DE L’'ANGLETERRE ET DE LA HOLLANDE
La nouvelle de la paix a été reçue en France et en Angleterre avec une égale sa-
tisfaction; mais l'expression de la joie à été différente à Londres et à Paris. L’Anglais, sombre et rêveur, s'est livré à des transports qui tenaient du délire. Le Français, peuple enjoué, et même frivole, disent ses détracteurs, mais au fond le plus raisonnable des peuples, comme il en est le plus spirituel), a montré un contentement aussi réel, mais plus calme; il a fait voir le beau caractère d’une nation maîtresse d’ellemême, et souvent des autres, que le revers ne peut abattre, et que le succès ne peut étonner.
Cette différence s’explique chez les deux peuples par.la position. d’où la paix les a tirés, par celle où elle les place, et le genre d’espérances qu'elle présente à chacun d’eux.
Les Anglais n’ont jamais été pleinement rassurés sur la prétendue impossibilité d'une descente, dont la seule entreprise, indépendamment même du succès, peut porter un coup irrémédiable à un Etat posé en équi- Hibre sur une banque. Son habile gouvernement, qui montre au peuple un côté de sa position, mais qui a les yeux fixés sur le revers, n’ignore pas que, dans la même entreprise où la sagesse de l’homme voit mille chances de perte, l'audace, œui n’est souvent que la prudence du génie, découvre et saisit une chance de succès.
Jusqu’à présent, la guerre, toujours maritime, toujours hors ou loin de l'Angleterre, n’entretenait que l’oisiveté des cafés et les spéculations de la bourse. Les vrais Anglais, qui s'inquiètent peu des désastres de leurs alliés sur le continent, jouissaient avec orgueil d’une guerre qui avait été pour leur marine une suite de victoires, et pour leurs armateurs une source de richesses; mais la menace d’une descente dans leur île y avait transporté en quelque sorte tout l'appareil d’une guerre continentale; elle en avait pour eux, aux coups de fusils près, toutes les inquiétudes et tout le poids : armement général, déplacement continuel d'hommes et de subsistances, interruption de travaux ‘de. fabriques et d'agriculture, attente, incertitude et terreur. L’Anglais est accoutumé chez lui aux aisances de la vie. Comme tous les peuples peu tempérants, qui boivent et fument avec excès, il n’a d'activité que pour ses intérêts immédiatement personnels. Ce
Ô canen d'alarme, qu'il croyait toujours eniendre retentir à ses oreilles, et cette incroyable crédulité du peuple aux nouvelles de malheurs, et ces précautions qu’il voyait prendre avec trop d'appareil peut-être, tourmentaient sans cesse son inertie. Ces rassemblements de troupes sur divers points, ces levées de citadins en armes pouvaient être pour eux, en 180f, comme elles le fu-
rent pour nous, en 89, un levier puissant
entre les mains des agitateurs.
Un gouvernement, dont le commerce est l'âme et la règle, ne fait pas toujours la guerre quand il veut, et ne la finit pas comme il veut. Dans un pays qui reconnaît en principe que la volonté de tous fait la loi, l'intérêt de chacun l'emporte souvent sur l'intérêt général] de l'Etat, sur sa dignité, sur son honneur, et même sa sûreté.
La France, au contraire, avait avec raison subordonné les intérêts de ses commerçants à la dignité de l'Etat. Puisse-t-elle les distinguer toujours! Quoiqu’elle ne fût pas insensible aux pertes que les particuliers pouvaient essuyer, elle n'avait pas fait de Jeur intérêt privé le régulateur de ses desseins. La paix lui élait utile, mais elle ne lui était pas encore indispensable. Tranquille sur le continent depuis la paix de Lunéville, elle ne craignait pas de voir les Anglais porter, comme autrefois, à leur ceinture, les clefs de la France. Si, dans certains temps, la terreur a pu réduire les Français à deux onces de pain par jour, la nécessité leur aurait fait supporter avec patience la privation des piqués et des basins anglais, et, s’il avait fallu, celle du sucre et du café; privation, après-tout, qui n’est jamais absolue, même avec le blocus le plus étroit. En attendant, la France laissait son ennemi descendre à la hâte sur des grèves abandonnées pour se rembarquer au plus vite, et couverte de ses armes, elle épiait le moment de lui porter un coup décisif.
La France se félicite donc d’une paix qui Jui assigne en Europe une place si distinguée, et qui fait trêve aux malheurs de l’humanilé ; elle la reçoit avec tous ses avantages, mais sans ivresse,
Et comme accoutumée à de pareils présents.
Enfin l'Anglais a vu dans la paix l’arrivée de ses flottes, l’activité de ses fabriques, la circulation de ses capitaux. Le Français y a vu, ou a dû y voir la cessation des troubles, Île rapprochement des cœurs, et le retour aux sentiments de bonté, de bienveillance, di-
sons mieux, de charité universelle, chari- Las generis humani, auxquels la prospérité dispose toujours les âmes élevées et les cœurs généreux. Ils ne seraient pas dignes d’être Français, ceux qui auraient reçu la paix avec d’autres dispositions.
Mais après avoir observé l'effet de la nouvelle de la paix sur les sentiments des deux peuples, il est plus important et plus conforme à l'esprit desces réflexions, de considérer l'effet de la paix en elle-même sur les intérêts des deux nations.
Le but constant de l'Angleterre, depuis.
Philippe le Bel, fut d'empêcher la réunion des Pays-Bas à la France. Dans la guerre pour la succession d’Espagne, elle aima mieux voir un prince français régner à Madrid, qu’un intendant français administrer à Bruxelles. Depuis que le riche héritage de. la maison de Bourgogne avait passé aux mains de la maison d’Autriche, l'Angleterre avait tout fait pour maintenir l'Autriche en posses-. sion de ces belles provinces, à l’exclusion de. toute autre puissance. Elle y trouvait deux.
grands avantages : l’un, que le monarque au.
trichien, assez fort pour les défendre contre. la France, avait ses autres Etats trop reculés de la mer pour devenir jamais lui-même puissance maritime ou commerçante ; l’auire, qu’en cas de rupture avec le cabinet de Versailles, elle pouvait compter sur une.
diversion puissante de la partde l’Aatriche, à laquelle elle donnait la main par ses ports des Pays-Bas, et faisait passer avec facilité des troupes et des subsides. Mais l’empereur, toujours attaqué dans les Pays - Bas, et toujours avec succès, ne pouvait lever des hommes ni de l’argent dans le pays de.
l’Europe le plus riche et le plus populeux.
Sous cette domination lointaine, le commerce lui-même ne pouvait se livrer à son activité naturelle dans les provinces qui en ont été le berceau. Le souverain des Pays-Bas cherchait done, depuis 1756, époque d’un grand changement dans le système politique de la France et de l'Autriche, à échanger avec avantage ces possessions ruineuses ; car l'acquisition de la Pologne et la révolte des Pays-Bas avaient démontré au cabinet de Vienne, que pour. défendre un Etat, la contiguïté des parties vaut encore mieux que leur étendue. Aussi reçut-il avee empressement l'ouverture qui lui fut faite d'échanger les Pays-Bas contre les Etats vénitiens. Il est même permis de penser que l'intention qu’annonça la Russie, lorsqu'elle
vint au secours de l'Autriche, de rendre Venise à son ancien gouyernement, fut la cause secrète des désastres qu'elle éprouva dans cette campagne. L’Autriche craignit des victoires qui lui auraient enlevé sa nouvelle conquête, bien plus que des revers qui la lui conservaient.
L’acquisition que la France a faite des provinces belgiques, ancienne mouvance féodale de la couronne, est consolidée par le traité de paix. La France, sans doute, ne permettra pas que l’industrie de ses nouveaux sujets soit assujettie aux ‘entraves qui en empèêchaient l'essor. Mais il serait possible que, sans déroger à sa dignité, elle permit, pour un temps, des modifications nécessaires pour opérer lentement et sans secousse le déplacement des rapports commerciaux, dont le centre élait à Amsterdam, à Hambourg, à Londres même, et dont Anvers, Ostende et d’autres villes, au nom de leur position naturelle, réclameront aujourd’hui leur part. Les Belges sont un des meilleurs peuples de l’Europe, sincères amis de la religion, même lorsqu'il s’y mêle des pratiques minutieuses, affectionnés à leur souverain, même quand ils lui résistent. Le gouvernement français y consolidera sa domination, en y envoyant des agents qui respectent sincèrement tout ce qui est respectable dans son principe ou dans ses effets, et il préférera les vertus un peu turbulentes des Belges aux vices léthargiques de leurs voisins.
L'Angleterre a obtenu Ceylan et la Trinité : l'une importante pour son commerce de l'Inde, l’autre pour celui qu’elle fait avec FAmérique espagnole. Le système de la France devient plus continental, celui de l'Angleterre plus colonial et plus maritime ; différence fondée sur la nature même de leur position. Il faut, avant de considérer l'Angleierre dans ses nouveaux rapports, savoir s’il ne sera rien innové pour la possession du pays de Hanovre, qui lui donne des relations avec l’Allemagne, mais qui est moins utile à sa politique, depuis que la maison d'Autriche, éloignée de nous, se meut en quelque sorte dans un autre orbite, et moins précieux à ses maîtres depuis l’extinction de la maison des Stuarts. Un évérement importaut pour l’Angleterre est l’accession de l'Irlande, qu’elle doit à sa rivale. Des trois. états populaires (car partout où plusieurs font la loi, il y a un principe de popularisme), la couronne en a déjà anéanti
deux; le parlement impérial en est plus nombreux, mais aussi l'influence de la couronne est plus grande, et l'administration a plus de force, parce que la constitution a plus d'unité.
La Hollande était tombée depuis longtemps dans la faiblesse inévilable à tout Etat qui n’est que commerçant. Incapable de défendre les richesses qu’elle avait accumulées, elle était entre les grandes puissances continentales comme un riche bourgeois au milieu de grands seigneurs ruinés. Après les pertes qu’elle a faites pendant la guerre et à la paix, il est plus aisé de déclarer son indépendance que de la garantir. « Tout peuple, » dit Jean-Jacques, «qui, par sa position, n’a que l'alternative entre le commerce et la guerre, est faible en lui-même ; il dépend des hommes, il dépend des événements, et il ne peut se conserver libre qu’à force de petitesse ou de grandeur. » On ignore encore quelle sera pour la Hollande la constitution de cette année; mais ses mal-
‘heurs seraient sans remède, si des formes
démocratiques y entrelenaient les divisions et les haines que les événements récents y ont allumées. Au reste, à quelque forme de gouvernement qu'elle obéisse, elle sera toujours le théâtre où lutteront de grands intérêts, et ce qu’elle peut faire de plus sage est de décider une fois ses affections.