‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 79 sur 306 · DISCOURS POLITIQUES · texte numérisé non relu

DISCOURS POLITIQUES

ÿ 1".—DE La FRANCE ET DE L'ÉSPAGNE.

Ea France est, depuis Charlemagne, le centre du monde civilisé, et le point autour duquel tourne le système social de l'Europe.

Aînée des nations chrétiennes, elle a vu successivement chaque Etat, à mesure qu’il s'élevait sur l’horizon politique, prendre sa place autour d’elle, et rendre hommage à la suzeraineté de ses mœurs, de ses exemples, de sa littérature, de sa langue surtout, et par conséquent de ses ppinions, empire bien plus glorieux, et, si elle le veut, bien plus durable que celui de la force.et.de la victoire. En un mot, destinée à tenir les rênes de l’Europe, elle a été punie de les avoir abandonnées, et même forcée à les reprendre-par les plus extrêmes calamités.

Jamais un plus grand spectacle ne fut offert à l’homme civilisé: les anciens, qui vivalent aux premiers jours dela société, ne pouvaient observer ces lois générales de

l’ordre social qui ne se découvrent-que dans.

les derniers temps, à la faveur d’une longue expérience, et surtout de l’expérience des (1). Les discours politiques qui suivent, jusqu’à

celui de la Turquie, ont été publiés dans le Mercure de France des années 1800 et 1804, et bian avant

révolutions; et c’est dans la science de la société qu’il est vrai de dire que les enfants en savent plus que les pères.

‘Essayons de présenter quelques observations sur l’état actuel de l’Europe : elles ne paraîtront pas déplacées à la fin d’une année fertile en événements importants, et à l’ouverture d’une autre qui offrira sans doute des événements décisifs. Mais pour conjecturer, avec quelque certitude, ce qui peut résulter de la crise actuelle, il faut en reprendre l’histoire de plus haut, et jeter un coup d'œil général et rapide sur son origine etses progrès.

A l'instant que la France, détournée de sa route par des guides imprudents, embrasa de ses feux l’Europe qu’elle éclairait de sa Jumière et vivifiait de sa chaleur, toutes les puissances, dans l’attente de ce qu’elle allait devenir, jetèrent sur elle les regards de l’observation et de l'inquiétude.

Ximenès et Richelieu auraient jugé la révolution qui se faisait dans les esprits ; les administrateurs de l'Europe, occupés exclusivement, comme Jeur siècle, de fabriques,

les derniers traités. On à cru devoir n’y rien changer au fond,

d19 de banques, d’embellissements, d'arts, de chemins, des choses enfin plus que des hommes, ne virent dans la révolution française qu’une grande loterie où les Etats voisins avaient à gagner, les faibles sans rien hasarder, les forts en proportion de leur mise.

Dès lors, toute coalition des puissances conire la France devenait impossible, et le triomphe de la France était assuré. La guerre commence. La France, ses armées et ses principes débordent de tous côtés, et la force de l’éruption est toujours proportionnée au degré de la fermentation intérieure.

Une seule puissance, l'Espagne, marchait

franchement, sans dessein ultérieur et sans arrière-pensée, au but vers lequel les autres confédérés ne se dirigeaient qu'en apparence. Les princes d’Espagne voulaient sincèrement le rétablissement des princes français, d'autant plus que déjà, à travers l’exagération des uns et l’enthousiasme des autres, l'Espagne avait pu démêler, dans quelques chefs de parti, des affections secrètes pour des maisons étrangères. Mais bientôt éclairée, à la lueur des flammes qui consumaient à Toulon nos magasins et nos vaisseaux, sur les desseins profonds d’une rivale ambitieuse; certaine que désormais, dans ses projets sincères pour le rétablissement de l’ordre en Europe, elle ne serait péint secondée par ceux qui marchaient sous les mêmes drapeaux, elle continua la guerre à regret, et se défendit contre la France, mais sans haine, et comme on se défend contre un ami que l'ivresse rend furieux.

L'Espagne distingua toujours la révolution française, ennemie de tous les gouvernements, de la France, alliée naturelle de la monarchie espagnole; elle crut que la raison succéderait au délire, que la France survivrait à sa révolution, et bientôt rendue à ses intérêts politiques que l’empire de la nécessité ne lui permettait pas de subordonner aux inclinations personnelles de ses chefs, irop forte à la fois et trop faible pour demeurer neutre, elle conclut avec la France une alliance où furent stipulées, à ce qu'il paraît, des clauses éventuelles dont nous venons de voir l’accomplissement.

Un motif semblable, mais sans doute moins

désintéressé, parce qu’il s’y mêlait des pro-

jets d’affaiblir l’Autriche, et peut-être d’agrandir à ses dépens les Etats du stathouder,

détermina la Prusse à se retirer aussi de la.

coalition, pour jouer entre les puissances belligérantes le rôle de puissance neutre,

rôle périlleux, et dont on ne sort pas toujours comme on veut et quand on veut; etil fut pris aussi, au traité de Bâle, de ces arrangements particuliers sur lesquels les hommes ne s'engagent que sous la ratification des événements.

La France n’eut donc plus à combattre que l’Angleterre et l’Autriche. Tout, dans les plans militaires, fut accessoire de cette guerre principale; elle envahit la Hollande pour se donner un allié contre l’Angieterre, elle occupa le Piémont comme un poste avancé contre la maison d’Autriche, et la guerre continua avec des alternatives presque annuelles de succès et de revers.

Mais la coalition, quoique réduite à deux puissances, n’en était pas plus forte, parce que ces deux puissances se divisaient sur un point important, et, peut-être aa fond, ne s’entendaient sur aucun. L’Autriche voulait échanger la Belgique, possession lointaine et ruineuse, Etat mal constitué, qui n’était bon entre ses mains, ni pour l’attaque, ni pour la défense, et l’Angleterre tremblait de voir réunir au territoire français ces mêmes provinces, dont elle et la Hollande rendaient à l'Autriche, pour l’avantage de leur commerce, la possession infructueuse. Aussi l’on peut se rappeler avec quelle hâte le cabinet diplomatique d’Angleterre vola tout entier à Vienne en 1794, pour engager l’empereur à se maintenir dans les Pays-Bas, d’où M. de Clairfayt commençait à se retirer. L’Angleterre voulait que la guerre contre la France se fît exclusivement à son profit, et c'est ce qui faisait qu'à chaque renouvellement de campagne, avare de l'or quelle prodiguait, elle marchandait l'empereur et le roi de Prusse comme deux condottieri, et semblait ouvrir entre eux des enchères pour donner au rabais l’entreprise de la guerre.

Tout annonçait depuis longtemps que l’Autriche ferait sa paix avec la France, quand elle en trouverait l’occasion. Elle n’en avait jamais paru éloignée, puisque la paix du grand duc de Toscane, prince de sa maison,

avait précédé toutes les autres. Les succès

de la France en hâtèrent le moment, et l'offre qu’elle lui fit des Etats vénitiens la décida. La politique y applaudit, et j ’oserai

dire que la morale put y souscrire. Dans!

l'antiquité paienne, lorsque les vainqueurs Ôtaient aux vaincus liberté civile, biens, femmes, enfants, temples el sépultures même,

comme dit Montesquieu, la conquête du plys}

petit pays était une grande injustice et une affreuse calamité. Mais aujourd’hui que le droit des gens, dû au christianisme, ne permet plus de faire la guerre à la famille, mais seulement à l’Etat ; que les peuples vaincus, une fois soumis, jouissent de la même protection que les vainqueurs, et quelquefois

même de plus de franchises, et qu’enfin le

premier soin des gouvernements forts est d’établir l’ordre chez les peuples que le sort des armes a fait passer sous leur domination, la conquête peut devenir un bienfait; et je ne craindrai pas de soutenir que le peuple de Venise, profondément corrompu sous un gouvernement politiquement corrupteur, deviendra meilleur, et par conséquent plus libre sous l’administration de la maison d’Autriche, qui emploie, pour retenir ses sujets dans l’obéissance, d’autres moyens que la licence du masque, les plaisirs du carnaval ou les inquisiteurs d'Etat.

Quoi qu’il en soit, le traité de Campo- Formio commença, ou plutôt prépara une nouvelle ère pour le monde politique, qui datait depuis un siècle et demi du traité de Westphalie. La France s’y plaça dans ses limites naturelles où César l'avait trouvée , que Charlemagne avait dépassées, où Louis XIV avait voulu la reporter, et, débarrassée des alliances onéreuses que le traité de Westphalie lui avait imposées, elle put entrer dans le nouveau système politique dont Jes fondements avaient été jetés en 1756, mais qui, depuis cette époque, n'avait, par la faute de la France, profité qu’à la maison d'Autriche.

Ici commence le second âge de la révolution française. Dans le premier, les événements avaient conduit les hommes, et la France avait atteint le plus haut point de ses succès : dans le second, les hommes ont été au-devant des événements, et les succès ont été moins rapides. Enrévolution, si l’on commet des crimes, il ne faut pas faire des fautes; quand un gouvernement se sert des passions des peuples, il ne doit pas y mêler les siennes, et jamais gouvernement n’eut plus de passions et de plus petites passions que le gouvernement directorial.

Après le traité de Campo-Formio, le Directoire, fort d’une guerre heureuse et plus encore d’une paix modérée, pouvait, ce semble, se reposer sur ses armes aux bords du Rhin et de l’Adda, et, de concert avec l'Autriche, dicter de là des lois à l’Allemague ou rester indifférent à ses arrangements

intérieurs. Ce parti, le plus glorieux et le plus sage, était celui que proposait, auquel même on assure que voulait concourir l’homme qui avait combattu à Arcole et négocié à Campo-Formio. Le Directoire préféra le système des invasions, et il jeta la France dans des expéditions dont l'issue, encore indécise, peut avoir, sur le sort de l’Europe et sur celui de la France, des suites incalculables.

La Suisse protestante, la seule qu'il faille considérer lorsqu'il est question de l’ancien gouvernement helvétique, applaudissait à notre révolution. L'influence de quelques hommes supérieurs qui en jugeaient sainement l’esprit et la tendance, n'avait pas empêché que la Suisse, neutre comme les autres puissances, après avoir reçu de la France les outrages les plus sensibles, ne l’eût aidée de tous les moyens de subsistance et de toutes les facilités d'importation que son sol et sa position lui permettent. Les intrigues de l’envoyé anglais à Berne et de ses agents en France, s’il en avait, n’auraient pas dans trente ans déplacé un municipal , et ne servaient qu'à ménager au Directoire des conspirations à découvrir et des sentences demort à porter. Enfin les émigrés réfugiés en Suisse y étaient partout à la disposition de l’ambassadeur français,souvent plus humain

envers eux que les cantons eux-mêmes. On avait donc laSuisse pour amie ; on voulut lavoir pour satellite, et.la guerre atroce qu’on y porta sans motif et sans objet réjouit les ennemis de la France, fit frémir l'humanité et rougir jusqu'aux révolutionnaires. La ligne de défense de nos frontières en fut affaiblie, et la France, en détruisant la constitution ancienne de la Suisse, contracta l'engagement plus onéreux qu’on ne pense de lui en donner une nouvelle, et qui pis est, de la garantir. Nous ignorerions encore le secret de cette irruption, si un membre du Directoire ne nous eût appris, dans un Mémoire justificatif de sa conduite, que leur projet était d’entourer la France d'Etats constirués comme elle l’était alors, parce que les directeurs placés au Luxembourg se croyaient, avec quelque raison, dans le meilleur des mondes possibles.

Ce fut pour trouver grâce aux yeux d’en parti qui, äepuis longtemps, rendait à la Suisse une espèce de culte, que le Directoire fit envahir l’Etat de l'Eglise et saisir le Pape

Jui- même; atrocité gratuite qui couvrit

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