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III. — DE LA SUISSE ET DE L'ITALIE

La Suisse est placée entre la France et l'Autriche, à peu près comme la Hollande entre la France et l’Angleterre, avec cette différence cependant, que la république batave est hors des limites naturelles de la France, ct que l'helvétique, embrassée par le Rhin, est, pour ainsi dire, dans nos eaux, et qu’elle faisait même autrefois partie de la-Gaule. Pour bien apprécier la position actuelle de l’Helvétie, dont les troubles intérieurs ne sont pas sans conséquence pour le repos de la France, ni même sans danger pour la tranquillité générale de l’Europe, il faut jeter un coup d'œil sur sa situation précédente.

Après que quelques cantons se furent révoltés contre la maison d’Autriche, ou qu’ils eurent chassé leurs princes particuliers, et rompu ainsi les liens qui les attachaient à l'empire germanique, ils cessèrent d’être sujets sans devenir plus indépendants. Cette dépendance fut peu sensible, tant que l'Europe fut livrée à des agitalions vagues ei

sans but. Mais lorsque ce grand corps se constilua, que chaque Etat fixa ses rapports, le peuple suisse dut choisir ses patrons, ét de peur de redevenir allemand, il se fit anglais et français. La religion présida à ce partage, car la religion, que certains hommes croient finie dans le monde, parce qu’il n’y en a plus dans leur cœur, règlele destin des nations, même alors qu'elle ne dirige plus les conseils des rois.

La Suisse, pour ne plus retomber sous le joug autrichien, se jeta d’abord dans Îles bras de la France, voisine de ses frontières, et puissante ennemie dé l'Autriche; même les cantons catholiques, qui redoutaient les cantons protestants, firent des traités particuliers avec le.-gouvernement français, aussi reconnu et plus respecté peut-être à Soleure qu’à Paris. Les cantons protestants, alarmés à leur tour de cette affection particulière de la France pour la partie catholique de la confédération, avaient recherché l’appui de l'Angleterre, et même, dans des temps postérieurs, celui de la Prusse, devenue comme souveraine de Neufchâtel, haut et puissant allié de la figue helvétique. L’habile Angleterre met un prix à tout, et particulièrement à sa protection. Tandis que le gouvernement français payait aux Suisses leur amitié par les pensions etles bienfaits qu’il répandait dans les cantons, et par des priviléges lucratifs que n’obtenaient pas les

régnicoles eux-mêmes, les Anglais attiraient dat leurs fonds publics l'argent de la Suisse qui respectait encore plus ses capitaux que ses capitulations.

La Suisse se croyait libre, les étrangers le croyaient aussi ; et comme d’ailleurs il était reconnu, sur la parole de Montesquieu, et des admirateurs des Grecs et des Romains, que la vertu est le mobile des Etats populaires, la Suisse était, de l’aveu de toute l’Europe, la patrie exclusive de toute liberté et de toute vertu.

Des Anglais, dont les guinées trouvent partout, et particulièrement en Suisse, un accueil très-gracieux, vantaient l’humeur hospitalière de la nation helvétiqne; des Français qui n’y donnäient aucun signe de religion, s’extasiaient sur la tolérance dont y jouissaient tous les cultes; de grands seigneurs qui y passaient incognito, admiraient l'égalité qui régnait dans cette contrée, ét de paisibles voyageurs, qui montraient un grand respect pour les lois du pays, vantaient la liberté que l’on y goûtait. L'excel-

lente discipline des troupes suisses, inébranlables dans leurs devoirs, parce qu’une éducation religieuse leur apprenait de bonne heure à les respecter, faisait croire à la force inexpugnable des cantons ; les hommes religieux y trouvaient de l'attachement à la religion, les philosophes beaucoup de philosophie irréligieuse, les naturalistes de grands effets, les artistes des sites romantiques; et de tant de qualités réelles, de préventions favorables, d’exagérations ridicules, se formait pour la Suisse je ne sais quelle force d'opinion qu'il était plus facile d'admettre que d'expliquer. Mais ceux qui, n'ayant étudié de la Suisse que sa constitution, la connaissaient bièén mieux que les désœuvrés qui en avaient gravi les montagnes ou dessiné les sites, n’ignoraient [as que ce corps, ou plutôt cet assemblage informe de parties inégales et Hétaioense, rapprochées et non réunies, voisines deterritoire, opposées d'élénients politiques, et surtout d'éléments religieux, renfermait de nombreux principes de dissolution. Ils 5avaient que ces gouvernéments éternels, selon Montesquieu, n'avaient, depuis longtemps, que l'apparence de la vie ; qu’un Etat populaire, pauvre, et dont les particuliers sont riches, est dans la Situation la moins propre à la guerre, parce que le public y est sans moyens, etle particulier sans énergie, et qu’enfin la guerre ne se fait plus que par honneur, c’est-à-dire par devoir, chez Îles peuples modernes, qui ne craignent plus l'esclavage, l'enlèvement de leurs femmes, la perte de Jeurs biens, ou même la honte des fourches caudines. Ces vrais philosophes ne doutèrent done plus que la ligue helvétique ne fût dissoute au premier choc, Torsqu’ils virent, en 1793, lecanton le plus puissant obligé, pour couvrir ses frontières, de lever quelques troupes, donner aux soldats une paye plus que double de celle que donnent les grandes puissances, et ne pouvoir en trouver.

La Suisse, dans le cours ordinaire des événements, n'avait pas à redouter la guerre étrangère, et elle prévenait la guerre civile en occupant et consommant au loin sa nombreuse et robuste jeunesse. La France et l'Autriche se faisaient la guerre sur les bords fertiles du Rhin ou du PÔ, et n’imaginaient même pas possible de porter et de nourrir leurs armées sur les hauteurs escarjées, ou dans les gorges resserrées des Alpes Rhétiennes, Ea Suisse couvrait, dans toute sa

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longueur, la partie centrale des frontières de l’un et de l’autre de ses puissants voisins, et, ne pouvant interposer sa médiation pour abréger la durée de la guerre, elle interposait en quelque sorte son territoire pour en resserrer le théâtre.

Mais l'orage de la révolution a grondé sur l'Europe, et la Suisse a été entraînée dans son tourbillon. La révolution française y a fait éclore ces germes de mort que les différences politiques, et surtout religieuses, y avaient déposés. Ces contrées jusqu'alors si paisibles, où d’antiques faits d'armes n’étaient plus que le sujet des récits du vieillard ou des chants de l'épouse, ont été livrées à tous les fléaux de la guerre étrangère, et à toutes les fureurs des discordes civiles. Alors on n’a plus retrouvé dans ce malheureux pays ce que des philosophes prévenus et ignorants avaient exalté avec tant d’enthousiasme ; mais il a montré, dans quelques parties, ce qu'ils n'avaient eu garde d’y voir, et le zèle pour la défense de la religion a produit, dans les ‘cantons les plus faibles et les plus pauvres, des prodiges de courage et de dévouement auxquels rien, dans l’histoire ancienneet moderne, ne peut être Comparé. Un fanatisme athée a voulu déshonorer cette noble indignation d'un peuple, en la traitant de fanatisme religieux : puissent, pour leur honneur, les peuples les plus fameux, imiter, dans de pareilles extrémités, l'héroïque constance de cette poignée de pâtres, de femmes et d'enfants ! Il est temps d'admirer l’héroïsme dans les sociétés chrétiennes. Les flatteurs des peuples, les pires de tous les flatteurs, ont trop exägéré les vertus des anciennes républiques; sachons enfin admirer les actions magnanimes de nos contemporairis.

La Suisse, vainèue plutôt que soumise, gouvernée depuis par ses concitoyens, n'a pas cessé d’être sous l'influence de la France. Son organisation politique à Souffert des modifications dont le détail peut intéresser des Suisses. Ils y trouvent un aliment à leurs affections personnelles : nous croyons devoir épargner ces détails à nos lecteurs, pour fixer uniquement leurs regards sur ce qui se passe actuellement en Suisse, et qui est digne d’une sérieuse considération.

La diète helvétique travaille à fixer enfin le mouvement révolutionnaire, en arrètant, s’il est possible, une constitution définitive. Le parti presbylérien penche pour donner plus d’unité au gouvernement ; le parti ca-

tholique voudrait revenir à la souveraineté individuelle des cantons, et à leur union fédérative. Cette contradiction remarquable entre les principes religieux de chaque parti et ses opinions politiques s'explique aisément. Les cantons protestants réclament l’unité dans le gouvernement, parce qu’ils sont les plus forts, et qu'ils veulent dominer ; et le parti opposé, qui redoute cette domination, crait y échapper en revenant à son ancienne constitution, qui laissait les cantons indépendants les uns des autres.

Il est même à croire que, si ce dernier système prévalait, quelque puissance voisine saisirait cette occasion pour offrir aux cantons catholiques, moins riches et plus belliqueux, la protection spéciale qu’ils trouvaient autrefois dans le gouvernement français; et comme l’Angleterre regagnerait, tôt ou tard, sur les cantons protestants , l'influence qu’elle y à toujours exercée, la France ne trouverait plus que des ennemis là ou le

voisinage ct la reconnaissance lui donnaient des alliés.

Mais il est impossible aujourd’hui, pour la Suisse, de revenir aù gouvernement fédératif, véritable démocratie d'Etats, la plus faible de toutes les institutions politiques, parce que le principe de division ou de popularisme est dans le tout comme il est dans chaque partie; il y a de quoi s'étonner de voir un écrivain politique, Montesquieu luimême, appeler éfernel un gouvernement qui devait, quarante ans après, tomber au premier choc.

On me permettra une comparaison. Si les tours de Notre-Dame de Paris venaient à s'écrouler, on les rebâtiraït telles qu’elles sont, plus. belles peut-être, parce qu’il n'y a dans leur construction rien que de naturel à la destination de ces sortes d’édifices ; mais il n'y à pas d’architecte au monde qui pût rétablir, s’il était détruit, éet arc-boutant de l’église Saint-Nicaise de Reims, qui s’ébranle sensiblement au mouvement d’une certaine cloche, parce que cet effet, contre la nature d’un édifice, et hors de toutes les règles, a été produit par une combinaison d’acsidents qui s’est faite sans dessein, et que les hommes ne peuvent connaître, el encore moinsreproduire. L'application est facile à saisir.

La France, dont la constitution renversée par la révolution avait été fondue par le temps dans le moule de la nature, se relève

. sur ses bases antiques, et même plus grande

et plus forte : la Suisse, où des institutions fortuites étaient nées les unes après les autres, et non les unes des autres, à mesure que des événements politiques les avaient amenées; la Suisse ne peut pas plus se rétablir dans la même position que reproduire les mêmes événements. D'ailleurs, Ja confédération helvétique avait commencé dans l'amitié, et par la nécessité d’üne dé-

fense mutuelle; elle ne peut renaître dans

la haine ot les rivalités de petits Etats, qui

cherchent à s’asservir réciproquement.

Quelles que soient, au reste, les préventions trop bien fondées que d’affreux souvenirs ont laissées dans le cœur de ces hommes simples et profondément exaspérés, espérons que le gouvernement français saura les dissiper à force de sagesse, de désintéressement et de loyauté : les peuples n’ont pas plus de mémoire que les gouvernements, et la France et la Suisse reviendront, tôt ou tard, à ces relatiors d'amitié et de bon voisinage qui ont si longtemps tourné à l'avantage des deux pays.

La partie supérieure de l'Italie, bouleversée comme la Suisse et la Hollande, travaille, comme elles, à se donner une existence politique ; car la révolution française a fait naître chez nos voisins une foule de constitutions, comme au xvi‘ siècle la réforme de Luther enfanta un nombre infini de sectes. Mais,

dans l'effort que font certains Etats pour occuper une place en Europe, ils ne considèrent pas toujours assez celle qu’oceupent leurs voisins. Le monde politique est une relation d'Etats, comme chaque Etat est une relation de familles, et chaque famille une relation d'hommes.

On doit en politique juger la tendance générale des Etats, et ne jamais s'arrêter au caractère personnel des hommes. Quelque modérés que soient les princes de la maison d'Autriche, la monarchie autrichienne cherchera longtemps à s'étendre en Italie sur les belles provinces qu’elle a été forcée d'abandonner. C’est contre ce danger qu’il faut constituer l'Etat cisalpin, si l’on veut en faire un allié utile à la France, et rendre l’italie capable de défense.

Les Etats populaires, toujours fondés par les passions, ont, à leur naissance, une force prodigieuse d'agression; mais ils ont très-peu de force de résistance, parce que cette force ne se trouve que dans la raison

qu'ils n’ont point consultée, et dans la na-

CEUVRES COMPLÉTES DE M. DE BONALD.

ture qui repousse leurs institutions. Ces sortes d'Etats offriraient encore moins de résistance aujourd’hui que les puissances font précéder leurs généraux par leurs émissaires, et leur canon par leur argent. Quand oa peut, au moyen d’un chiffre et de quelques Zéros, mettre sur un carré de papier la valeur d’un Etat entier, il n’y à de probité démontrée que celle de l’homme à qui l'Etat appartient, parce qu’il appartient lui-même tout entier à l'Etat. D'ailleurs, la profession militaire est moins considérée dans les Etats populaires que les emplois civils et les professions lucratives; ets’il y a encore quelque honneur et quelque courage, on ne le trouve que dans les troupes étrangères, à qui les nationaux, plus utilement oceupés pour leur fortune, confient, comme en Hollande, la défense de l'Etat. -

Il faut donc, pour l'intérêt de la France, de l'Italie, de l’Europe même, placer de ce côté, à la porte des Etats autrichiens, une puissance suffisamment forte, et surtout constituée de telle sorte, qu’elle puisse se défendre elle-même en attendant les secours de la France ou des autres Etats d'Italie.

D'ailleurs la France un jour ne trouverait qu'ingratitude et faiblesse dans ces aristocraties, où de grandes mesures effrayeraient de petits intérêts, au lieu qu’elle trouvera de la reconnaissance dans un Etat où le pouvoir sera fixe et indépendant; car aujourd’hui que la France est parvenue au terme (le son agrandissement, ses voisins ne doivent plus voir en elle qu’un allié.

Cependant l'Italie restera encore partagée entre plusieurs puissances; mais elles se réduiront avec le temps. Heureusement pour l'espèce humaine, le système des petits Etats est fini en Europe : non que les administrations peu étendues ne soient favorables au bien-être physique de l’homme ; mais les grands Etats sont plus favorables au développement des vertus publiques qui honorent et qui conservent la société. Dans beaucoup d'Etats de l’Europe, le peuple était logé, vêtu et nourri mieux qu’en France; mais nulle part les classes destinées aux armes, aux lois et à la religion, ne montraient plus d'honneur et d’intégrité. Comme il n’y a pas de petit désordre dans un vastè ensemble, il est nécessaire que l’ordre règne dans un grand Etat, ainsi qu'il est nécessaire que la discipline soit sévère dans une :

grande armée. L’assassinat, par exemple, n’é-

tait fréquent en Italie que varce que les

gouvernements n’y étaient pas assez forts pour oser être Justes.

Le Pape, au milieu des puissances chrétiennes, ne peut plus être aujourd'hui, sous le rapport de ses Etats, qu’un grand seigneur dans ses terres : n tuelle peut s’accroître de tout ce que l’agrandissement des autres puissances lui a ôté de force proportionnelle dans l’ordre temporel, et l'influence même politique qu'il en recevait, comme père commun des Chrétiens, servirait efficacement à l’affermissement du christianisme, qui ne peut plus être séparé des progrès de la civilisation. Les princes n’oublieront pas cette vérité, confirmée par de terribles exemples :

que des craintes chimériques du pouvoir des Papes sur le temporel des rois ont introduit en Europe la doctrine de la souveraineté du peuple. On pouvait appeler des entreprises d’un Pape à l'Eglise, ou même à sa nation, comme on l’a souvent fait en France; mais on ne peut appeler des volontés populaires qu’au peuple lui-même, ni se sauver du bouleversement que par la guerre civile.

Nous ne pouvons rien dire de Naples, qui a été souvent, ainsi que la Sardaigne, l'appoint des marchés politiques. Son état ultérieur n’est pas encore fixé, ct cette puissance secondaire semble attendre quelques changements dans sa manière d'être.

Nous nous tairons sur la maison de Savoie. Le chef actuel de cette famille, dégoûté d'un trône qu’il n’a pas occupé, a fait passer à son frère un héritage d’infortunes présentes et d’espérances éloignées. Cette maison à essuyé de grands revers, et cependant elle recoit de la part des puissances prépondérantes des témoignages d'intérêt qu'on n’accorde guère à des malheurs désespérés.

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