‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 62 sur 306 · PART. 1. ECONOM. SOC. — SUR LE PRET À INFERET · texte numérisé non relu

PART. 1. ECONOM. SOC. — SUR LE PRET À INFERET

nations sont fortes; et comme l'opulence fait la force politique d’on particulier, on peut dire que la force est la seule richesse d’une nation. Il faudrait donc traiter de la richesse des particuliers et de la force des nations : mais est-il nécessaire de se livrer à de pénibles recherches sur la nature et les causes des richesses; et les enfants du siècle, nous dit l'Evangile, n’en savent-ifs pas, sur les moyens de faire fortune, bien plus qus les enfants de lumière ? (Luc. xvi, 8.) Et l'art de s'enrichir n'est-il pas beaucoup mieux connu des ignorants que des savants et des gens d'esprit? À considérer même la richesse dans les nations, l’extrème misère re touche-t-elle pas à l'extrême opulence; etia nation qui compte le plus de millionnaires n'est-elle pas toujours celle qui renferme le plus d’indigents ? Qu'on lise les Recherches sur la mendicité en Angleterre, par Morton Eden, et l’on y verra des villes, même considérables, où la moitié des habitants est à la charge du bureau de charité. Tout peuple qui est content de son sort est (oujours assez riche; et, sous ce rapport, la stérile Suède était aussi riche que la pécunieuse Hollande, et eût été beaucoup plus forte. La richesse d’une nation n'est pas les impôts qu’elle paye; car les impôts sont des besoins, et non un produit ; et l’excès des besoins est plutôt un signe de détresse que la mesure de la richesse. Je le répète : la richesse d’une nation est sa force, et sa force est dans sa constitution, dans ses mœurs, dans ses lois, et non dans son argent. On peut même assurer qu’à égalité de territoire et de population, la nation Ja plus opulente c’est-à-dire la plus commerçante, sera la plus faible, parce qu’elle sera la plus corrompue, et de la pire de toutes les corruptions, la corruption de la cupidité.

On peut ledire aujourd'hui, non commeun reproche pour le passé mais comme une leçon pour l'avenir: c’est moins le fanatisme politique, qui n'égarait qu’un petit nombre d’esprits, que la cupidité universelle produite par les nouveaux systèmes sur l’argent, et par le rélâchement de tous les pr'ncipes de morale, qui a fait descendre la société chrétienne, chez le peupie Île plus généreux et le plus éciairé, au - dessous même de ces ignobles et délirantes démagogies paiennes, qui ne jugesaient que sur des délations, ne gouvernaient que par des supplices, ne vivaient que de confiscations; et où l'exil et la mort étaient le prix inévitable

de la vertu, et la proscription, la condition nécessaire de la propriété.

Nous nous croyons riches, et nous le sommes effectivement de biens artificiels.

Mais les vrais biens s’épuisent, et la nature semble s’appauvrir. Il y a peu de villes en France où il ne soit bientôt plus aisé de se procurer un meuble de bois d’acajou qu’une poutre de bois de chêne pour soutenir le toit de sa maison. Le bois à brûler coûte presque aussi cher que les aliments qu’il sert à préparer ; et les toiles des Indes sont à meilleur compte que les draps faits de la laine de nos troupeaux. Comment se fait-il que les inventions modernes des arts se dirigent à la fois vers les jouissances du luxe les plus raffinées, et vers l’économie la plus austère sur les premiers besoins? La soupe du pauvre, dans les grandes villes, coûte moins que la pâtée d’un serin : et le malheureux aurait une idée bien basse de ce qu’il vaut, s’il ne s’estimait que par ce qu'il coûte.

On peut laver le linge avec de Ta fumée, éclairer ses appartements avec de la fumée, se chauffer avec de la vapeur, etc. Les machines remplacent l’homme; et même les éléments, s’il faut en croire M. de Condorcet, se convertiront un jour en substances propres à notre nourriture. Partout on prodigue l’art pour économiser la nature, J'ap-

(1) En 1777, l'Académie de Marseille proposa au concours celte question : « Quelle à été dans tous les temps l'influence du commerce sur l'esprit et sur les mœurs des peuples ? » Le sujet fut traité, et le prix remporté par un compatriote de l’auteur, M. Liquier (a), négociant de Marseille, universellement considéré pour ses vertus et ses talents, mort en 1790, à l’assemblée constituante, où il avait été nommé député. Il osa se décider contre le commerce, el prouva que le commerce extérieuf ne tend qu’à accroître sans mesure les deux maux extrêmes de la société, l’opulence et la misère, et à consommer les richesses naturelles pour les remplacer par des richesses artificielles. C’est principalement au commerce el à ses innombrables besoins qu’il attribue le dépérissement des bois, premier besoin des hommes civilisés. En effet, le défaut de combustible est une cause bien plus prochaine de dépopulation, que la rareté même de comestibles, parce que l’un se transporte de Loin, et non pas l’autre. La révolution a fait, dans ce genre, des maux incalculables, et peut-être sans remède. Deux systè-

plaudis à ces découvertes, et j'en ädmniré les auteurs ; mais peut-être faut-il s’afiliger de la cause qui rend ces découvertes nécessaires, et les hommes si inventifs. A mesure que le luxe gagne la société, les premières nécessités manqueraient-elles à l’homme?

Ces premiers dons de la nature, que la Providence avait départis d’une main libérale à ous ses enfants, et dont les peuples naissants sont si abondamment pourvus, com> menceraient-ils à s’épuiser dans une société avancée, et comme des dissipateurs, après avoir consommé notre patrimoine, serions= nous réduits à chercher notre vie dans les moyens précaires de l’industrie (1)? Nous faudra-t-il désormais apprendre; dans les savantes décompositions de la chimie,ou dans lesinventions ingénieuses de la mécanique; l’art si facile de vivre, hélas ! et la vie physique deviendra-t-elle aussi pénible que la vie politique? Je ne sais; mais nos grandes villes d'Europe ne ressemblent pas mal à une place assiégée aepuis plusieurs années, où, après avoir épuisé les magasins, on a recours aux moyens les moins naturels. On se chauffe avec les meubles, on fait de l’argent avec du papier, des aliments detout, et l'on prolonge, à force de privatious, la douloureuse existence d’une garnison exténuée,

mes d'économie politique ont régné en France : le système de Sully, système agricole, et par conséquent producteur et conservateur des richesses naturelles ; le système de Colbert, système commercial et manufacturier, consommateur des richesses naturelles, et producteur des richesses artificielles. Le premier est plus favorable aux mœurs, à la force politique d’un état continental, et ajoute à l’aisance générale, parce qu'il alimente les petites manufactures de produits indigènes, et le trafic intérieur qui sert à les faire circuler. Le second est plus favorable aux arts, à la force maritime d’un Etit insulaire; et il élève de grandes fortunes par les fabriques d'objets de luxe et de productions étrangères, que le commerce extérieur importe brutes, et exporte manufacturées. La France ne peut pas balancer entre ces deux systèmes ; car les mener de front paraît impossible, comme il le serait à un particulier d'exploiter une grande métairie, et de suivre en même temps de grandes upérations de commerce.

(a) Discours imprimé à Marseille, chez F. Brebion, 1778.

Page 1