‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 54 sur 306 · ECONOM. SOC. — SUR LE PRET A INTERET · texte numérisé non relu

ECONOM. SOC. — SUR LE PRET A INTERET

tions : car on ne peut les laisser indécises ; et Îles passions tranchent partout où la loi n’ose prononcer.

Qu'est-ce que argent?

Tout vient de la terre, comme tout y retourne ; c’est le principe le plus certain de l’économie politique, parce que c’est la volonté la plus constante de la nature : car c’est toujours à la nature morale ou physique qu'il en faut revenir toutes les fois qu’il est question de lois pour la société, ou des besoins de l’homme.

Que les peuples soient agricoles ou commerçants ; que les hommes soient propriétaires de terres ou possesseurs d’argent ; qu’ils vivent des productions de leur esprit ou du travail de leur corps, c'est la terre qui les nourrit, ce sont ses produits qu’ils consomment, après les avoir obtenus par la culture. Cette vérité de fait est une base fixe de raisonnement ; un établissement , comme parle Leibnitz, sur lequel on s’appuie pour aller en avant ; un axiome enfin, qu'on laisse derrière soi, en suivant, dans ses innombrables détours, l’infinie variété des transactions humaines, mais qu'il ne faut jamais perdre de vue, même lorsqu'on s’en est le plus éloigné.

Si les peuples, si les hommes pouvaient échanger aisément les denrées qu'ils ont contre celles qui leur manquent, ou des denrées contre les services qu’ils demandent à leurs semblables, l’argent serait inutile, et jamais les métaux n'auraient été monnayés.

Mais parce que ces échanges de denrées contre des services ou contre des denrées de qualité, de poids, de volume différents ; ces échanges, multipliés à l'infini chez des peuples avancés, et variés comme leurs besoins, sont difficultueux, litigieux, impraticables, ila été plus facile d'évaluer toutes les denrées et tous les services en une mesure commune, qui signifie la valeur de toutes les denrées et de tous les services, et qui puisse servir, entre toutes ces valeurs différentes et inégales, de moyen prompt et facile de commutation.

Cette mesure commune et fictive, appelée en France le franc, et de divers noms dans les divers pays, a été réalisée en France, dans une pièce d’argent éitrée un franc par Pautorité publique, qui lui donne cours pour cette dénomination, en la marquant de son empreinte ; en la donnant elle-même comme signe de la valeur des services de

out genre rendus à l'Etat, et en la recevant comme signe de la valeur des denrées ou de l'impôt qu'il exige des sujets.

Le franc d'argent est donc, en France, le moyen universel de tous les échanges, parce qu'il est le signe public et légal de toutes les valeurs. Nous négligeons, dans ce calcul, les fractions en décimes et centimes, qui sont le dixième ou le centième du franc.

Ainsi j'évalue cent francs une certaine quantité de blé, et mon voisin évalue so1æante-dix francs une certaine quantité de vin; et j'échange réellement et commodément mon blé contre le vin de mon voisin, en vendant mon blé cent francs, et achetant son vin soixante-dix francs.

Ainsi, un ouvrier change son travail contre des denrées, en évaluant sa journée deux francs, et en se procurant, au moyen de cet argent, les denrées dont il a un besoin journalier.

On voit tout de suite qu’on pourrait employer comme signe de valeur et moyen d'échange, toute autre matière que des mét8ux; qu’on pourrait même, à toute force, n’en employer aucune, et trafiquer par simple troc de denrées contre des denrées, ou des denrées contre des services.

Ainsi, les petits propriétaires des campagnes écartées troquent souvent du blé contre du vin. Ils payent toujours en blé la main-d'œuvre des forgerons et des maréchaux ferrants, pour les ouvrages de leur métier nécessaires à l’exploitation des terres. Ils payent en bêtes à laine, qu’ils gardent dans leur troupeau, ou même quelquefois en toile et en drap, une partie des salaires de leurs bergers, de leurs valets et de leurs servantes; et presque partont, dans les campagnes, on paye en blé la mouture des grains et le salaire du meunier. Ainsi, dans les prerviers temps, les bestiaux, bœufs ou moutons (pecus, d'où est venu pecunia), étaient le signe des valeurs et le moyen des échanges. Encore pour le même objet, on se sert, selon Adam Smith, de sel, dans l'Abyssinie; de coquillages, dans quelquesendroits de la côte de l'Inde ; de morue sèche, à Terre- Neuve; de tabac, en Virginie; de sucre, de peaux, de cuirs préparés, dans diverses contrées; et même de clous, dans quelques villages des montagnes d’Ecosse Je crois même que, dans certaines contrées d'Afrique ou d'Asie, on se sert d’un signe purement fictif, c'est-à-dire d’une simple dénomination, qui

tait l'office de mesure commune, et qui n’est réalisé ou représenté d'aucune manière et par aucun objet matériel, comme serait, en Angleterre, le mot sferling, s’il n’y avait aucuns métaux monnayés.

Les raisons naturelles qui ont fait adopter d’abord, et préférer ensuite les métaux à toute autre matière, sont connues de tout le monde.

Les métaux monnayés, je le répète, ne sont donc pas considérés dans chaque société particulière, comme une valeur propre, ou quant à leur valeur intrinsèque; mais ils y font uniquement l'office de signes légaux et publics de toutes les valeurs, et de moyen commun d'échange entre toutes les denrées.

Ainsi, on ne se nourrit pas, On ne s'habille pas d’or ou d'argent; on ne bâtit pas des maisons en or ou en argent; mais avée de l’argent on se procure Lout ce qui est nécessaire pour se nourrir, se vêtir, se loger, premiers et même seuls besoins naturels de l’homme physique, et qu’il a si imprudemment surchargés de tant d’autres besoins secondaires et artificiels : passager mal avisé, qui pour un trajet de quelques jours encombre son frêle vaisseau d’un bagage inutile, qu’il faut jeter à la mer au premier coup de vent.

L'argent monnayé fait donc, dans la société, l’oflice que les jetons font au jeu; et je prie le lecteur de faire quelgue attention à cette comparaison.

Ainsi, au jeu, l’argent est 1a denrée dont les jetons sont le signe ; et dans la société, toutes les productions territoriales ou industrielles sont la denrée dont l'argent est le signe.

Aïnsi, l’on peut commercer avec plus ou moins d'argent, ou même sans argent et par troc de denrées ; comme l’on peut jouer avec plus ou moins de jetons, ou même sans jetons et argent sur table.

Mais selon qu’il y a au jeu plus ou moins de jetons, le même jeton représente plus ou moins d'argent ; et de même, selon qu'il y a dans la société plus ou moins d’argent, la même somme d'argent signifie ou représente plus ou moins de denrées.

Trop ou trop peu de jetons met de l’embarras dans les comptes du jeu; trop ou trop peu d'argent rend le commerce difficultueux

-et les échanges incommodes.

S'il n’y a pas au jeu assez de jetons d’or, d'argent, de nacre, d'ivoire, etc., on peut en faire ; on en fait quelquefois avec des cartes

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