‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 77 sur 306 · I. ECONOM. SOC.— DES CORPS ADMINISTRATIFS · texte numérisé non relu

I. ECONOM. SOC.— DES CORPS ADMINISTRATIFS

leur reproche et ce qu'on veut en faire, et les ministres ne peuvent pas l’ignorer.

On reproche aux conseils généraux dont le coryphée du parti libéral, parlant à la tribune, a osé dire à la face de deux cents membres de ces conseils, qu’ils ne méritaient pas sa confiance ; on leur reproche ces vœux si monarchiques et si religieux, consignés dans leurs procès-verbaux, ces vœux qui sauveraient la religion et la monarchie, s'ils étaient exaucés. Et gardez-vous de croire que ce soit dans l'intérêt des eommunes ou des départements que le parti libéral demande si impérieusement leur recomposition par le peuple; il se propose d’autres intérêts, et cache sous ce voile transparent des desseins plus profonds... Il veut des corps administratifs à la disposition d’une faction, il veut des maires qui ne s'accordent ni avec le curé, ni avec les grands propriétaires, et nous en avons eu la preuve dans une circulaire récente du comité-directeur, dont on ne prend plus la peine à présent de nier l'existence, comme-on le faisait avee hypocrisie il y a un an. Le parti libéral veut des conseils généraux qui tourmentent leur évêque, il veut commander à tous des pétitions contre la religion et la monarchie qu’on puisse présenter comme l'expression de l'opinion publique. 1Ï veut enfin de la démocratie dans l’administration comme dans la constitution ; il en veut partout, et malheur à nous, aux ministres, à la France, si l’on cède à cette volonté, lorsqu'il est si facile, oui, si fucile, et surtout si honorable et si sûr de lui résister (1)!

Mais il est un autre effet de ces élections introduites jusque dâns les lieux les plus reculés du royaume, effet presque insensible à Paris, mais qui est dans les provinces une véritable calamité.

J'ignore si nous en viendrons jamais aux désordres des hustings dans les élections d'Angleterre, honteuses saturnales dont un peuple chrétien et civilisé devrait rougir, et que nos libéraux admirent sans doute comme la preuve la plus décisive de leur entière liberté ; mais sans que nos élections soient aussi bruyantes, elles sont bien plus funestes que des combats à coups de poing, à la paix intérieure et à l’union entre habitants d'une même ville, Dans des lieux

de citoyens, le payement de la justice, de l’armée, des culles, de tous les services publics, ce refus est impossible.

déjà divisés par les opinions politiques, ces luttes d’intrigue où la calomnie, la détraction, les menaces de vengeance, les promesses, et quelquefois la vénalité, sont employées sans pudeur, et souvent contre des citoyens paisibles qu'on aura forcés de venir aux élections; ces luttes, dis-je, rompent tous les liens d'amitié, de parenté, de bon voisinage, et éternisent les divisions dans les familles. Ces manœuvres odieuses ont peu d'influence à Paris sur lunion entre des hommes qui se connaissent à peine, et, hors le temps des élections, ne se rencontrent que par hasard. Dans les grandes cités, on ne songe qu'au plaisir qu’on y retrouve sous toutes les formes, et rien n’y laisse de traces profondes; mais dans les petites villes, où il y a peu de sujets de distraction, et tout, hors Paris, est petite ville, les sentiments sont plus profonds, les haines plus durables entre des hommes qui sont toujours ensemble et se retrouvent à chaque pas. Là où il n’y a pas de plaisirs, on demande au moins le bonheur, et’le bonheur n’est que dans

l'union des famifles et la bienveillance mu-

tuelle entre les concitoyens.

Une fois cependant que la loi que nous discutons sera décrétée, la voilà dans l'ordre légal; et l’on sait tout le parti qu'on a tiré de l’ordre légal... Mais ce qu’il v a ici de remarquable, est que la charte n'y sera plus, puisque le complément de la charte (car c’est ainsi que le parti libéral appelle cette loi) sera de lavoir violée dans l’article fondamental qui donne au roi ja nomination aux emplois, et à tous les emplois administratifs. Il est honteux assurément, dans unsiècle quise dit aussi avancé en politique, et chez un peuple chrétien et civilisé, il est honteux de voir invoquer l’ordre légal d’une manière absolue par un parti qui s'appelle fastueusement libéral, lorsqu'on a vu l'ordre légal dans les erreurs de la constituante, dans les fureurs de la convention, dans le despotisme de Bonaparte, dans cinquante mille lois toutes d'urgence, et plus insensées les unes que les autres; lorsqu'on le voit encore en Angleterre, dans l’oppres-

. sion des Catholiques d'Irlande; en Turquie,

dans la polygamie et l’esclavage; en Chine, dans le meurtre des enfants sacrifiés à l'es-

(4) Pour donner un exemple de la distinction du léqal et du légitime, le divorce, là où il est permis par la loi, estde l'ordre légal’; lindissoluhilité du lien eonjugal est de l'ordre légitime, La démocratie,

prit du fleuve ; lorsqu'on l’a vu chez les Romains, dans les jeux sanglants de l'arène, on le droit barbare de leurs guerres; en Grèce, dans la prostitution consacrée chez tous les peuples idolâtres, par l’immolation des victimes humaines. Il n’y a pas d'association humaine qui puisse exister sans un ordre légal quelconque; et les brigands entre eux obéissent à la loidu partage égal du butin etde leur défense mutuelle contre la force publique.

Parlez donc à des hommes raisonnables, à des Chrétiens, d’ordre légitime qui ne s'applique qu’à des lois justes, sages, naturelles, et non d’ordre légal qui s'applique

ou peut s'appliquer à toutes les lois,

même les plus absurdes. L'ordre légal

est de l’homme ; l’ordre légitime est de la

uature, ou plutôt de son auteur. Et peut-

être les connaissances philosophiques de nos libéraux ne vont-elles pas jusqu'à savoir que deux mots expriment deux idées.

Si vous ne voulez pas en croire la raison éclairée par les lumières du christianisme, croyez-en un philosophe élevé à l’école du paganisme, et le premier des philosophes païens : «Gardez-vous, » dit-il, «de regarder

-comme des lois tout ce qui, dans la légis-

lation des divers peuples, porte le nom d’édits ou d'ordonnances.» Neve putes legem esse omne quod in institutis populorum scitum est. (Cic.) |

Ët le même philosophe, distinguant avec précision ce qui n’est que légal de ce qui est légitime (1), donne le moyen de le discerner. « Ge n’est, » dit-il, «que dans la nature qu’on peut trouver la règle qui sert à distinguer une loi bonne d’une mauvaise ; » legem bonam a mala nulla alia nisi natural norma dividere possumus. Q

Il serait assez difficile de décider à quelle nature appartiennent bien des choses faites au nom de l’ordre légal, et qui ne sont certainement ni dans la nature politique, ni dans la nature religieuse,

Tout ce qu'on peut dire sur cette matière est que la perfection de la législation consiste à rendre légal tout ce qui est légitime,et légitime tout ce qui est légal, c’est-à-dire à faire de bonnes lois et à n'en pas faire d’autres.

Nous avons fait, en bien peu de. temps, de grands pas dans un nouveau système :

les libéraux et les impies triomphent; les

là où elle est constitution, est de l’ordre légal ou humain; la monarchie est de l'ordre légitime, naturel ou divin, car ces mots sont sÿynonymes.

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