‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 74 sur 306 · PART. LL ECONOM. SOC. — SUR LES INSTITUTIONS MILITAIRES · texte numérisé non relu

PART. LL ECONOM. SOC. — SUR LES INSTITUTIONS MILITAIRES

le siége de Sagonte, s'arrête avec plus de complaisance sur le courage des assiégés que sur la valeur des assiégeants.

Mais ce n’était pas là de la gloire nationale, qui consiste uniquement à agrandir le territoire national dans une guerre offensive ; et dans une guerre défensive, à le conserver dans son intégrité. Cette gloire est aux yeux de l’homme d'Etat tout entière dans le dernier résultat des opérations militaires, et le plus heureux (quand la guerre est légitime), est aussi le plus glorieux. Oril en coûte de le dire: de toutes nos conquêtes, nous n'avons conservé que celle qui a été faite sur le Pape par la constituante, et Bonaparte lui-même après avoirprodigué des millions d'hommes et desmillions d'argent, après avoir fait couler plus de sang et plus de larmes qu'aucun autre ravageur du monde, et mis le feu aux quatre coins de l’Europe, à fini par perdre la Belgique, que dix fois il a pugarder, et vendre la Louisiane commeun effet de peu de valeur.

Cette exaltation militaire, inspirée par des hommes qui auraient voulu en faire un instrument de révolutions nouvelles, était partagée de bonne foi par tous ceux qui, ayant passé leur vie dans les camps, témoins de la valeur de nos conscrits, acteurs eux-mêmes dans ces mémorables faits d'armes, s'étaient accoutumés à voir la patrie là où elle avait été si longtemps, sous la tente du combat, plus glorieuse et moins cruelle que dans le prétoire du gouvernement, ou même le palais de la justice ; elle était partagée par une foule de jeunes gens qui, étrangers par leur âge aux crimes de la révolution, comme aux triomphes de nos arméés, étrangers aussi à toute connaissance politique, ne voyaient que la noble profession des armes, et sa brillante livrée, et ses flatteuses espérances.

Mais les hommes appelés à prononcer sur les destinées de leur patrie, devaient être occupés d’autres soins. Is devaient réfléchir, et sur l'effet politique et moral du recrutement forcé, et sur le danger de soustraire les emplois militaires au choix libre du souverain, et d'introduire dans l’armée des fidélités suspectes et des mécontentements avérés; et surtout sur les charges énormes qui résultaient d’un état militaire immense, actif ou inactif, lorsqu'il eût fallu, surtout à l’avénement du roi, consoler les familles de leurs longues douleurs ‘et faire oublier aux peuples les exactions et les réquisitions de toute espèce quiavaient si longtemps pesé sur les petites fortunes. Ce système de crédit moral fondé sur l'affection

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et la reconnaissance des peuples et la liquidation, si j'ose le dire, dela dette sacrée de la bienfaisance royale envers les sujets, pressaitun peu plus que le vaste système de crédit fiscal, bien plus républicain que monarchique, et que la liquidation des dettes oubliées de fournisseurs de toutes les époques, même de celle des cent jours.

La discussion élevée dans la chambre des députés et dans celle des pairs mit ces vérités dans le plus grand jour; l’auteur de cet article et ses amis firent les derniers efforts, pour faire prévaloir le système monarchique du recrutement volontaire, et maintenir les justes droits de la couronne dans la nomination aux emplois. Aucune objection ne resta sans réponse, et surtout celle que l’on tirait de l'exemple de quelques autres Etats, Etats où, par desraison$ particulières et des dangers qui leur sont propres, la nature avait établi la copscription bien plus que la politique. Tout fut inutile : dans tous les Etats en péril, depuis.les siéges de Troie et de Jérusalem, jusqu'à celui que soutient en ce moment la société, il a paru des prophètes qui n’ont pas été écoutés. « Les gens sages l'avaient prédit, » dit Bossuet , en parlant des révolutions d’Ansleterre ; « mais les gens sages sont-ils écoutés? »

Ainsi nous voulions être libres, et pour formuler les deux grandes institutions défensives du corps social, le jury et l'armée, nous eommencions par exclure toute liberté, et nous forcions, par les peines les plus sévères, le père à aller juger et le fils à aller combattre. Nous croyions être égaux, et sans parler des grandes inégalités établies par le système électoral, notre égalité était une égalité de contrainte pour les fonctions les plus redoutables, celles pour lesquelles les esprits et les corps sont le plus inégalement partagés, la fonction de juger à mort, et celle d'exposer sa propre vie dans les combats.

Ainsi tout ce qui pouvait détacher les peuples de l'affection due à la maison régnante, et lui rendre la restauration indifférente ou odieuse, le recrutement forcé. et les impôts furent décrétés sans nécessité ou sans mesure, malgré les observations des royalistes , ct pour trouver un motif à ces actes qui pouvaient avoir des résultats si funestes, on supposa des ennemis quine songeaient pas à nous attaquer, et on fit revivre des créanciers qui ne s’attendaient plus à être payés.

I n'est plus permis d'en douter, outre les moyens publics et avoués, le parti factieux em-

ployait des moyens secrets, et en même temps qu'il poursuivait avec fureur les missions religieuses qui prêchaient l'affection pour la personne du roi, l’obéissance aux lois ét la paix entre les citoyens, il se faisait de mille manières des missions secrètes auprès des soldats pour les détourner de la fidélité qu’ils devaient au roiet de l’obéissance qu'ils devaient à leurs chefs. | 4

Heureusement l’armée française, quoique constituée d’après les principes républicains, a conservé l'esprit monarchique ; et cet esprit, qui s'était formé dans un temps où le soldat était volontaire et l'officier forcé (par des préjugés de famille), a prévalu jusqu’à présent sur cet autre esprit que peu* former à la longue une constitution militaire tout opposée à celle où le soldat.est forcé et l'officier est volontaire; puisque, commençant par être simple soldat, et n'étant retenu par aucun préjugé, il peut toujours borner lui-même son avancement à la durée de son engagement, ou se dispenser de tout service, en achetant un remplaçant; car, ce qu'il y a de plus étrange, on préférerait pour la composition de l’armée des volontaires achetés que des volontaires gratuits.

Honneur à la garde royale qui a montré dans ces derniers temps autant de fidélité que de courage et de discipline ; honneur bumortel à ces officiers que des dégoûts ou des séductions de toute espèce n'ont pu déterminer à céder à d’autres le poste qui leur était confié ; honneur enfin à tous les corps de l’armée qui ont su repousser de coupables suggestions et conserver intact l'honneur deleurs drapeaux contre ceux qui voulaient le fléir!

Mais l’effet le plus sensible et le plus maiheureux de cette nouvelle organisation a été de dégoûter les jeunes gens d’une carrière pénible et périlleuse, flétrie à son début par cequ'il ya de plus insupportable pour des âmes élevées et de plus contraire aux principes d’un gouvernement libre : la contrainte exercée non pour un délit, mais pour commander une fonction.

Cependant ces conquêtes que Bonaparte n'avait pas su faire ou garder au profit de la France, la révolution les a faites à son profit, et à l’aide des armées, elle s’est étuslie en Es-

pagne età Naples.

Nous avions parcouru dans quelques années toutes les phases politiques que Rome, seul Etat qu’on puisse dans sesrévolutions comparer à la France, n'a pareourues que dans quelques

cès, vainement tentés à

LA sd

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siècles. Comme Rome, nous avions commencé par des rois, et nous avions eu sénats, consuls, tribuns, dictateurs, décemvirs, triumvirs, proscriptions, exils, confiscations, guerres civiles, usurpations, empereur enfin. Voilà toutes ces révolutions arrivées à la dernière phase, à celle dont parle Tacite, lorsqu'il dit : Suscepere duo manipulares imperium romarum transferendum, et transtulerunt; des sol dats se sont faitsentrepreneurs derévolutions, et il a suffi de deux jeunes gens tirés des derniers rangs de l’armée pour prendre la royauté à détruire comme on prend un édifice à démobr, et ils ont réussi; et ces coupables ex- Paris, ont eu jusqu'à présent ne succès à Madrid et à Naples.

C'est donc à ce triste résultat que débit aboutir l'esprit du siècle, le progrès des lumieres, la pcrfectibilité de la raison, et tous ces bienfaits que la philosophie, en possession du pouvoir, devait verser à pleines mains sur l'humanité ! Dessoldats attententau pouvoirdu chef detoute laforce publique | Des sujets détrô nent leur souverain | Desenfants veulent à main armée donner des lois àleurs pères Let le traitre qui les excita à la révolte, roi du jour qui a remplacé celui de la veille, sera lui-même chassé par celui du lendemain. De viis hypocrites qui n’ont de force que la faiblesse des lois qu’ils ont faites, applaudissent à ces scandales, encouragent ces horribles orgies de la licence militaire, et déjà renversent leur idole, la souveraineté du peuple, pour élever à sa place un audacieux centenier disposant d’une poignée de mutinés, qui crée aujourd’hui, pour les détruire demain, des assemblées soidisant politiques, vains fantômes de pouvoir, quise croient souveraines lorsqu'elles obéissent au roi Quiroga ou au roi Pépé.

En Espagne on copie la révolution de France; à Naples on copie la révolution

‘d’Espagne ; en France des misérables veulent

se copier eux-mêmes, et renouveler 93, pour en montrer la route aux autres peuples.

L'Europe aujourd’hui fait pitié aux hommes

‘| d'esprit et horreur aux hommes vertueux;

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et quand ceux que la société a institués ses défenseurs deviennent ses oppresseurs et ses tyrans ; quand il suffit d'un colonel, d'un régiment, et de quelques heures pour détruire une royauté, une religion et une nation de tant de siècles, quand les hommes dont on sait le nom et la. demeure, et des écrits avec noms d'auteurs et d'imprimeurs, peuvent impunément applaudir à de pareils excès, et sans doute, en conseiller et en diriger les auteurs ; l'Europe ne peut plus que se débattre dans les horreurs d’une longue agonie, et si se n'est la fin du monde qui approche, c'est la fin de la société... Et si l’imagination vivement excitée par un si grand et si affreux spectacle, l'imagination qui aime à s'élancer dans les profondeurs de l'avenir, demandait à la société, si elle n’a pas eu le

pressentiment de sa fin, et à la religion dépositaire des destins du monde, si elle n’en n'a pas averti ses enfants, peut-être dans ces prédictions mystérieuses où a été consignée, il y a dix-huit siècles, l’histoire des temps qui devaient suivre, trouverait-elle l’histoire symbolique des temps qui sont arrivés. Ce soleil qui refuse sa lumière, ces astres éclipsés qui, sortis de leur orbite, errent dans lespace, ces tremblements de terre, ces guerres, ces famines, ces maladies, tous ces phénomènes avant-coureurs des ‘derniers jours du monde,

pris dans un sens moral, seraient à ses yeux la religion prête à retirer le flambeau qui

éclaire l'univers; les chefs des nations, ees

astres du monde politique qui ont perdu la route qui leur était tracée et qui errent dans le vague des théories humaines, le bouleversement du monde social; les guerres de doctrines qui tuent les esprits; la famine de la vérité, seule nourriture des intelligences, la contagion de l'erreur, véritable peste qui désole la société... et sans doute, après ces grandes cätastrophes morales, plus effrayantes pour les esprits qui réfléchissent, que ne le seraient pour les sens, les désordres per siques; l'Europe en silence attendrait.….. un dernier jugement sur les peuples et sur les rois.

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