SUR LA MENDICITÉ
La mendicité et les enfants trouvés sont deux plaies qui rongent Ia France. Elle en a bien assez d’autres ; mais celles-là tendent toujours à s’accroître, sans qu'il soit possible d’apercevoir le terme de leurs progrès, et encore moins d’en espérer la guérison, tant qu’on ne pourra faire autre chose qu’en pallier les effets, et qu'on ne cherchera pas à en connaître les causes et à en combattre le principe.
Le médecin qui traite un chancre vif et rongeur ne se contente pas d’ordonner des applications extérieures et des liniments, mais il défend sévèrement tout ce qui échauffe et irrite les humeurs, et cherche par un régime tempérant à adoucir et purifier la masse du sang.
Le gouvernement vient toutefois de prendre, contre ces deux fléaux de la société, des mesures qui honorent sa bienfaisance ; mais si ces mesures, qu’on peut appeler provisoires, soulagent momentanément le malade, il en faudrait de plus puissantes pour diminuer l'intensité du mal. Nous ne nous occupons dans ce moment que de Ja mendicité. |
C’est donc sans étonnement, mais avec une douloureuse prévision, qu’on a vu M. le préfet de police, digne de tous les respects et de toute la reconnaissance du publie, faire un appel solennel à la charité parisienne pour venir au secours des mendiants dont les dernières lois sur la mendicité n'ont pu que bien imparfaitement soulager les besoins ou diminuer le nombre.
A présent que les grandes scènes de la révolution et les longues guerres qui l'ont suivie n'occupent plus les esprits, qu’une longue paix et une plus grande sécurité ont permis à l’industrie de déployer toutes ses voiles, qu’une agriculture mieux entendue a été payée de ses travaux par des récoltes toujours suffisantes, quelquefois abondantes; enfin, à présent que l'égalité du partage a déjà morcelé la propriété foncière, et multiplié les familles agricoles, dont la propriété diminue à chaque génération, et finira par s'évanouir, toutes ces causes, momentanéwent suspendues par la révolution, ont dû,
depuis Ja restauration, agir avec un redoublement d'énergie, et contribuer, les unes plus, les autres moins, à l’accroissement de la population, surtout de la population ouvrière et prolétaire, dont l'accroissement, toujours plus rapide à raison de son nombre, est favorisé par les travaux plus nombreux que le luxe et le besoin commandent à l’indigence.
Car, qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas, comme on le croit communément ou comme on Je dit, le haut prix des subsistances ou Ja rareté du travail qui produisent le mal dont on se plaint : ces deux causes passagères font dans quelques lieux des pauvres.
et des nécessiteux ; maïs C’est plutôt le bas prix des subsistances et l’abondance du travail qui sont la source du fléau général de la mendicité. En effet, les travaux d’art et d'industrie font naître plus d'hommes qu'ils ne peuvent en nourrir, bien différents des travaux agricoles qui nourrissent tous ceux qu'ils font naître.
Les produits de l’agriculture, quelque perfectionnée qu’on la suppose, sont cependant bornés par l'étendue et la fertilité du sol; les productions de l’industrie sont sans. bornes comme la multiplication de l’espèee:
humaine, et c’est avec raison que M. Malthus, célèbre professeur de Cambridge, a dit que les produits de l’agriculture croissaient en raison arithmétique, 4, 2, 3, 4, 5, etc., et l'espèce humaine, en raison géométrique,
2, &, 8, 16, etc.
On ne peut donc pas dire d'une manièro absolue que les produits de la terre augmentent avec le nombre des hommes employés à la cultiver, et l’on peut le dire de la manière la plus absolue des produits de l’industrie, de celle surtout qui, non contente de mettre en œuvre les produits du sol indigène pour les besoins de ses habitants, travaille les matières premières des quatre parties du globe pour les besoins du monde entier.
On me permettra ici un court parallèle entre l’agriculteur et l'industriel.
L'agriculteur ne vit peut-être pas plus longtemps que l'industriel, mais il conserve
plus longtemps ses forces, exercées par des travaux plus pénibles et plus sains, faits à l'air libre et toujours de jour; il est aussi plus sobre et plus tempérant que l’industriel, sa nourriture est plus réglée et plus saine; s'il se repose le dimanche, il travaille le lundi. L'agriculture a des travaux pour tous les âges, et le vieillard, parvenu au terme de sa carrière, la finit comme il l’a commencée, et garde autour de la maison les enfants et les troupeaux. |
Je ne parle pas de l'intelligence du laboureur, bien autrement exercée par la variété des travaux, la conduite, la réflexion, les connaissances qu'exigent la culture de la terre et le soin des animaux, que celle de l'industriel, occupé toute sa vie à tourner une manivelle, faire courir une navette, ou mouvoir un balancier.
Je ne parle pas non plus de la différence que met entre le caractère et les habitudes de l’agriculteur, et le caractère et les habitudes de l'industriel, l'indépendance du premier, qui ne demande qu’à la nature et n’attend que d'elle le succès de ses travaux, et la dépendance de l’autre, qui attend tout de l'homme, et ne demande qu’à lui.
Aussi lord Feldkirk, après avoir parlé de l'esprit guerrier, des habitudes généreuses, du caractère exalté des montagnards d’Ecosse, se plaint de la disposition qu’ils ont à émigrer en Amérique (1), depuis les changements survenus dans leur état au milieu du dernier siècle, et après la bataille de Culloden, et il ajoute : « S'il ya quelque moyen de retenir ces hommes dans leurs foyers, ce ne peut être que par l'introduction de quelque nouvehe branche d'industrie. Si l’on y réussit, ces hommes prendront le genre de vie et les habitudes des ouvriers de fabriques. Ils pourront, comme d’autres, fournir quelques recrues, mais ils ne ressembleront plus à leurs ancétres. »
L'industriel, appliqué à des travaux sédentaires, dans des lieux fermés, obligé souvent de travailler la nuit pour suppléer, par ce travail extraordinaire, à la modicité de son salaire, est beaucoup plus tôt infirme que l’agriculteur. Echauffé par la continuité et l’uniformité de son travail, par les veilles forcées, il se fait un besoin de l’intempérance ; s’il se repose le dimanche, ils’enivre
(1) C'est cette émigration en Amérique, par suite de Lous les changements amenés par l'industrie, qui fait le sujet d’un des poëmes les plus parfais de l'Angleterre, le Village abandonné, par
PART. I. ECONOM. SOC.— SUR LA MENDICITE.
le lundi, et payé par semaine, tandis que le valet agriculteur n'est payé qu'à l’année, il dispose de son argent bien plus facilement que celui-ci pour le jeu ou le cabaret; il ne fait presque jamais de réserve ni pour ses vieux ans, ni pour sa famille, car les ouvriers des fabriques sont presque tous mariés. La réunion des deux sexes dans les ateliers de l’industrie les dispose au mariage, qui, contracté de trop bonne heure, ne les sauve même pas du libertinage; et lorsque l’âge et les infirmités ont épuisé leurs forces, n'ayant rien amassé ni pour eux ni pour leurs enfants, ils n’ont, les uns et les autres, de ressource que dans la men-
dicité ou les hôpitaux.
Aussi c’est dans les villes manufacturières que se trouvent le plus de mendiants, rt M. Maltbus, que je citais tout à l'heure, remarque qu’en Suisse c’est dans le voisinage des plus riches communes qu'il en a trouvé davantage.
L'industrie occupe la jeunesse, et peutêtre même un peu trop dans un pays qui a besoin de soldats, et ne peut assurément leur donner la solde que leur donne l’industrie. C’est là ce qui s’oppose le plus au recrutement volontaire, et qui nous a valu la conscription. Mais l'industrie abandonne aussi la vieillesse et l’infirmité. Le gouvernement aurait trouvé autrefois de puissants moyens de les assister, dans l’institution européenne des corporations des arts et métiers, qu’il pouvait obliger à faire des fonds pour leur soulagement, et qui même en fai-
Saient souvent.
Ecoutons ce que disait, il y a quelques années, le premier magistrat du canton de Glaris, le landamman Hehr, dans un discours prononcé à la Société économique de ce canton. « L'art de travailler le coton avait été transplanté dans cette vallée; la facilité de l'ouvrage, le prix élevé du travail, ne pouvaient manquer d'attirer des ouvriers à ce genre de fabrique. Un rouet était une dot, un tisserand était un homme dans l’aisance ; on se livrait à cette espèce d'occupation avec empressement, on jouissait du présent sans s'inquiéter de l'avenir. Qu’est devenue celte richesse? Le quart de notre population demande l'aumône, d'honnêtes pères de famille, leurs femmes, leurs enfants, luttent
Goldsmith, dont l'abbé Delille a si heureusement traduit plusieurs morceaux dans son Homme des Champs.
pareillement contre Ja misère et la faim, supportant leur sort.ayec résignation, mais vivant dans l’angoisse et la souffrance. De nouvelles habitudes ont engendré de nouveaux besoins; les doux travaux de nos ancêtres nous sont devenus étrangers. La vi sédentaire,une mauvaise nourriture ef un séjour habituel dans des lieux humides et malsains ont ravi à notre peuple sa santé et sa vigueur naturelle.
« Je. m'arrêle à regret sur ce spectacle ;
mais je dois appeler votre attention sur les suites immédiates de cet état de choses : je veux parler de l'accroissement de la population, de la nécessité de#ourvoir à son entretien, de la fréquentation plus facile des personnes de différent sexe, de ces mariages précoces contractés par des enfants qui auraient encore le plus grand besoin de la surveillance paternelle. » ; -. Ecoutons aussi ce que nous rapporte la Revue d'Edimbourg de 1828, qui certes ne doit pas être suspecte, sur la misère toujours croissante de l’Angleterre qui succombe sous linsupportable fardeau de la taxe des pauvres.
« La population , » dit ce journal, «s'accroît outre mesure , et il n'ya jamais d’égalilé entre le travail demandé et le ‘travail à faire. Des paroisses sont surchargées de trente, quarante, cinquante laboureurs pour lesquels elles n’ont aucun emploi. Bientôt les effets ont correspondu aux causes : des hommes capables de travailler se livrent à la débauche; le père néglige ses enfants, et les enfants ne songent pas à nourrir leurs pères; les maîtres et les serviteurs sont perpétuellement en querelle ; le crime se montre avec une hardiesse toujours croissante, et l'Angleterre, malgré ses prisons et ses châtiments, est infestée de: vagabonds et de voleurs... Les ouvriers vont se dégradant de plus en plus ; leur nombre dépasse déjà tous les besoins, et si l’on permet que la mesure porte ses fruits (la nouvelle taxe des pauvres), elle couvrira le pays de la pauvreté et de la misère la plus ahjecte..…, et toutes les classes industrielles de la société vivront désormais d’aumônes.
« La taxe des pauvres , en 1748, 1749 ct 1750, s’élevait, pour chacune de ces années, à 730,155 liv. sterl,
« En 1817 et 1818, elle s'est élevée jusqu'à la somme énorme de 9,320,440 liv.
sterl., » c’est-à-dire, plus de 242 millions de
francs.
Voilà un grave sujet de réflexion pour nos économistes industriels I! .
L'industrie est donc une cause extrêmement active et continuellement agissante de population, et plus active à mesure que le bas prix des subsistances et l’aPondance du travail en hâtent et favorisent le développement; car lorsque, suivant Ja remarque du landamman Hehr, un rouet est.une dot, un tisserand un homme dans l’aisance, et un métier à tisser une métairie, il se fait plus de mariages, il naît plus d’enfants : il y a plus par conséquent d’êtres que l’industrie ne peut pas occuper encore, d’autres que plus tard elle ne pourra plus occuper du tout, et par conséquent plus de misère et de mendicité.
ll est si bien reconnu que l’industrie est la mère féconde de cette population indigente, que Malthus désirerait forcer une grande partie de la classe ouvrière à s’abstenir du mariage, et que Scarlelt, autre membre des communes, et, je crois, écrivain économiste, propose au parlement d'Angleterre un bill tendant au même but : chose remarquable assurément, que les écrivains protestants, qui ont tant déclamé contre le célibat volontaire de la religion catholique, en soient venus à
recommander le célibat forcé, qu’à la vérité,
pour sauver un peu les apparences ils n’appellent que contrainte morale.
Et certes, pour se convaincre des progrès immenses de l’industrie, dont on ne montre que le côté brillant, on n’a qu’à jeter les yeux sur la France et sur l'Europe, pour y voir des villages devenus des bourgs à la faveur de J'industrie, des bourgs devenus des villes, et en même temps les maisons de détention, les hôpitaux, les bagnes, les lieux où l’on renferme les grands et les petits vasabonds, et qu’il faut sans cesse agrandir, oceupant les- derniers plans de ce vaste et séduisant tableau. sn
Et qu’on ne pense pas que ce soit dans l'intérêt de l'humanité qu’un certain parti pousse de toutes ses forces au développement excessif de l’industrie, et se plaint sans cesse que le gouvernement n’en favorise pas assez les progrès, même lorsqu'elle est au plus haut point de prospérité. Ce parti tient pour elle en réserve l’immense atelier des révolutions, qui donne de l’occupation à toute la population industrielle, à tous les âges, à tous les sexes; car, pour détruire, tout le monde est bon, et si l’on donnait à une population d'enfants le château des
Tuileries à démolir, les plus petits casseraient les vitres, les plus grauds mettraient le feu aux combles, et tous ensemble ne construiraient pas une cabane de berger.
Une autre cause extrêmement active de population indigente est le morcellement toujours croissant, et à chaque génération, ‘de la propriété foncière, qui résout le problème de physique de la divisibilité de la matière à l'infini. En effet, si vous supposez qu'une famille vit aujourd’hui dans l’aisance -avec une propriété foncière d’une valeur quelconque, obligée de la partager entre tous les enfants, qui tous, une fois propriétaires, veulent faire une famille, au premier partage, cette propriété sera à peu près réduite à la moitié ; au second, au troisième, Ja propriété de chacun se réduira de plus-en plus, jusqu’à ce qu’elle tombe dans les infiniment petits, et alors homme possesseur d’un lambeau. de propriété épuise le sol et s’épuise lui-même pour en tirer la subsistance de sa famille; il meurt souvent de bonne heure, et laisse une famille dans la uisère. SRE
Ainsi remarquez bien qu'aujourd'hui lindustrie emploie les grandes machines, et lagriculture les petites. On file avec des machines de la force de cent, de deux cents Chevaux, et l’on cultive avec la bêche et le hoyau ; et quoiqu'il y ait de grands propriélaires qui cultivent avec des moyens puissants, tel riche cultivateur qui emploie aujourd’hui les procédés de la ferme de Roville et la charrue belge, peut voir dans l’avenir le temps où ses enfants seront forcés de cultiver à la bêche, et, comme le disait un grand propriétaire à l’auteur de cet écrit, seront peut-être un jour valets là où ils sont maîtres. | Sans doute, cette culture à bras peut produire sur le même sol un peu plus de blé ou de pommes de terre dans un temps donpé; mais convient-elle à une grande nation propriétaire, cette pauvre et chétive culture qui ne peut avoir d’excédant, ne fait jamais de réserve, et, après avoir, si l’on veut, nourri péniblement quelque temps une grande population, peut, aux premières rigueurs des saisons contraires, la laisser tout entière exposee aux peines et aux embarras de la disette et du besoin ?
Autrefois la religion était chargée de nour-
(1) Les huit maisons des Jésuites supprimées, quoique sans revenus assurés, donnaient tous les jours ic pain ct la soupe à plus de mille pauvres,
PART. J.. ECONOM. SOC. — SUR LA MENDICITE,
rir les pauvres, et elle s’acquittait généreusement de ce pieux devoir : il n'y avait point de ville qui ne renfermât plusieurs couvents, point de campagnes qui n’eussent dans leur voisinage quelque riche mo- Rastère ; les pauvres allaient de l’un à l'autre, et n’affluaient pas, comme aujourd’hui, dans les mêmes lieux (1). Ces grandes propriétés, bien cultivées, bien bâties, dont les
fermiers, moins pressés par des maîtres
moins avides et tranquilles sur leur avenir,
faisaient souvent de grandes fortunes; ces
grandes propriétés étaient de véritables greniers d’abondance, les seuls même qu'on puisse établir et surveiller ; et si l’on se
blaignait que les distributions abondantes qui s’y faisaient favorisaient l’oisiveté, au
moins, en faisant, si l’on veut, des pauvres, la religion les nourrissait, tandis que l’industrie en fait, et ne les nourrit pas.
Les acquéreurs des biens du clergé n’ont
pas hérité de ces charges, et le gouverne-
ment est aujourd'hui le seul et grand distributeur des secours publics. Mais le pauvre recevait l’'aumône des mains de la religion comme un bienfait; il Ja reçoit des mains du gouvernement comme une dette, parce qu'il sait que le gouvernement peut au besoin exiger comme un impôt ce qu’il demande aujourd’hui comme un don gratuit, et que, s’il nourrit à ses frais, loge,
habille et garde dans ses maisons de déten-
tion et de correction des troupes de malfaiteurs et de vagabonds, il doit donner du pain à des hommes qui ne sont que maiheureux.
Cet appel solennel fait à la bienfaisance publique, lorsque la charité particulière est mise par. des quêtes de toute espèce si souvent à contribution ; cette mesure, prise une fois, et, je l'espère, avec succès, sera répétée toutes les fois que la même cause la rendra nécessaire ; et, comme le nombre des indigents doit, comme nous l’avons prouvé, croître avec les progrès de l’industrie, et aussi bien avec ses succès qu'avec ses revers , et croître encore avec l'égalité des partages continuellement répétés, la continuité des besoins doit amener, plus tôt ou plus tard, la continuité des mesures propres à les soulager, Et qu'est-ce que cette vontinuité de bienfaisance, qu'une nouvelle taxe des pauvres? et n'est-ce pas déjà une taxe
et la seule maison de Saint-Acheul donnait plus de 50,600 fr. par an aux pauvres de Ja ville d'Amiens ou des environs.
des pauvres que cet entretien forcé des hospices et des maisons de correction et de détention ?
Nous devons même, en France, arriver à cette taxe des pauvres beaucoup ‘plus tôt qu'on y est arrivé en Angleterre, qui, après la destruction de ses établissements, se trouva dans une situation tout à fait semblable à celle où nous nous trouvons aujourd’hui; mais qui, pour empêcher la mendicité, qui aussitôt après devint effrayante, prit alors des mesures que l’humanité et la religion catholique ne permettraient pas de prendre contre des malfaiteurs.
Laissons en parler les historiens.
On trouve le commencement des iois sur les pauvres dans un acte de la vingt-septième année du règne de Henri VIEIL Cet acte autorisait les schériffs, les magistrats et les marguilliers à faire lever des aumônes volontaires, et en même temps il punissait les mendiants qui persévéraient dans leur état, en leur faisant couper une partie de l’oreille, et même en les mettant à mort comme des malfaiteurs, s'ils y retombaient. |
Le jeune Edouard commença son règne par un äcte qui, pour punir les mendiants, les faisait marquer avec un fer rouge et les faisait réduire en esclavage pendant deux ans, donnant à leurs maîtres le droit de leur faire porter un collier de fer, et de les nourrir au pain et à l’eau.
Elisabeth, après avoir tenté en vain trois fois de suite de faire soulager les pauvres par des aumônes, fit l'acte obligatoire qui est en vigueur aujourd’hui, qu’on appelle la taxe des pauvres, adopté la quarante-septième année de son règne, et qui est devenu une charge si pesante pour les propriétaires, comme nous l'avons vu.
Pendant ce règne et les règnes précédents, on avait accordé des licences pour mendier; mais à la fin il fallut en venir à la taxe obligatoire.
Après l’avénement de Guillaume, et lorsqu'on eut créé une banque et une dette publique, le nombre des pauvres augmenta dans une proportion si démesurée, que le parlement renvoyÿya devant une commission, à l'effet de chercher et d'indiquer un remède à leur iraportunité.
Locke était membre de cette commission, et il dit dans son rapport que la multiplicité des pauvres et la nécessité de l'’augmentation de la taxe pour les soulager sont tel-
lement avouées de tout le monde, qu’il ne
peut pas y avoir de doute à ee sujet, et que, si l’on veut en chercher les causes, on les trouvera, non dans la rareté des vivres ou le défaut de travail, mais dans le relâchement de la discipline et la corruption des mœurs, etc.
Sous la reine Anne, Defoë, autre écrivain économiste, voulait qu’on n’accordât aucun secours aux pauvres, dont il attribuait la pauvreté à leurs crimes et à leurs excès, sans que ni lui ni Locke se fussent demandé d’où venait une corruption de mœurs ou des excès inconnus en Angleterre avant la réforme.
Il y a beaucoup trop de raison et d’humanité en France pour qu’on se porte jamais contre les mendiants à de telles extrémités, et c'est ce qui m'a fait dire qu'après avoir épuisé les moyens de persuasion et les dons pour soulager la classe indigente, si nous sommes jamais forcés d’en venir à des mesures obligatoires, nous les prendrons beaucoup plus tôt qu'on ne les a prises en Angleterre.
Et cependant l’Angleterre, avec une population près de moitié moindre que la nôtre, trouve dans ses vastes colonies, dans un commerce qui embrasse le globe tout entier, dans ses grandes et indivisibles propriétés, l'humeur un peu nomade de ses habitants, et la grande consommation d’hommes que fait sa navigation ; l'Angleterre, dis-je, trouve des moyens d'occuper ou de nourrir la partie indigente de la nation, nioyens qui n'existent pas à beaucoup près en France au même degré.
L'étendue et la multiplicité des entreprises industrielles qui élèvent au profit de la démocratie d'immenses fortunes en capitaux, la division toujours croissante de la propriété foncière, qui ruine et détruit au détriment de la monarchie les grandes fortunes en propriétés foncières, sont deux fléaux patents et incontestables ; et, comme si ce n’était pas assez pour morceler la propriété foncière, des partages continuels de famille, ou même des spéculations particulières qui tirent un meilleur parti des ventes faites par petits lots, des bandes noires d’acquéreurs parcourent la France, et achètent en gros, pour les revendre en détail, les grandes propriétés, genre de commerce où les spéculateurs trouvent sans doute un grand profit, mais qui semble avoir été inspiré de plus haut, comme un appendice de
ta révolution, et une sorte de loi agraire
529 PART. i. ECONOM. SOC. — SUR LA MENDICITE.
qui fut le rêve de tous les Etats populaires.
I! semble cependant que l’industrie creuse à elle-même son tombeau, lorsqu'on voit tous les gouvernements, possédés de la même fureur d'industrie, vouloir toujours vendre et en même temps acheter le moins possible, favoriser les exportations, restreindre les importalions, s’entourer d’une armée de douaniers pour repousser de leurs frontières l’industrie étrangère, el aujourd'hüi que les machines en ont partout égalisé Îles procédés, chercher à se créer une industrie purement nationale.
Les machines, que tous les jours la science de 18 mécanique invente ou perfectionne, ne sont pas en usage depuis assez de temps pour qu’on ait pu encore juger avec certitude l'effet qu’elles doivent produire sur la société ; mais s’il est permis de le conjecturer, d’après ce que nous en connaissons, on peut croire que l’immense quantité de bras qu’elles économisent, tandis qu'elles multiplient à l'infini la production, doit, en diminuant le travail, diminuer en même temps la population, et par conséquent la consommation ;et n'est-ce pas déjà à cette cause qu’il faut attribuer l'incroyable vilité de prix de certains produits de fabrique, qui äutrefois se vendaient à un prix bien plus élevé, lorsqu'il fallait, pour les produire, un plus grand nombre d'hommes, et d'hommes mieux payés ?
IH ya,ce semble, quelque oi à ne se servir que de machines pour produire, et à demander beaucoup d'hommes pour consommer, en réduisant en même temps au plus bas prix possible le salaire du petit nombre de ceux que les machines emploient. Aussi l’on a vu, particulièrement en Angleterre, des populations entières d'ouvriers se porter avec fureur contre ces machines, et demander en même temps une angmentation de salaire.
Il est assez remarquable que, dans le même temps où l’on se plaint de la multitude et de l'importunité des pauvres, qui ne peuvent vivre que dusalaire de l'industrie, et où l'on est forcé de prendredes mesures extraordinaires pour les soulager, nos assemblées législatives ne s’occupent que d'économies el de réductions de traitements. Il faut cependant rendre garde que, s’il s'établit un immense ätelier de travaux industriels chez une nation continentale, propriétaire d’un vaste territoire, et-par conséquent forcément et presque exclusivement agricole, c’est à la
CEUVRES comPL. DE M. pe Bonazp. li.
propriété à nourrir l’industrie, soit en consominant ses produits, soit en soulageant ses besoins, si la consommation ne sufit pas à la production, et qu’elle soit forcée alors de s'arrêter et de réduire le nombre ou le salaire de ses ouvriers. Or, le gouvernement est en quelque sorte le Cal par lequel la propriété vient au secours de l’industrie. Il remplit ce devoir où cette nécessité de deux manières, soit en imposant directement la propriété pour soulager l’indigence, comme il a fait en Angleterre par la taxe des pauvres ; soit en donnant à ses agents, dans toutes les places d'administration, des traitements qui, d’un côté, sont la rétribution légitime de leurs services et le juste dédommagement des occupations lucratives auxquelles ils ont renoncé en embrassant les professions publiques, et de l’autre, leur donnent les moyens de vivre avec honneur et décence, et de faire ainsi honorer le gouvernement dont ils sont les ägents. Je ne suis pas, à beaucoup près, pour l’augmentation des subsides ; je voudrais même, et je le crois possible, qu’on supprimât les impôts qui se lèvent par contrainte, comme l’impôt foncier, supprimé à peu près en Angleterre, et que le citoyen ne payât que des impôts volontaires, comme les impôts indirects. Je tiens même que, chez une nation franche, comme étaient les Francs, nos an cêtres, sauf les dangers extraordinaires de l'Etat, qui peuvent demander des mesures extraordinaires , il ne doit y avoir de contrainte que contre les méchants, et que l’homme, l’homme de la famille, l’homme domestique, ne devrait être employé à des services publics que de son plein gré; et c'est là que je vois uniquement les libertés publiques. 3
Ainsi, dans une grande nation propriétaire, où l’industrie a pris un si prodigieux essor, et où il s’est formé une immense population qui ne peut vivre que de travaux industriels, ce n’est qu'avec une religieuse circonspection qu’il faut se lancer dans le système des réductions et des économies ; le luxe même, et je n’en suis pas le partisan, le luxe sert à l'industrie, et lorsqu'on l’a laissé gagner au point où il est en France, ce n’est qu'insensiblement qu’on peut détruire ou arrêter le cours de ce fleuve qui fertilise une si vaste campagne. Une réduction d'impôts fonciers, à peine sensible sur une propriété aussi morcelée qu’elle l’est en France, ou d’impôts indirects, moins
Sal OEUVRES COMPLETES DE M. DE BONALD, 352
sensible encore sur une immense consom- l’a produit, et lorsqu'il la demande à l'Etat, mation, peut être infiniment préjudiciable à qui ne laboure ni ne file, le gouvernement l’industrie et contrarier les mesures du gou- ne peut la donner aux uns sans l’ôter aux vernement pour en soulager les besoins ; il autres, nourrir les familles indigentes qu'aux faut même penser que ce qui est fait par la dépens des familles propriétaires, ni se-. bienfaisance publique retombe à la charge courir les pauvres sans faire des malaisés. de la charité privée, et c’est encore un nou- La charité particulière devient alors un subvel impôt. side, et la bienfaisance publique ressemble Et cependant, que sont, pour-soulager à l’oppression. Lorsqu'il n’y avait dans nos tant et de si pressants besoins, tous lesef- sociétés d'Europe ni commerce ni argent, forts de la charité privée ou de la bienfai- la bienfaisance songeait à donner au pauvre sance publique ? Que sont même 200,000 fr., la poule au pot ; aujourd'hui que les nations somme à laquelle les journaux nous disent regorgent d'argent, qu’elles couvrent les — quese monte déjà la souscription proposée? mers de leurs vaisseaux et les marchés de Ainsi, faites par tous les moyens prospé- leurs denrées, la philosophie le met à le rer dans un pays le commerce extérieur; Soupe économique... couvrez-le d'ateliers, de fabriques, de ma- ? nufactures ; rendez plus active la circula- Qu'on ne croie pas cependant, d’après tout tion de l'argent, et forcez à tout prix la po- Ce que j’ai dit sur l’industrie, que j'en sois pulation à s’accroître au delà de ce que la le détracteur et l'ennemi. Je ne suis l’enreligion peut en instruire, de ce que le gou- nemi de rien de ce qui contribue à l’ornevernement peut en contenir, quelquefois de ment et au bien-être de la société : j’honore ce que l’agriculture ou le commerce peuvent au contraire une sage industrie, et m’élève en nourrir, et tenez-vous pour assuré qu'il seulement contre son indiscret et excessif vous faudra bientôt entasser une partie de accroissement, qui trop souvent lui fait troucelte population factice dans les prisons, ver en elle-même sa propre ruine; et, en dans les hôpitaux , dans les dépôts de men- cela, j’ai pour moi le témoignage des homdicité, et mettre l’autre au régime. Alors mes habiles de l’Angleterre, qui, sous le l'ordre naturel est interverti. Re doit rapport de l’industrie et de son influence sur trouver sa subsistance dans la famille qui la société, peuvent être juges sans appel.