‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 75 sur 306 · PAR VOIE D’ÉLECTION · texte numérisé non relu

PAR VOIE D’ÉLECTION

On annonce une nouvelle loi sur la composition des corps administratifs des communes et des départements.

Cette composition, jusqu’à présent, a été monarchique ou formée par le roi; le parti libéral veut qu’elle soit désormais populaire ou formée par le peuple.

C’est dans cette hypothèse que je viens discuter cette mesure, non assurément par esprit d'opposition, si elle peut être utile, mais pour en prévenir les suites, si elle est imprudente où dangereuse.

Je ne m'adresse pas aux provocateurs libéraux de cette loi qu’ils appellent vitale, et

! qui peut être mortelle; les libéraux, soit

iguorance, soit prévention, déclament, injurient, et ne discutent pas. Je m'adresse aux

- ministres.

Dans tout État, il y a un principe monarchique et un principe populaire, parce qu’il y a partout gouvernants et gouvernés, pouvoir et sujet.

Le principe monarchique peut être plus ou moins développé; le principe populaire l’est toujours assez, si même il ne l’est pas trop.

Dans tout Etat aussi, il y a deux parties, moyens nécessaires de toute stabilité et de tout ordre : constitution et administration, deux parties que l'on confond tropsouvent, et qui sont nettement distinctes l’une de l'autre.

La constitution est le fempérament de l’Etat, l'administration en est le régime.

Les locutions les plus usuelles confirment cette distinction : on dit indifféremment en parlant de l’homme, constitution et tempérament, et en parlant de l’Elat, administration et régime.

Si la constitution de l’Etat est forte ou

monarchique, l’administration peut sans

danger être faible ou populaire; si la constitution est’ faible ou populaire, l’administration doit être forte ou monarchique.

Ainsi, pour revenir à la comparaison prise de l’homme (et toutes les comparaisons de

(1) Les baronies des Etats étaient des titres de terres, et non des emplois.

la société à l'homme.sont justes, parce que la société est le corps dont l'homme est l'élément), les hommes faibles de tempéra-

ment ou de constitution doivent, comme on

dit, vivre de régime; et ceux dont la eonstitution est vigoureuse peuvent quelquefois impunément se permettre des écarts de régime et même des excès. Cependant des vices de régime peuvent à la longue entrai-

ner la ruine de la constitution la plus forte :

dans les individus ou les États, et nous n’irions pas loin pour en trouver la preuve.

Ainsi, dans l’ancienne France, dont la constitution était monarchique, les corps administratifs de commune ou de province, les pays d’États, même avec leurs comtes et leurs barons, les assemblées provinciales, etc., étaient de véritables assemblées populaires ; elles en avaient l’esprit et trop souvent la turbulence et les orages : mais la force de la constitution monarchique en prévenait ou en réprimait les écarts, et retenait dans le vase cetteliqueur en ébullition toujours prête à déborder.

Cette administration populaire laissait, même un peu trop, flotter les rênes; et c'est ce qui faisait dire à un grand Pape, qui s’étonnait de la force de la France malgré le laisser-aller de son administration, « que la France était gouvernée par la Providence. »

La France, sans doute, eût été trop forte, si son administration eût été aussi vigilante que sa constitution était forte.

La distinction entre la constitution et l'administration était si bien marquée, que les hommes ‘qui tenaient de plus près à la constitution, je veux dire la noblesse militaire, n’occupaient pas des emplois administratifs (1), pas même le premier de tous, les intendances de province; et que la no-

blesse de robe, qui tenait cependant beau- :

coup plus à l’administration, je veux dire :

les parlements, faisaient volontiers sentir leur autorité aux intendants, qu’ils n’appelaient jamais que du nom peu recommandable en France, de commissaire départi.

On a beaucoup parlé de l’ancienne aristocratie pour lui opposer la démocratie. 1 n’y avait point dans l’ancienne France d’aristocralie politique, puisque la noblesse, quelles que fussent ses richesses, son ancienneté et son illustration, n'y était qu’un service; et ce m'est que depuis qu'elle est devenue un pouvoir par la pairie, qu’il y a une aristocralie, aristocratie politique placée dans le corps qui est conslitutionnellement revêtu du pouvoir de faire ou d'empêcher la loi.

Que cette aristocratie soit noble ou bourgeoise, c’est-à-dire, héréditaire ou viagère, elle est toujours de l'aristocratie; et c’est avec raison que J.-J. Rousseau ne met aucune différence entre l'aristocratie bourgeoise de Genève et l’aristocratie noble de Venise, ou les magnifiques seigneurs de l’une et de l’autre (car c’est ainsi que tous s’appellent) : et si l'aristocratie de Venise était héréditaire de droit, celle de Genève tend à le devenir au moins de fait, et à faire passer à ses descendants ses honneurs et ses emplois.

Ce que nous avons dit de l’administration qui doit être monarchique, quand la consüUtution est populaire, s’est à tel point vérifié en France, que toutes les fois qu'il y a eu dans l'Etat des mouvements populaires, qui ne sont jamais que l'effort que fait la démocratie pour s’introduire dans la constitution de l'Etat, l’administration, par la seule force des choses, est devenue plus

monarchique, et alors les gouverneurs de provinces, et jusqu'aux maires, ont pris une plus grande autorité. C’est pour cette raison

que la démocratie de la Constituante ou de la Convention, fidèle à la maxime de diviser pour régner, et redoutant le pouvoir et l’influence de la commune.de Paris, a fait douze municipalités de la prévôté des marchands, nom qu’on donnait alors à la mairie unique de cette grande cité,

Sous la démocratie de la Convention et du Directoire, l'administration était horriblement monarchique ou plutôt despotique ; et l’on sait comment administraient les pachas ou commissaires envoyés dans les départements par le Comité de salut public, administrateur suprême de la fortune et de la vie de tous les citoyens.

Sous Bonaparte, l’administration était aussi despotique que le gouvernement; mais ce gouvernement même était aussi une démocratie militaire, car le despotisme est la démocratie dans le camp, comme la

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