livre suffit pour peindre un siècle
(4) Les anciens rhéteurs avaient fait les loci communes de l’éloquence; on pourrait faire les lieux communs de la philosophie, à l'usage des jeunes philosophes. L'influence des climats, la prodigieuse antiquité du monde, l’état de pure nature, la balance des pouvoirs, les bienfaits du commerce, etc.,
9 PART. 1. ECONOM. SOC. — DU DIVORCE. eU
décisive, des institutions politiques et religieuses, qui modifient l'homme, et peuvent changer jusqu’à sa constitution physique; et l’on ne vit pas que les connaissances qui suivent la civilisation, nées en Orient avec la religion et avec l’homme lui-même, s’étaient répandues de proche en proche, par les Juifs dans l’ancien monde, par les Chrétiens dans le monde moderne, et toujours par le peuple de Dieu; et que les grandes conquêtes qui précèdent la civilisation ont indifféremment ravagé le Nord et le Midi, partout où des peuples amollis ont offert une proie facile à des nations simples et pauvres.
. Ce sont d’autres pensées que la religion inspire à l’homme, un autre caractère qu’elle donne à la société. La religion met l’ordre dans l'esprit de l’homme, en lui enseignant une cause universelle aux effets universels ou à l’univers, cause essentiellement parfaite, puisqu'elle est souverainement puissante, tandis que l’homme est originellement imparfait; et elle ne nous dit rien qu’une raison éclairée n’avoue de Dieu, et qu'une expérience funeste et journalière ne nous apprenne de l’homme.
Si Dieu est bon, si l’homme est enclin au ma! (car Dieu lui-même ne pouvait pas faire l'ouvrage aussi parfait que l’ouvrier), c’est une nécessité que Dieu ait donné à l’homme des moyens de se préserver de l'effet de sa malice, et j'aperçois le motif des lois et Ja raison de la société. Mais quand ma raison saisit avec évidence le pourquoi des lois que Dieu a données aux hommes, mon imagiration, qui s’égare, veut pénétrer le comment de cette transmission, et elle cherche des images là où il ne faut que des idées. Ces Jois divines sont des lois fondamentales, primitives, dont toutes les lois humaines et subséquentes doivent être des conséquences plus ou moins immédiates (2), mais toujours naturelles: et le législateur humain doit déclarer ou promulguer les lois, et non en inventer. Cette législation divine et naturelle, hors de laqueile il n’y a que malheur pour l’homme et désordre pour la société, ne se développe jamais mieux que là où les hommes, se livrant à la marche du temps et au cours irrésistible des choses, ne la troublent
ete. ; et puis les croisades, l'expulsion des Maures d'Espagne, les entreprises des Papes, et tant d’autres choses dont on ferait un gros livre qui servirait merveilleusement à en faire de petits.
(2) Voy, la Législation primitive.
point par leur opération précipitée; et c’est ce qui fait que, parmi les nations chrétiennes, cclle qui n avait presque aucune loi politique écrite et aucun législateur connu, était la plus forte, la plus spirituelle, la meilleure enfin, et la mieux constituée de l’Europe.
La religion met l’ordre dans la société, parce qu'elle donne aux hommes la raison du pourvoir et des devoirs. Le chef de la société, qui connaît la source de son pouvoir, lexeree avec confiance et par conséquent avec force, et comme Dieu, dont il procède, itne connaît de bonté que la justice; et le Sujet, certain du motif de ses devoirs, obéit sans murmure et même avec joie. Mais cette religion qu’on accuse de favoriser la tyrannie, et qui est le principe de toute véritable libcrté, met des bornes au pouvoir en en mettant aux devoirs. Elle apprend aux chefs qu'ils ne peuvent pas tout, parce que les sujets ne leur doivent pas tout; et en même temps qu'elle ordonne l’ohéissance active, que le société politique exige également de tous ses ministres, elle commande la résistance passive et par conséquent insurmontable, toutes les fois que le pouvoir humain est en contradiction évidente avec le pouvoir divin, parce qu’alors il n’est plus pouvoir, mais passion ou impuissance, impotenlia; au lieu que la philosophie, qui commande une obéissance passive à ses lois, ou plutôt à ses ordres, fait un devoir de la résistance active ou de linsurrection.
Aussi la religion, qui place Dieu. à la tête de la société, donne à l’homme une haute idée de la dignité humaine, et un profond sentiment d'indépendance des hommes: et Ja philosophie, qui va cherchant partout des hommes qui s'élèvent au-dessus des autres pour leur donner des lois, rampe toujours aux pieds de quelque idole : en Asie, aux pieds de Mahomet; en Europe, aux pieds de Luther, de Jean-Jacques Rousseau, de Voltaire; et rejetant le Dieu de lunivers, se fait des dieux de tous les hommes en qui elle reconnaît des talents et retrouve ses Opinions.
C'est parce que la religion renferme essentiellement les principes de tout ordre, que, lorsque des hommes nés avec de grands
talents pour le gouvernement, que la re-
ligion ne donne pas, ont élé animés de son esprit ou accoutumés à ses pratiques, ils ont administré les Etats avec force et sagesse; témoins, Suger, Ximenès, Sixte V,
de l’Europe.
Richelieu : et même l'on peut remarquer que les plus forts ont été ceux qui avaient puisé dans les institutions monastiques l’habitude d’une règle austère et d’une obéissance ponctuelle.
Je sais que la philosophie oppose à ces grands noms un roi philosophe de ces derniers temps. Je ne conteste pas ses talents militaires et l’éclat qu'il a répandu sur son règne; mais le peuple qu'il à formé n’a,
pas encore passé par Pépreuve du temps 7 2 nous à Foi ;,
et du malheur. C’est aux événements à apprendre si la force d’un Etat est dans ses armées ou dans ses principes, et si, à talents égaux dans le chef, il y aurait autant de force conservatrice et défensive dans cette monarchie que dans quelques autres Etats
Tout, dans le système de la religion chrétienne, est naturel à la pensée de l’homme, parce que tout y est semblable à son action.
Si l’homme voit dans l’univers une cause suprême ou pouvoir universel qui a vouiu tout ce qui existe, un ministre, moyen ou médiateur universel par qui tout a été fait, et des effets universels sujefs-à cette grande action que l’on appelle l'univers; s’il aperçoit des lois générales, et: un ordre universel, général, inmuable, de peines et de récompenses, il se voit lui-même cause de beaucoup d'effets, et pouvoir (domestique ou public) agissant par ses ministres, sur ses sujets et pour ses sujets:: il voit un ordre particulier, des lois, des peines, des récompenses, etc. Si sa raison lui dit que Dieu est bon, sa conscience lui dit qu’il peut le devenir; et il en trouve le moyen, pour sa volonté, dans les leçons que la religion lui donne; pour son action, dans les exemples qu elle met sous ses yeux; car, lorsque de grands devoirs lui commandent les plus grands sacrifices, et même celui de la vie, écoute, lui dit la. philosophie, regarde, lui dit ja religion. Aspice et fac secundum exemplar.
C’est parce que la religion chrétienne est conforme à l’ordre des rapports naturels entre les êtres, et par conséquent aussi naturelle à notre raison, qu'elle est opposée à nos penchants, qu’elle s’établit avec facilité chez les peuples dont, elle commence l’édu-
cation, et qui, encore dans leur ignorance /
native, n’opposenut pas à la doctrine un esprit préoccupé par l’erreur. Ces peuples entrent naturellement dans la route de la civilisation qu’elle leur ouvre, et leur bon sens leur fait trouver entre l’ordre invisible dont
on leur parle, et l'ordre visible dont ils sont les agents, cette parfaite analogie {1) qui est le sceau des ouvrages d’une intelligence infinie, agissant par une puissance infinie, la règle la plus certaine de nos jugements, et le principe le plus fixe de nos actions; en sorte qu’on peut dire avec une entière vérité, qu’il n’y a rien de plus surnaturel à l'homme, et de plus naturel tout ensemble, que la religion.
Au contraire, la philosophie moderne, qui suppose tant d'effets sans cause, et de sujets sans pouvoir, ou même en Dieu une volonté sans action, l'homme naturellement bon, et cependant se donnant des lois pour le devenir, la femme égale au mari, l’enfant au père, le sujet au pouvoir, bouleverse l’ordre dans nos pensées comme dans nos actions, dérègle l’homme, trouble la société, et fait des hommes sans raison, même avec beaucoup d'esprit, comme elle fait des sociétés sans stabilité, même avec beaucoup de forces extérieures.
Ainsi toutes les doctrines relatives à la société se partagent en deux opinions diaméiralement opposées.
La religion chrétienne nous enseigne que l’homme naît enclin au mal, et qu’il trouve, dans la société, la loi qui redresse ses penchants.
La philosophie moderne nous enseigne « que l’homme est né bon, et que la société le déprave. »
L’une, qui juge nos penchants déréglés, nous donne des lois qui les combattent.
L'autre, qui juge nos inclinations bonnes, nous donne des lois qui les favorisent.
L'une, qui croit l’homme originellement déréglé, prend hors de l’homme la règle de ses penchants, et, par conséquent, le motif de ses devoirs et le prix de ses vertus.
(1) Condillac en veut beaucoup aux preuves qui se déduisent de l’analogie.
(2) Cette doctrine des sensations n’est pas de ce siècle, et déjà Jurieu avait dit, Syst., pag. 453: « qu'on sent la vérité dans les livres divins, comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et l’amer quand on mange. » Ce principe conduit à toute sorte de fanatisme. ;
(3) Th. Hobbes à jugé l’homme originellement mauvais, el il a cherché, dans les passions des hommes, le motif de la société; mais il s’est égaré, lorsqu'il a cru trouver le remède au mal dans le mal même, la raison des lois dans la violence, et par conséquent le juste ou l’injuste dans la permission
ou la défense faite par les hommes. C'est ce qui
fait dire à Leibnitz : € IL y a dans Hobbes, et en
abondance, des vérités d’une grande profondeur,
mêlées à des erreurs de la plus dangereuse conséquenre. »
L'autre, qui croit l'homme originellement bon, ne sort pas de l’homme pour trouver la règle de ses devoirs, qu’elle place dans ses sensations (2); et par conséquent elle fait de la vertu un bien-être physique, et du vice un malaise, une douleur ; et elle n’a ni consolation à offrir au juste qui souffre, ni frein à opposer au méchant dans la prospérité (3).
Mais la religion triomphera, « parce que l'ordre,» comme dit Malebranche, «est la loi inviolable des esprits,» et que les êtres, dans l'ordre intellectuel comme dans l’ordre sensible, tôt ou tard obéissent à leurs lois.
Déjà nous voyons en Europe tous les hommes de lettres justement célèbres par leur esprit et leurs connaissances, avouer ou défendre la nécessité de la religion chrétienne, et marquer leurs ouvrages du sceau de son immortalité ; car, que les écrivains y prennent garde : tous les ouvrages où les principes de l’ordre seront niés ou combattus disparaîtront de la mémoire des hommes, quelque bruit qu’ils aient pu faire parmi les contemporains; etil n’y aura que ceux où ils seront défendus ou respectés qui passeront avec gloire à la postérité, et quelquefois mériteront l’honneùr, le plus grand de tous, d’être comptés parmi les livres classiques qui servent à former l’homme pour la société. C’est une belle remarque
du Quintilien de notre siècle, que, de tous
les ouvrages de notre littérature, les plus distingués par un grand caractère d’invention et de style sont, dans tous les genres, ceux que la religion a marqués de son empreinte; parce que, la parole étant l’expression et l’image de la pensée, la plus grande vérité dans les idées produit naturellement la plus haute perfection dans le discours.
Luther à fait l’homme mauvais, mais si mauvais, qu’il n’a même pas la faculté de devenir bon, et qu’il est bon de la seule bonté de Dieu, et sans aucune action de sa part. Mais s’il n’a pas la force d'acquérir, il n’a pas la capacité de perdre, et le dogme de la justice imputative a nécessité celui de la justice inamissible. En sorte que les uns veulent que l’homme naisse bon, et les autres, qu’une fois bon il ne puisse devenir mauvais. Je remarque avec plaisir que M. Kant, dont la philosophie fait tant de bruit en Allemagne, se rapproche des dogmes du christianisme, et qu’il reconnaît « une sujétion de la loi morale au principe de l’amour-propre, qui est l’antique péché de l’homme, duquel dérive la totalité de ses mauvaises actions subséquentes.…., mal qui doit être exprimé sous le nom de faute originelle. » (Notice littéraire sur M. Emmanuel Kant, tirée du Spectateur du Nord.)
Je finirai par dire un mot du sujet particulier de cet ouvrage, et sans doute on ne trouvera pas que je m'en suis écarté dans ce discours préliminaire; car j'ai dû prouver que la religion est conforme à la raison, puisqu’en discutant la loi du divorce, j'établis qu’il n’est contraire à la religion que parce qu'il est opposé à la raison.
Dans le cours de cet écrit, j'ai raisonné dans la supposition que la démocratie, qui peut convenir à une municipalité qui existe sous la protection d’un grand Etat, à Pontoise comme au canton de Zug, ne peut subsister dans, une grande société. Cette vérité n’est plus combattue, même par l’orgueil, et ne l’est tout au plus que par l'intérêt. Je dis la démocratie, et je n’ai pas besoin d'expliquer cette expression; car le mot République, dont j'ai souvent fait usage, ne désigne par lui-même aucune forme particulière de gouvernement, et il est synonvme d'Etat public et de société politique. C'est dans ce sens général que les bons auteurs du siècle dernier l'ont employé ; Bossuet, en mille endroits, et la Fontaine, lorsqu'il dit :
Dans les emplois de Mars, servant la république.
J.-J. Rousseau lui-même, dans le Contrat social, applique, et à dessein, cette dénomination, indifféremment à toutes les formes de gouvernement, et il dit quelque part «que la monarchie elle-même peut être une république. »
Fortement persuadé que le divorce, décrété en France, ferait son malheur et celui de l’Europe, parce que la France a reçu de mile circonstances natives ou acquises le pouvoir de gouverner l'Europe par sa force et par ses lumières, et par conséquent le devoir de l’édifier par ses exemples; et certain que le divorce nous est venu de la même inspiration étrangère qui, à la même époque, dicta à la France tant d’autres lois désastreuses, j'ai dû en combattre le projet par tous les moyens tirés de la société do-
OEUVRES COMPLETES DE M. DE BONALD. 56 mestique ou publique que me fournissait:
ma cause, et exposer toutes les vérités qui pouvaient la faire triompher. La vérité est toujours utile à la société, quoi qu’aient pu dire des sophistes qui voient la vérité dans leurs imaginations, puisque la société ne périt jamais que faute de la connaître; et
c'est ce qui fait que le crime de la retenir} ! captive est aussi grand peut-être que celui 5°" de la persécuter. Mais la vérité,.qui n'est |
que la connaissance des rapports naturels entre les êtres, est vraie généralement, et indépendamment des temps, des hommes et des circonstances; el la raison, qui ne peut se proposer que d’être utile à la société, en faisant connaître aux hommes la vérité, se tient, le plus qu'elle peut, dans les hauteurs des généralités, où la vérité absolue, essentielle, est pure et sans mélange comme le principe d'où elle émane; car elle ne pourrait en descendre sans entrer dans la moyenne région des considérations particu- Jières, où les passions des hommes forment les nuages qui l’obscurcissent et les foudres qui l’écrasent.
J'espère donc qu'on retrouvera, dans ce
petit écrit sur un sujet important, un ardent amour pour la vérité, joint à l'attention qu'elle-même commande de ne pas lui susciter des obstacles pour aucun motif personnel d'intérêt ou de vanité. Ceux qui souffrent par la société ne “doivent souffrir que pour elle ; maîtresse jalouse, elle ne tient aucun compte à ses amis des peines les plus extrêmes qu'ils n’endurent que pour eux, ou
des travaux même les plus glorieux dont
elle n’est pas l’unique objet : et la raison elle-même condamne ces hommes dont parle Tacite, « qui, ne travaillant que pour leur renommée, ont cherché une mort ambitieuse dans d’audacieuses entreprises, sans utilité pour la chose publique; » Qui plerique per abrupta, sed in nullum reipublicæ usum, ambitiosa morte inclaruerunt.
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