‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 58 sur 306 · PART. J, ECONOM. SOC. — SUR LE PRET A INTERET · texte numérisé non relu

PART. J, ECONOM. SOC. — SUR LE PRET A INTERET

intérêt qui excède le taux de l'intérêt légai, ou comme un bénéfice qui excède les bornes d’un profit légitime.

Ainsi celui qui prête à dix, vingt, trente pour cent, sur des fonds de terre qui en produisent tout au plus cinq; celui qui prête à un intérêt quelconque des denrées uniquement destinées à la consommation de celui qui les emprunte, et qui dépérissent bien loin de produire aucun revenu, ou qui prête de l’argent pour en acheter ; celui qui retire un bénéfice d’un argent prêté pour un commerce dont les profits ont été moindres que l'intérêt exigé, ou qui même n’a occasionné que des pertes : tous ceux-là, dis-je, sont des. hommes injustes qui, sans courir aucun risque, nise livrer à aucan travail, veulent que la terre produise, pour eux seuls, deux, trois et quatre fois plus qu’elle ne produit pour celui qui la cultive à la sueur de son front et court toutes les chances de perte; qui veulent que des produits improductifs de.

leur nature, et pour celui qui les consomme, soient fructueux pour eux seuls; qui veulent enfin retirer un bénéfice de la ruine de. leur débiteur , et profiter même sur l'infortune. C’est Jà le crime religieux et politiqne de l’usure, considérée comme un crime par les Domat et les Pothier, comme par Bossuet; et punie comme un crime par n0$s anciennes cours de.justice, c’est-à-dire par les tribunaux du monde où il y a eu le plus de lumières, de probité et de dignité. C’est là le quæstuosa segnitia, une oisiveté lucrative, comme l’appelle Pline l’ancien, un assassinat, pour parler avec Caton (2); et l’usurier, considéré sous ce point de vue, est un tyran qui tourmente la nature et l'humanité.

Ainsi le propriétaire qui retire cinq pour payer vingt; le consommateur qui ne retire rien pour payer beaucoup; le commerçant, seul à supporter des pertes là où le prêteur ne-trouve que des profits, emploient annuellement leur capital à couvrir l’excédant des intérêts; et la ruine entière des agriculteurs et de l’agriculture, des commerçants et du commerce, est la suite prochaine et infaillible de pareilles opérations.

Le propriétaire forcé d'emprunter est ruiné beaucoup plus tôt, si l'intérêt, au lieu d’être

est une proposition abstraite qui ne s'applique à rien; le pouvoir est essentiellement bon, est une proposition dont la vérité morale, indépendante de l'individu qui exerce le pouvoir, s'applique à toute société.

(2) Quid est fœnerare? demandait-on à Caton.

Quid est vccidere ? répondit-il.

stipulé en argent, est convenu en denrées, toujours livrées au plus bas prix pour être comptées au plus haut : sorte de prêt extrèmement commun aujourd'hui, et Fune des plus cruelles vexations que les villes puissent exercer sur les campagnes qui les nourrissent.

La ruine de l’emprunteur est encore plus prompte, si l'intérêt, au lieu d’être payé à terme, et au bout de la jouissance convenue du capital, est payé d'avance et retenu sur le capital prêté, parce qu’alors l’emprunteur supporte l'intérêt de l'intérêt, Cette manière de prêter est un subterfuge dont les prêteurs usent pour déguiser leurs exactions : subterfuge d'autant plus coupable, qu’il donne l'apparence d’un prêt gratuit quelquefois à l'usure la plus révoltante. |

Mais la cupidité, pour échapper aux conséquences, dénature le principe, et veut faire regarder l’argent comme une marchandise, soumise comme les autres à toutes les variations de prix qui naissent de sa rareté et de son abondance. Cette opinion, qui eût paru monstrueuse autrefois, avancée par des écrivains à grande réputation, adoptée par des hommes d’Etat accrédités, a fait fortune dans le siècle dernier, comme toutes les nouvelles opinions.

Sans doute l’or et l’argent seraient marchandise, et ne seraient pas autre chose, s'ils n'étaient employés, comme le fer et les pierres précieuses, qu’à des ouvrages d’art el àdes objets de luxe; mais comme cette destination des métaux précieux n’est que purement accessoire dans nos sociétés de celle qu'ils ont reçue comme signe de valeurs; et que la quantité de métaux monnayés est infiniment supérieure à celle de métaux ouvragés, on ne peut, sans bouleverser tous les rapports commerciaux, étendre aux métaux-signe le raisonnement et les opérations que l’on fait sur les métaux-matière; encore faut-il observer, comme une inconséquence du système que je combats, que les métaux-ma- ‘tière ont un prix beaucoup plus fixe que les métaux-signe, puisque l’once d’or ou d’ard'argent à un prix certain et qui varie peu dans le commerce, et que l'intérêt de l’argent varie depuis cinq jusqu’à trente pour cent et même davantage.

D'ailleurs, la vente de cette marchandise ne ressemble en rien à la vente des autres denrées auxquelles on veut l’assimiler.

Dans les ventes ordinaires, Îa propriété pleine et entière de la chose vendue passe

2:6 sur la tête de l'acheteur, moyennant le prix qu'il en a payé une fois. Dans celle-ci, la propriété reste sur la tête du vendeur; puisqu’il faut que la chose vendue lui revienne avec un accroissement annuel qu'on veut faire regarder comme le prix de la vente, quoiqu'il ne représente évidemment qu'une petite partie de la chose vendue, le cinquième, le dixième, le vingtième, etc. Le vendeur livre sans donner, l’acheteur reçoit sans retenir. Les denrées ordinaires sont vendues à tout homme qui les paye, et quelquefois plus cher au riche qu’au pauvre.

Au lieu que l'argent, qui se vend, dit-on,

Mais qui cependant ne se paye pas, est 1ou-

jours vendu plus cher au pauvre qu’au riche, parce que le prêteur calcule ses bénéfices sur les risques qu’il a à courir, toujours plus grands dela part du débiteur malaisé. Aussi, tandis que sur les places de Lyon ou de Bordeaux le millionnaire trouve de l'argent à six et à sept par an, le trafiquant des petites villes, ou le propriétaire des campagnes, ne peut en trouver au-dessous d’un et demi ou de deux .par mois ; et l’opulence le paye bien moins cher que le besoin. >

Au fond, quelle est cette marchandise que personne n’a achetée, et que tout le monde veut revendre ? Le gouvernement seul achète la matière de l'or ou de l’argent, pour en faire de la monnaie et la marquer à son empreinte ; mais il l’achète avec l'argent que fournissent les sujets, puisqu'il n’en a pas d'autre à sa disposition. 1 la fait fabriquer dans les hôtels des monnaies, qui sont une propriété de la société, et par des ouvriers salariés sur les impôts qu'elle paye, L'Etat en Corps, qui comprend tous les particuliers, a donc acheté les métaux, et payé les frais du monnayage. Une fois l'argent fabriqué en monnaie, le gouvernement, loin dele vendre, s’en sert au contraire pour acheter lui-même et payer les services rendus à l'Etat, dans l’Eglise, dans les tribunaux, dans les armées, dans l’adinministration. Ceux qui le reçoivent à ce titre, en achètent à leur tour, et en payent les choses et les services qui leur sont nécessaires; et l’argent, découlant du trésor publie comme de sa source, se répand comme une eau bienfaisante jusque dans les derniers canaux de la circulation générale. Tout le monde a reçu l’argent comme signe : tout le monde doit donner l'argent comme signe. Gralis accepistis, gratis date (Mutth. x, 8), peut-on dire

ici: l'argent doit passer du sujet au sujet, au même titre qu’il a passé du prince au sujet; et, j'ose le dire, le crime de dénaturer le principe de l’argent monnayé est aussi grand, et bien pius funeste que le crime si justement puni d'en contrefaire l'empreinte ou d'en altérer le poids. Mais si le gouvernement a pris, sur l'impôt payé par le corps des sujets, le prix d'achat de la matière et les frais de la fabrication, nous avons donc tous acheté une fois : et revendre en détail à l’emprunteur ce qu’il à payé en gros ; revendre ce qu’on n’a pas acheté, à ceux mêmes qui l’ont déjà payé; revendre à chacun ce qui est à tous, et au particulier ce qui appartient au corps de la société, est une sorte de simonie politique qu'aucun sophisme ne peut déguiser, qu'aucune considération ne peut excuser.

Je reviens à la comparaison de l’argent et des jetons : le gouvernement qui achète la matière de l'argent pour en faire des signes de valeurs et des moyens d'échange qui puissent faciliter le commerce entre ses sujets, fait comme le maître de maison qui achète des jetons pour donner à jouer :

avec cette différence, que les joueurs ne payent pas les jetons, et que les sujets, au fond, ont payé l'argent. Mais s’il était reçu, dans les maisons où l’on donne à jouer, que l'on fit payer l'usage des jetons, comme on fait payer l’usage des cartes, les joueurs seraient obligés d'augmenter leur jeu sans profit pour eux, et pour pouvoir couvrir le prix des jetons et des cartes, ou de jouer seulement le prix des jetons et des cartes ; eomrne toute la peine des joueurs, serait pour le maître de la maison. De même, sil faut commencer par acheter le signe qui sert à l'échange des denrées, le prix des denrées augmente pour pouvoir rouvrir le prix de l'argent. Il augmente en pure perte pour le commerçant et le consommateur; et tout le bénéfice du commerce, tout le travail du ‘cultivateur, sont au seul profit du prêteur, ou plutôt du marchand } d'argent.

Ÿ'# Et qu'on y prenne garde, lorsque l'argent n'est plus signe des valeurs et moyen d’échange entre les denrées, mais valeur luimême et denrée, les denrées elles-mêmes re sont plus que signe de valeur de Par-

(4) Gette cause d’accroissement des valeurs, assignée par des écrivains respectables, est combattue par «autres, même par des exemples contraires. Mais ecux qui les citent me paraissent avoir

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