‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 59 sur 306 · ECONOM. SOC. — SUR LE PRET A INTERET · texte numérisé non relu

ECONOM. SOC. — SUR LE PRET A INTERET

et tout le bénéfice du jeu,

gent et moyen d'échange de celte denrdo.

C'est ce qu’on a vu à découvert en France, et surtout à Paris, au temps du maximum, lorsqu'avec des quantités fietives de marchandises de toute espèce, naturellesou industrielles, sel, poivre, amidon, tabac, ete. ; des quantités que tout le monde supposait, qui n’existaient nulle part, et dont la valeur idéale passait de l’un à l’autre avecune prodigieuse rapidité, on se procurait l’argent qui avait cours alors, je veux dire les assignats, et avec les assignats le peu da numéraire qui était en circulation. Cet elfet est moins sensible aujourd’hui; mais il n’en est pas moins réel, partout où l'argent monpayé, détourné de son office naturel de signe et de moyen d'échange entre les denrées, est denrée lui-même, et la plus chère de toutes.

Tant que l'argent n’est que signe de tou-.

tes les valeurs en fonds, en productions, en services ; tout, fonds, productions et services, augmente ou diminue insensiblement, graduellement, sans secousses, sans révolutions, et seulement à mesure et dans la même proportion que la quantité du signe (Î ) augmente ou diminue. Les rapports entre les diverses choses et les diverses personnes restent les mêmes. Si le blé coûte un tiers de plus, le drap est d’untiers plus cher; le propriétaire qui retirait cinq mille francs d’un fonds de terre évalué cent mille francs, retire quinze mille francs de ce même fonds, évalué trois cents mille francs ; et l’ouvrier qui gagnait dix sous par jour en gagnetrente. Toutes les proportions, tous les rapports sont maintenus, tout est dans l’ordre ; car l’ordre est le maintien des proportions et. des rapports. Alors ceux qui gagnent l’argent par un travail journalier peuvent se procurer les productions dont ils ont journellement besoin ; ceux qui peuvent vivre avec le revenu de leurs capitaux, cherchent à acquérir des fonds de terre, des fonds productifs; parce que le revenu des terres està peu près aussi fort que l'intérêt de l'argent, qu’il est toujours plus assuré, et que le capital lui-même est plus à l'abri des événements, Mais, quand tout le monde veut acheter, personne ne veut vendre. Les terres sont donc à un haut prix relativement aux denrées. Tous les citoyens aspirent donc à devenir, de possesseurs d'argent, proprié-

négligé les circonstances politiques et les événements extraordinaires, qui modifient si puissamment la marche ordinaire et naturelle ds5 choses.

taires de terres; c’est-à-dire à passer de l'etat politique, mobile et dépendant, à Pétat tive et indépendant : direction de Fesprit vublic la plus heureuse, la plus morale, la plus opposée à l’esprit de cupidité et de révolution ; et ceile qu’il importe le plus au gouvernement d'encourager , comme la source de beaucoup de vertus publiques et privées, et le plus puissant moyen de développement de toutes les forces de la société.

Mais quand l'argent est marchandise, ceux qui en ont cherchent à l’étever au plus hgut prix; et comme il ne peut y avoir pour cette denrée la proportion entre la quantité et le besoin qu'ily a pour toutes les autres, parce qu'elle n’est pas réellement une denrée, et que la quantité suffisante comme signe est insuffisante comme marchandise ; comme il y a très-peu de vendeurs et beau- “oup d'acheteurs, il n’y a pas assez de concurrence pour en faire baisser le prix. Les denrées. s’élèvent donc, pour atteindre, si elles peuvent, le prix de l'argent; les salaires, pour atteindre le prix des denrées ; l'impôt, pour se mettre au niveau du prix «es denrées et des salaires. Tout monte par secousses brusques, désordonnées; et une progression de toutes les valeurs, irrégulière et forcée, un déplacement de tous les rapports sur lesquels repose l’aisance et la fortune, éveille l’homme cupide, déconcerte gt tourmente l’homme. modéré. Cependant somme l'intérêt, ou plutôt le prix de l’argent, est infiniment plus fort que le produit «es terres, tout le monde veut vendre des terres pour se procurer de l’ärgent qu’on puisse vendre. Au lieu d'acheter des terres avec de l'argent, on achète l'argent avec des terres. Mais, lorsque. tout le monde veut vendre, personne ne veut acheter. Les pro- «uctions de la terre ou de l’industrie tenent à s'élever au plus haut prix, et les terres elles mêmes à iomber au plus bas; ou plutôt elles ne peuvent se vendre à aucun prix, et l'on n’achète que ce que la misère élaisse ou ce que donnent les révolutions.

out le monde aspire donc à passer de l’éat fixe et indépendant de propriétaires de terres, à l’état mobile et précaire de possesseurs d'argent. On remarque une disposition générale d’émigration de son bien, du bien de ses pères, de sa famille, de sa conirée; une inquiétude vague., le désir du “hangement tourmentent les propriétaires ; en se plaint d’être attaché à la glèbe, qui, avec tant de soins, de travaux, d'accidents,

de frais, de charges, laisse si peu de produits disponibles pour le luxe et pour les plaisirs : situation des esprits la plus dangereuse de toutes, et destructive dans tout Etat, et particulièrement dans tout Etat agricole, de toute fortune publique et privée.

Et cependant ceux qui ont eu le malheur d'emprenter de l'argent ou plutôt d’en acheter, sont contraints de le payer. Les propriétaires abandonnent leurs biens à leurs créanciers; les commerçants manquent à Jeurs engagements; les murs se couvrent d’affiches de vente par autorité judiciaire, et d'affiches de bilans : ce n’est partout que malheurs et scandales. Le commerce des terres ne va plus que par expropriations forcées; et le commerce des productions ne va plus que par banqueroutes. Et je ne parle iei que des effets extérieurs et commerciaux de la vente de l'argent. Que serait-ce si je considérais son influence sur le moral de l’homme et les habitudes d’une nation? Cette cupidité dévorante, universelle, qui s’alimente par une circulation rapide et forcée; cette soif inextinguible de l'or, qui s’allume à la vue de l’or, estimé, non parce qu’il est rare, mais parce qu’il est cher; cette ardeur démesurée de s'enrichir, qui gagne jusqu'aux dernières classes du peuple, produisent dans quelques-uns des désordres épouvantables et des crimes inouïs; dans quelques autres, l'égoïsme le plus froid et le plus dur; dans presque tous, un refroidissement universel de la charité, une extinction totale de tout sentiment généreux, et transforment insensiblement la nation la plus désintéressée et la plus aimante, en nn peuple d’agioteurs qui, dans les événements de la société, ne voient que des chances de gain ou de perte; en une troupe d’ ennemis qui s’arment les uns contre les autres des malheurs publics et des infortunes privées. |

La dernière question qui se présente est de savoir à quelles conditions on peut légitimement prêter à intérét ou à bénéfice; ou, en d’autres termes, dans quelles circonstances un profit, même légal, devient légitime? Car je suppose le lecteur instruit de la différence qui existe entre l’élal légal et l’état légitime : ces deux idées qui, sérieusement approfondies, donnent la raison de toutes les lois, et comprennent tous les devoirs.

Dans ces derniers temps, la religion et la politique se sont divisées sur Ja question du prêt à intérêt, parce que la religion a

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