‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 53 sur 306 · CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR L'ARGENT ET LE PRÊT A INTERÊT · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR L'ARGENT ET LE PRÊT A INTERÊT

{Septembre 1806.)

La question du prêt à intérêt était, comme tant d’autres questions, décidée en France depuis longtemps, par la religion et par la politique. Si la cupidité se permettait d’enfreindre Ja loi, les tribunaux veillaient pour la réprimer; l'opinion publique pour la flétrir : et tandis que des crimes plus. directement attentatoires à l’ordre public n'étaient punis que par dessupplices, et conservaient, jusque sur l’échafaud, une sorte de grandeur qui tenait au prineipe qui les avait produits, le délit de l’usure, fruit d’une vile et lâche passion, soumis quelquefois à des peines afflictives, était encore, chez la nation de l’Euroje la plus désintéressée, puni par l’infamie, etlivré sur les théâtres à un ridicule ineffaçable. Autre temps, autre esprit ! Nos pères n'avaient connu ni l’homme ni la société : leur sagesse était folie; leur vertu, simplicité ; leurs lumières, ignorance; leur expérience, préjugé. Tout en France, préceptes religieux et maximes politiques, lois et mœurs, honneur même et probité, fut remis en problème. L'homme parut commencer, et la société tout entière fut Pinconnue que des algébristes politiques poursuivirent à travers de funestes abstractions. Les questions sur la nature de l’argent et sur son usage devinrent l’objet des discussions les plus animées ; et bientôt enfin, lorsque les honnêtes gens furent proscrits comme une faction dangereuse, l'usure fut regardée comme une pratique légitime.

Le torrent des nouvelles opinions entraîna tout. Des hommes d'Etat, des écrivains politiques, avaient méconnu la raison polique des maximes religieuses ; de faibles théologiens méconnurent à leur tour les motifs religieux des lois civiles, et flottèrent entre les anciens principes et la nouvelle doctrine; et le gouvernement à qui,

(4) Considérutions sur le prêt à intérêt, par un jurisconsulte. Je saisis cette occasion pour remercier l’uteur, qui m'est inconnu, du présent qu'il a bien voulu me faire de son ouvrage. Il fallait du courage pour nous rappeler aujourd’hui à toute la

par Ja force des circonstänces, était échue Ja tâche effrayante de faire de bonnes lois avec de mauvaises mœurs, pour sortir de tant d’incertitudes, fut obligé delaisser une liberté entière à l’intérêt conventionnel, en même temps qu'il fixait le taux de l'intérêt légal.

Cependant, il faut le dire; peut-être la sévérité de la doctrine chrétienne sur le prêt à intérêl n'avait pas toujours été justifiée par des motifs assez satisfaisants ; mais la tolérance philosophique de l'usure amena des désordres intolérables. Si dans un temps on s’est plaint de la rigueur de la loi, un cri général s’élève aujourd’hui contre son indulgence. Le gouvernement l’a entendu, ety répond. Les discussions se réveillent : preuve non équivoque qu'il reste encore, sur cette matière, quelque chose à éciaircir ; car, lorsque la vérité est développée sous tous ses aspects, le combat entre les opinions cesse, le procès est terminé, et la dispute rayée dulong tableau des disputes humaines. LL

C’est avec beaucoup de raison que l’auteur d’un ouvrage récent (1) sur le prêt à intérêt, a comparé la tolérance de l’usure à la tolérance du divorce.

La religion, qui connaît ses enfants et le fonds inépuisable d’inconstance et de eusidité que renferme le cœur de l’homme, avait confié le bonheur de l’homme à la

force répressive de la société, et posé an- |

devant de ses passions, comme une barrière insurmontable, la défense du divorce et la.

défense du prêt à intérêt sans motifs légi-!

times. Une philosophie superficielle, qui re-! garde la société comme un frivole théâtre | où les hommes se rassemblent pour leur plaisir, ou comme une maison de commerce | où ils s'associent pour des spéculations de : / sévérité des anciens principes; mais l’auteur le justifie par l'ordre, la clarté, l’érudition et le mérite de style avec lesquels il le développe : peut-

être n'est-il pas assez publiciste pour un jurisconsulle,

fortune, permit le divorce à la volupté, et l'usure à la passion des richesses. Elle crut que la raison naturelle de l’homme le retiendrait sur la pente rapide des tolérances, et que les peuples conserveraient des mœurs fortes malgré de faibles lois. Vain espoir!

La tolérance du divorce devint une véritable poly gamie; et la tolérance de l'intérêt conventionnel, l’agiotage le plus effréné.

Déjà il a été nécessaire de restreindre dans d’étroites bornes la faculté du divorce; et bientôt il deviendra indispensable d’opposer des digues à la fureur de l’usure, Ainsi s’évanouissent de vains systèmes sur la bonté naturelle de l’homme, et sur la nécessité de céder à ses penchants pour prévenir les écarts de ses passions. Ainsi est justifiée, dans toutes ses voies, la sagesse de la religion chrétienne, et la sévérité de ses maximes sur la corruption prodigieuse du cœur humain, et sur la nécessité d’étouffer ses penchants pour arrêter ses passions, de lui commander de s'abstenir, pour le fofcer à se contenir. Il faut donc, sous peine de voir la société se dissoudre, et le monde moral retomber dans le chaos, revenir à ces lois saintes et sévères qui ont fait la société, et qui la conservent. Encore un peu de : temps, et nous y reviendrons peut-être sur | bien d'autres points. En vain notre faiblesse en serait épouvantée : nous en subirons, quand il le faudra, le joug salutaire : un peuple est capable de tout recevoir, quand il a eu la patience de tout endurer.

= Lorsqu'on traite, sous les rapports politiques, du prêt à intérêt, je veux dire lorsqu’on cherche les motifs publies ou politiques des prescriptions religieuses, les questions se présentent en foule. Il faut tout éciaircir, parce qu’on a tout obscurci; et ramener le lecteur aux éléments, parce qu’on a méconnu et défiguré les principes.

Qu'est-ce que l’argent ?

L'argent porte-t-il intérêt de sa nature ?

Y a-t-il une raison naturelle du taux de l'intérêt ; ou bien ce taux est-il laissé à j'arbitraire des hommes et au hasard des cireonstances ?

Doit-on autoriser un intérêt conventionnel plus fort que l'intérêt légal ?

Enfin, dans quelles circonstances et à quelles conditions peut-on prêter au taux de lPintérêt même légal ?

Les plus grands intérêts de la société, et les devoirs les plus obligatoires de la morale, dépendent de la décision de ces ques-

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