou cinquante mille lois d’urgence, toujours plus insensées les unes que les autres, au temps enfin de la déesse Raison, de la loi des suspects, du code des émigrés, des noyades, des fusillades, de l'exil, de la déportation ou de la proscription de tous les talents, de toutes les vertus, de toutes les fortunes, et lorsque l'instrument
QŒEUVRES COMPLETi.5 DE M. DE BONALD.
du supplice était la seule décoration de nos places publiques? »
L'ignorance des barbares était celle de l'enfance, l'ignorance de ces vaines sciences dont nous sommes si fiers et qui ne rendent l’homme ni meilleur ni plus heureux; leurs violences étaient celles des passions et de l’irréflexion de la jeunesse; leurs crimes, des crimes de premier mouvement.
Et cependant quelles expiations, quels sacrifices n’attestaient pas au monde le remords et le repentir des coupables! ils partaient pour la Terre-Sainte, faisaient des fondations pieuses, et souvent allaient loin du monde et dans l'obscurité et le silence des cloîtres pleurer leurs fautes et édifier la société qu’ils avaient scandalisée. Notre ignorance a été celle d’une société vieillie dans la corruption et égarée par de fausses doctrines, et nos violences, des actes réfléchis et légalisés par une exécrable parodie de ce qu’il y a de plus sañnt et de plus sacré, la justice. Les remords! Dieu seul les découvre... les hommes n’ont vu le plus souvent que des regrets, et pour toute expiation, on s’est jeté... dans les emplois.
C'est au jurisconsuite éclairé, au moraliste profond, à l’homme sensible, à l’orateur accoutumé à défendre les droits sacrés du malheur et de l'humanité, et à invoquer en
leur faveur les lois divines et humaines, c'est à M. Dupin lui-même que je demande
si, en considérant l'âge et le degré de civi- Hsation auxquels notre société était parvenue, les progrès qu’elle avait faits dans la science des mœurs et des lois, les leçons qu'elle avait reçues, les grands exemples de vertus publiques et privées qui lui avaient été donnés, je lui demande, dis-je, si quelques années de la Convention ne sont pas une époque plus honteuse pour la raison humaine, que des siècles entiers de la barbarie du moyen âge. Nous avons vu les Hébreux, les Romains, Jes peuples du Nord, c'est-à-dire le peuple de Dieu et les peuples de l’homme, les peuples de l’art et ceux de la nature; nous voyons encore les Anglais si souvent proposés à notre admiration , les Allemands, les Espagnols, qui constituent en majorat jusqu'aux outils d’un art mécanique; je ne parle pas de nous, nous avons depuis longtemps désavoué nos propres exemples et répudié notre antique sagesse; nous Îles voyons, dis-je, s’accorder sur le grand principe de la perpétuité des familles et de la conservation de ses proprié-