PART. I. ECONOM. SOC. — SUR EES INSTITUTIONS MILITAIRES
tieri, si elle n'était couverte de forteresses et de soldats.
Cependant que lui fallait-il pour sa défense intérieure et extérieure ? Une bonne et belle garde royale comme celle que nous avons, pour défendre son peuvoir, bien plus menacé par l'ennemi intérieur que ses frontières ne l’étaient par l'étranger : une forte gendarmerie pour appuyer les arrêts de la justice et veiller à la tranquillité intérieure, et tout ce que le goût du militaire, chez une nation guerrière, aurait pu fournir de soldats volontaires pour le service des places fortes. Mais des volontaires, on n’en voulait pas ; rien ne doit se faire volontairement dans un pays libre, et pour aspirer à l’honneur de servir son pays, il fallait y être forcé.
Nos faiseurs militaires, peut-être de tous les faiseurs ceux qui entendent le moins la politique, ne savaient pas que si les républiques anciennes n'avaient point d'armées en temps de paix, et siles républiques modernes, forcées d'entretenir des troupes permanentes, ont préféré les étrangers aux nationaux, et fait assez peu de cas de la profession des armes, il faut en chercher la véritable raison dans la contradiction formelle de cette profession avec l'état de citoyen dans une république. En effet, lorsque les principes d'égalité et de liberté, chimère des démocraties, sont proclamés sur les toits, et inculqués aux enfants même avant la connaissance de leurs devoirs, lorsque tout citoyen peut faire tout ce que la loi ne défend pas, et même à cause de la faiblesse des lois criminelles, fait souvent impunément ce qu’elle défend; assurément il est étrange que la jeunesse la plus florissante d'une nation, seule déshéritée de si beaux droits, soit malgré elle comme incarctrée dans une profession qui ne lui permet pas les actes les plus légitimes ou les plus inditférents de la vie, d’aller ou de venir où bon lui semble, d'agir ou de se reposer ; de se marier ou de prendre telle ou telle profession, et que le soldat soumis à celui qui a été soldat comme lui, en soit puni, parce qu'il manquera un bouton à sa guêtre, ou qu’il y aura une tache à son habit. Une discipline si sévère dans des pays si libres, n'était pas même adoucie par les leçons de ces orgueilleux sénateurs ou de ces opulents commerçants qui, dans les républiques anciennes où modernes, en possession des prééminences et des douceurs du gouvernement civil, criaient de leurs palais à la jeunesse qu'ils poussaient aux armes: Zl est beau de mourir pour su
patrie, et se réservaient, eux, de vivre pour ile.
Mais ce même état, rigoureux esclavage, quand il était forcé, s’ennoblissait et devenait sacrifice lorsqu'il était volontaire, c’est-à-dire qu'il était l’exercice le plus étendu de la liberté de l'homme, parce qu'il était l'acte le plus absolu de sa volonté. Ainsi, tandis que dans les républiquesle service militaire ‘était méprisé comme étant une véritable servitude, et qu’on n’y pouvait lever des soldats que par conscription (1), ilétait honoré dans les monarchies, et plus que toutes les autres professions, parce qu'il y était un noble et généreux sacrifice ; et le recrutement volontaire suffisait habituellement à la défense de l'Etat.
Le parti qui parlait si haut de liberté et d'égalité, mais de la liberté et de l'égalité des démocraties, où il n’y eut jamais ni l’une ni l’autre, ne voulut donc pas de recrutement volontaire, institution beaucoup trop monarchique, dont il laissa pour la forme le nom danslaloi, tandis qu’il en contrariait l’exécution de mille manières, et il propose comme institution fondamentale le recrutement forcé.
La Charte, il est vrai, avait formellement aboli la conscription, mais on soutint que le recrutement forcé n'était pas la conscription, et la majorité des deux chambres le décida ainsi. Le lendemain on entendit les crieurs publics annoncer dans les rues : Décret du corps législatif qui établit la conscription, et le peuple n’en a jamais pu faire la différence.
Il y avait dans cette combinaison, une grande connaissance du cœur humain et même de l’histoire.
Le jeune homme qu’on arrache à sa famille, à ses goûts, à ses habitudes, à ses espérances de fortune, conserve dans la profession militaire une dispositionchagrine qu'augmentent encore et les chances périlleuses et la discipline sévère et minutieuse du métier, et cette disposition générale peut rendre le soldat plus accessible aux séductions et aux mécontentements. L'homme volontairement engagé n’a, s'il est trompé dans son attente, de plainte à former que contre lui-même; il n’a pas même d’indemnité à demander, puisqu’il a mis en balance les chances de bonheur et de malheur que le service peut offrir. Le conscrit, au contraire, a vu, malgré lui et par le fait d’une loi spéciale, portée contre lui
(1) I y avait véritablement moins de patriotisme
dans ces anciennes républiques si vantées que dans nos monarchics. Le service, encore temporaire était
seul, ses espérances troublées, sa volonté contrariée, le destin de sa vie tout à fait changé ; il peut se plaindre de la société et exiger d'elle tout ce qu'elle lui a ravi. Aussi le soldat français était autrefois renommé pour sa gaieté et ses chansons; il me semble qu'aujourd'hui il obéit, mais il ne chante plus. La conscription affaiblit ou tue l'esprit militaire d’une nation ; mais en même temps, elle favorise l'esprit de conquête particulier aux républiques. L'homme qui s’est laissé ravir sa liberté naturelle n’a plus rien à refuser à des chefs ambitieux, etil les suivra au bout du monde. C'est avec des conscrits que Rome faisait ces guerres continuelles qui lui donnèrent l'empire de l'univers; et' c’est aussi avec des conscrits que la France a ravagé 1 Europe. |
Mais ilne suffisait pas d'avoir introduit de la démocratie dans la composition de l’armée; il fallait ôter à l'avancement ce qu’il pouvait avoir de monarchique, et contre le texte formel dela charte, qui donne au roi l'entière et absolue nomination aux emplois de terre et de mer, il fut décrété que l’avancement serait indépendant du roi, et réglé suivant un mode déterminé; et dès lors, on put faire entrer dans l’armée tous ceux qu'il aurait fallu en exclure et en exclure ceux qu'il aurait fallu y faire entrer, et l'exécution n'a que trop souvent répondu aux vues secrètes des provocateurs de ces dangereuses mesures
En même temps on travaillait avec une incroyable persévérance à exalter des regrets, arouvrir des blessures, à porter au plus haut degré l’orgueil et la gloire militaire ; les théätres, les livres, les chansons, les gravures, tout y servait et fut employé avec une exagération et une profusion qui décélaient les vues profondes et secrètes du parti de la révolution. Tout ce qui tendait à amortir cette dangereuse effervescence, était regardé comme un attentatàla gloire nationale, qui ne datait que de l'an premier de la république, finissait tout juste à l'an dernier de l'empire, et quelanation ne pouvait payer trop cher.
Cependant si l’on distingue l’armée de la nation, sil’on en fait une institution, un corps, une puissance qui ait une existence propre et des droits particuliers, il faut aussi lui reconnaître des devoirs enversla nation; car dans les rapports qu'elles ont ensemble, tous les devoirs ne peuvent pas être d’un côté, et fous
forcé à Rome, et le soldat (soldé depuis le siége de Veies) mieux payé que chez nous.
les droïts de l'autre. Or, si la nation doit à l’armée de lui fournir en matériel et en personnel tout ce qui est nécessaire à sa formation et à son entretien, si elle lui doit surtout l’honneur, la considération etde justes récompenses, l’armée aussi doit à la nation non pas des constitutions, comme à Madridet à Naples, pas même d'agrandir son territoire, mais de Ja conserver, dela préserver d’invasion, et de garantir son indépendance, de respecter surtout ce que la nation respecte, et d’obéir à ceux à qui la nation obéit. Peut-être qu'en réglant ainsi le compte de la nation et de l’armée, puisqu'on veut les distinguer l’une de l’autre, on trouvera que lanation a largement rempli son engagement, et qu’il y à eu pendant trente ans assez de levées en masse, de conscriptions, de réquisitions et d'impositions. Quel a étéle dernier et inévitable résultat de tant de sacrifices? L'univers le sait. Et ces rois si calomniés, même les plus ambitieux, ont-ils jamais attiré sur la nation plus d’ennemis que l’armée ne pouvait en repousser, comme l’a fait celui dont l’histoire, quelque briliante qu’elle ait été pendant dix ans, finira toujours par les campagnes, ou plutôt par les longs convois funèbres de Moscou et de Dresde, la bataille de Waterloo, la prise de Paris et deux milliards de contributions, payés à l'étranger? Si ce n’est pas la faute de l’armée, ce n’est pas non plus celle de lanation ; maisenfin dansce triste résultat de tant de courage et de tant de sacrifices, il n’y a pas de quoi accuser la nation d’ingratitude envers l’armée, lui faire payer des gloires qui lui ont coûté déjà si cher, et moins encore de quoi regretter celui qui lui a fait de si profondes blessures.
Car puisqu'il faut le dire, de gloire individuelle qui consiste à braver les dangers, à recevoir la mort avec courage, à conduire avec habileté de grandes entreprises militaires, il y en avait plus qu'il n’y en avait jamais eu en France, parce qu’il s'était tait des guerres plus longues et plus meurtrières qu’à aucune autre époque de notre histoire, et avec des armées plus nombreuses; et jamais on ne s'était battu sur autant de points à la fois, et on n’avait montré plus de valeur et une plus audacieuse habileté. C'était là, je le répète, de la gloire individuelle; de cette gloire qui est la même pour le vaincu et pour le vainqueur, quelquefois même plus éclatante dansune résistance opiniâtre et malheureuse, que dans le plus heureux succès; et certainement l'histoire romaine, en racontant