IV. — De L'EMPIRE GERMANIQUE
Continuons le tour de l'Europe. L’Allemagne se présente Ja première, avec ses deux parties bien distinctes, l’empereur et empire, que divise une constitution faite en apparence pour les unir. Quelques observations sur l’origine et les accidents de celte constitution si vantée doivent naturellement précéder ce que nous avons à dire de l’état où se trouve actuellement l'Allemagne, et qu’elle ne peut attribuer qu'à cette mêuie constitution.
Les malheurs des temps et les passions
mais son autorité spiri- :
des hommes, en Allemagne comme cn France, rendirent viagers d’abord, et plus tard Héréditaires, des offices temporaires dans l’origine, ou des commissions. Des fonctions religieuses ou‘politiques, des services même domestiques, se changèrent insensiblement en principautés séculières ou politiques, successives dans le clergé, héréditaires chez les laïques; etil y eut des villes et des abbayes princières, comme des maisons souveraines. Il devint nécessaire alors, sous peine d’anarchie et de dissolution, de fixer ces Etats, grands et petits, ou plutôt de les arranger dans cet ordre de choses, tout vicieux qu’il était, et la constitution germanique en détermina le mode.
Pour constituer le corps, il fallait commencer par la tête : aussi cette loi fameuse, connue sous le nom de Bulle d'or, qui régla en 1356 la constitution de l'empire germa-
- nique, eut pour objet principal les attribu-
tions, les prérogatives et les fonctions des princes qui devaient élire le chef de l’empire ; car il faut remarquer que la première de toutes les dignités avait cessé d’être héréditaire, lorsque les commissions l’étaient devenues. Heureusement pour l'Allemagne, la maison d'Autriche, constamment élue depuis cette époque au trône impérial, l'occupa, par le fait, héréditairement. Aucun autre prince de l’Empire n’était, à cette époque, assez puissant pour y prétendre , assez fort pour s’y soutenir. Et quel eût été Je sort de l'Allemagne et même du reste de l’Europe chrétienne, si les Turcs, qui s’établirent à Constantinople, précisément un siècle après la naissance de la constitution germanique, maîtres de la Grèce, de la Bulgarie, d’une partie mêmede la Hongrie, n’eussent trouvé dans la puissance autrichienne et dans l’accord des membres de l'Empire, un obstacle insurmonrtable à leurs progrès ? Cette résistance héroïque sauva l’Allemagne, comme l'Allemagne elle-même sauva la chrétienté. Ainsi l’époque de la plus grande force d'agression de l’empire ottoman fut celle de la plus grande force de résistance de la monarchie autrichienne.
Charles-Quint et Soliman I} furent contemporains, et même rivaux; et la plus excessive puissance, depuis Charlemagne, un nouveau monde tout entier, fut donné au chef de l’empire germanique, pour repousser la plus terrible invasion qui ait menacé: l'Europe depuis Attila.
Toutes sortes de motifs donnaient l’empire à la maison d’Autriche. François 1",
OEuvres compL..pe M. pe Bonaio. II, 15
39) dans son humeur chevaleresque, le Jui disputa ; mais heureusement pour l'Allemagne, et plus encore pour la France, il échoua dans ses prétentions.
Le luthéranisme, né pendant cette lutte, mit à découvert le vice fondamental de la constitution germanique, dans le même temps que les Ottomans attaquaient les frontières de l'Allemagne : cette coïncidence est remarquable. Luther, dans ses déclamations furieuses, regardait le Pape comme plus dangereux à l’Allemagne que les Turcs :
aussi la philosophie moderne, petite-fille du luthéranisme, et qui n’est, pour ainsi dire, qu'une réforme dans la réformation, a montré de tout temps une prédilection singulière pour la morale des sectateurs de Mahomet, qu’elle affecte sans cesse de mettre en parallèle avec la doctrine de Jésus-Christ et la conduite des Chrétiens.
En même temps que la réformation souleva les fidèles contre l'autorité religieuse, elle arma les peuples contre leur souverain, et dans l’empire les membres mêmes contre leur chef. Charles-Quint fut vainqueur, et usa de la victoire en maître irrité. Les plus faibles implorèrent des secours étrangers, et des querelles de famille devinrent d’affreuses guerres civiles. François E* attira les Turcs dans l'Empire et en Italie; il soutint les protestants d'Allemagne. Ceux-ci, à leur tour, accoururent, quelques années après, pour défendre leurs frères de France, et plus tard ils ouvrirent aux Suédois les portes de l'empire,
Cet état de choses dura jusqu’à la paix de Westphalie, qui termina une guerre de trente ans entre la Suède, l’Empire, la France, etc., mais qui constitua une guerre interminable entre l’Empire et l’empereur.
Alors les membres furent distingués du chef, et la partie évangélique de la confédération, de la partie catholique. La religion, qui était le lien de la. ligue germanique, lorsqu'elle était une, la divisa en deux partis, lorsqu'elle fut elle-même divisée en deux communions. L'empereur ne fut plus le père de la famille : il en fut l’ennemi, et il fallut chercher contre lui-même des protecteurs chez les puissances voisines. Le roi de Suède, possessionné en Allemagne, fut le garant ostensible de la confédération ; le roi de France, plus voisin et plus puissant, en fut le protecteur réel : car éette constitution, hors d'état de se défendre elle-même, était uue véritable idole, que des prêtres nom-
CEUVRES COMPLETES DE M. DE BONAID.
breux, qui vivaient à Ratishonne de san culte, faisaient parler, mais qu’ils ne pouvaient faire agir.
Depuis que les rois de France ne préiendaient plus à l'empire d'Allemagne, ils avaient deux motifs, l’un personnel en quelque sorte, l’autre naturel à la France, de s’immiscer dans les affaires du corps germanique. Le premier était une crainte de l'Autriche, héréditaire dans notre cabinet depuis Charles-Quint, et qui faisait le fond de notre politique; le second était la tendante naturelle de la France à s’agrandir aux dépens de l'Allemagne, et à la repousser jusqu’au delà du Rhin; tendance aperçue uême en Allemagne par de bons esprits, et particulièrement par Leibnitz, au commencement de ce siècle. Le premier de ces motifs était, depuis Turenne, une pure illusion : la France, bien administrée, et les Français, bien commandés, n'avaient rien à redouter.
Mais lorsque les gouvernements, forcés à une certaine conduite par des motifs déterminés, continuent à marcher dans les mêmes voies après que ces motifs ont cessé, ils font fausse route jusqu’à ce qu’ils donnent contre l'écueil. De là ces combinaisons erranées qui nous faisaient soutenir en Allemagne la réformation que nous cherchions à détruire chez nous; de là nos ruineuses intrigues à la Porte, en Suède, dans les petits Etats d'Allemagne, que nous aurions compromis cent fois, et jetés les uns après les autres dans les serres de l'aigle, s’il ne se fût élevé dans le sein même de l’Empire une puissanec redoutable à la maison d'Autriche, et qui ne pouvait, aux mêmes titres que la France, cffrayer les co-KEtats de l'Empire de sa protection. Je veux parler de la Prusse.
L'élévation de la maison de Brandebourg avait été, dans l’origine, un résultat de Ja réformation. Lous les regards, en Allemagne, et bientôt en Europe, se tournèrent vers cet astre nouveau, qui jetait à sa naissance un éclat prodigieux. Dès que les membres de l'Empire, et en particulier les évangéliques, eurent parmi eux une puissance capable de les défendre, les affections dans FPempire se divisèrent. L'influence de la France y baissa sensiblement. La Suède, depuis longtemps, n’y était plus comptée pour rien : elle avait, sous Charles XII, échangé une puissance réelle contre de brillantes illusions, et elle était trop eccupée à se garantir de sa propre constitution pour pouvoir garantir celle de ses voisins,
Mais la nature des choses, plus encore que les passions des hommes, a précipité la ruine de la constitution germanique. Son objet, sa raison, étaient de défendre l’Empire contre la Turquie et contre la France, alliées depuis François 1°. Or, l'empire ottoman, réduit, et sans retour, au dernier degré d'impuissance, n’est plus que l’ombre de ce qu'il a été, et la France a terminé son accroissement sur l'Allemagne. La confédération germanique se trouve done aujourd’hui sans objet, au moins extérieur, à peu près comme ces institutions religieuses et militaires, nées dans les croisades, pour escorter les voyageurs qui allaient en pèlerinage à la Terre-Sainte. |
Mais si la constitution germanique n’est plus nécessaire à l’Empire pour le défendre de ses ennemis extérieurs, puisqu'il n’en a plus, et que d’ailleurs c’est cette même constitution qui a facilité dans tous les temps le moyen de le diviser et de l’envahir, elle est, à l’intérieur, une source féconde de divisions, dont le résultat inévitable sera d'amener l’Allemagne à la constitution naturelle des sociétés, et de la réunir toute dans quelques souverainetés indépendantes, gouvernées par des lois fondamentales, sous des chefs absolus. d
Tout semble donc annoncer que l’Allemagne obéira encore un siècle peut-être à sa constitution fédérative, la même, au fond, que l’ancienne, mais différente quant aux formes, dans lesquelles les événements de la guerre présente produiront des changements inévitables.
Le roi de Prusse, dans ces derniers temps, a travaillé sur un grand plan. Assez fort pour être indépendant, il à paru vouloir briser les liens importuns de subordination qui attachent l'électeur de Brandebourg, le prince de Magdebourg, le duc de Clèves, le margrave d’Anspach et de Bareuth, etc., au chef suprême de l’empire. Non content de se soustraire lui-même aux devoirs de co- Etat de la confédération, il a entraîné dans sa défection, décorée du nom de neutralité, le nord de l'Allemagne, en présentant l’appât d’une tranquillité présente à des princes qui oublient que la paix naît de la guerre, comme le repos de l’action, et que si la paix est le premier bien des peuples, linertie est le fléau le plus dangereux des sociétés.
Ce ne sera peut-être pas sans contestation que la Prusse recueillera les fruits de sa politique. Les invitations les plus amicales,
Çs
les démonstrations les plus menaçantes n’ont pas empêché les Etats de Munster de se donner un souverain de la maison d'Autriche; * et la reconnaissance envers la Prusse, qui les a préservés du fléau de la guerre, a cédé à des considérations d'intérêt plus puissantes. La maison de Hesse-Cassel, quels que soient les liens de parenté, de religion, de voisinage, de reconnaissance même qui l’attachent à la fortune de la Prusse, ne tiendra pas contre l’oflice de l’électorat, le nec plus ultra de son ambition. La maison de Saxe, que son éloignement a défendue de la guerre plutôt que l’égide de la neutralité, aigrie par d’anciens souvenirs contre la maison de Brandebourg, unie à l’Autriche par des liens domestiques, ne doit pas désirer la ruine de la constitution germanique, qui, à la place d’une indépendance illusoire au milieu de grandes puissances, lui offre les avantages réels que sa dignité et son impor tance lui font trouver dans la confédération. Le seul Etat puissant de l’Empire qui soit uni d'intérêts avec le cabinet de Berlin est la Bavière, qui redoute le voisinage et les prétentions de la maison d’Autriche, Aussi il n’y a rien que la Bavière ne fasse depuis longtemps pour s'identifier à la Prusse : les alliances du prince régnant et l’admission des réformés rapprocheront peu à peu cette puissance du corps évangélique. Les brusques changements que ie cabinet de Munich exécute, au grand déplaisir des Bavarois, dans un ordre de choses ecclésiastiques si cher au peuple le plus religieux de l’Europe, et qui ne s’en battait pas moins bien sous Mercy, rapprochés des changements en sens inverse qui se font en Autriche, sont un mystère impénétrable pour ceux qui croyaient qu'il est dangereux à un prince d’aliéner le cœur de ses sujets, lorsqu'il a À redouter une grande puissance à son voisinage, et surtout si ses sujets trouvent sous la domination de cetie puissance ce qu’on leur ôte chez eux.
IT semble qu’on puisse former quelques conjectures sur la nouvelle forme que recevra la constitution germanique, d’après ce qui s’est passé à Ratishbonne relativement aux sécularisations.
Les villes capitales et la plus grande pertie du territoire des trois électorats ecclés siastiques, partie intégrante de la confédération germanique, sont réunies à la France, et les autres principautés ecclésiastiques sont destinées à servir d’indemnités aux maisons séculières. H n’y a de principautés
vraiment nécessaires dans l’Empire que les électorats, puisque sans eux l’Empire ne peut avoir de chef. On rétablira donc les éleciorats, sans doute, et des électorats laïques, à la place des électorats ecclésiastiques. On a pu remarquer que, dans le décret de commission impériale, pour l'affaire des indemnités, l’empereur a adjoint aux commissaires impériaux des commissaires des Etats de Saxe, Brandebourg, Bavière, Mayence , Bohême, l'Ordre Teutonique, Wurtemberg et Hesse-Cassel. I n’est peutêtre pas déplacé de conjecturer que ces princes sont destinés à former le nouveau corps électoral. D'abord les Catholiques et les évangélistes y sont en nombre égal, car la Saxe vote dans le banc des évangéliques, quoique les princes de cette maison soient catholiques. Hesse et Wurtemberg étaient depuis longtemps sur les rangs pour la dignité électorale, but constant de leur politique versatile; et quant aux Ktats de l’Ordre Teutonique, il est à croire que la maison d'Autriche, qui perd en Italie le duché de Modène et le grand duché de Toscane, voudra, si elle perd encore en Allemagne l'électorat de Cologne, qu’elle était toujours sûre de faire donner à un de ses nombreux archiducs, créer pour eux un électorat catholique, et qui même pourrait être électif comme la grande maîtrise de l'Ordre Teutonique. Cet électorat serait formé des Etats de cet ordre militaire et religieux, agrandi en Franconie de quelques principautés ecclésiastiques, ou même de quelques Etats du roi de Prusse, qui recevrait en échange des pays dans la basse Allemagne, Munster, ou la partie transrhénane de l'archevêché de Cologne.
Toute l’Allemagne verrait avec plaisir le héros de l’Empire, l’archiduc Charles, grandwaître actuel de l'Ordre Teutonique, élevé à la dignité d'électeur. Dans cette supposition, il ne resterait d'électeur eeclésiastique que larchevêque de Mayence, qui, sans doute, recevrait une autre dénomination; cet électeur est archichancelier de Germanie, comme ceux de Trèves et de Cologne l’étaient des Gaules et de l'Italie. Cette . dignité d’archichancelier, depuis longtemps la seule nécessaire des trois, et d’une haute importance pour les affaires de l'Empire, dans une constitution aussi formaliste, ne
(4) 5 va sans dire que cette réflexion n’est pas applicable au chef de l'Eglise, qui doit être souve-
pourrait peut-être, sans inconvénient, être confiée à un prince laïque, plus entouré d'intérêts personnels et domestiques qu’un ecclésiastique.
L’exelusion donnée à l’électeur de Hano-
vre dans l'affaire des indemnités annonce-
rait-elle l'abolition possible de cet électorat de nouvelle date ? Les Etats de Hanovre.seraient-ils destinés à indemniser la maison d'Orange, qui reçoit aujourd’hui un asile de ce même pays à qui, il y a un siècle, elle donna des rois? L'Empire germanique voudrait-il secouer le joug des rois étrangers ? ou plutôt, aujourd’hui que la France et l’Autriche séparées, du côté de l’Allemagne, par des bornes qu’elles ne franchiront plus, ne peuvent plus guerroyer à la volonté de l'Angleterre, des Etats sur le continent, toujours attaqués et jamais défendus, ne deviennent-ils pas plus onéreux qu’utiles à cette dernière puissance? La maison royale y perdrait quelques apanages pour ses princes, quelques soldats pour ses troupes ; mais les vrais Anglais, qui tiennent au système maritime plus qu’au système continental, verraient sans peine échapper cette possession où l’on ne peut aller par mer et qui n’offre point d’argent à gagner.
Dans cette nouvelle composition du corps électoral, la maison d'Autriche serait également assurée de la majorité des voix pour la dignité impériale : il faudrait, pour la lui faire perdre, d'énormes fautes ou des revers inouïs dont la chance n’est pas, pour ainsi dire, dans la fortune de cette maison, encore moins dans l’habileté héréditaire de son cabinet. Le corps évangélique qu’elle pourrait redouter va toujours s’affaiblissant ; il n’est pas au pouvoir des princes de faire revivre l'esprit qui le forma, et c'est ce qui doit rassurer sur le danger des sécularisations. La religion chrétienne gagnera en puissance sur les esprits tout ce qu’elle perdra en domination sur les corps, domination contraire à la nature du ministère religieux, qui doit être propriétaire dans le sol et non souverain de l'Etat (1).
La France, quoique avec moins d'intérêt qu'autrefois, se portera peut-être pour garant des arrangements intérieurs de lAllemagne, surtout si la Russie veut y prendre la place de la Suède. Cet empire s’agite pradigieusement pour étendre son influence,
rain chez lui pour pouvoir être indépendant des autres.
Placé sur les confins de l’Europe et de l’Asie, il pèse à la fois sur toutes les deux, et, depuis les Romains, aucune puissance n’a montré une plus grande force d'expansion.
I! en est ainsi dans tout Etat où le gouvernement est éclairé et le peuple barbare, et qui réunit l’extrème habiieté du moteur à l'extrême docilité de l’instrument (1).
$ V. — DE La Russie.
La Russie n'a pas marché du même pas que les autres nations dans la route des connaissances humaines. Elle était encore ensevelie dans les ténèbres de l’ignorance, que l’Europe brillait depuis longtemps de tout l'éclat que répandent sur les peuples la culture des beaux-arts, l’étude des sciences, et la politesse des manières.
Si le principe de cette différence dans les progrès des peuples modernes eût été dans la diversité des climats qu'ils habitent, le Midi eût toujours été éclairé, et le Nord nele serait jamais ; maïs la cause en était accidentelle, et il n’est pas difficile de la découvrir.
Les lumières qui, dans le monde moderne, se sont répandues sur cette partie de l’Europe qu’on appelle latine ou romaine, pour la distinguer de la partie grecque, partaient de Rome chrétienne, et l’Europe en avait été éclairée successivement, et selon la distance à laquelle les Etats qui la composent se trouvaient du centre et du foyer, en quelque sorte, de la civilisation.
L'ltalie, les Gaules, les Espagnes, l’Angleterre, la Germanie, la Pologne avaient été, l’une après Fautre, et à peu près dans l’or.dre que je viens de les nommer, converties et éclairées. Ce n’est pas que, dès les premiers temps de l'Eglise, il n’y eût eu des Chrétiens dans ces différents pays, et même dans d’autres bien plus éloignés ; mais ces nations, renouvelées par les invasions successives des peuples septentrionaux qui débordèrent sur l’empire romain vers le 11° siècle de l'ère chrétienne, ne passèrent en corps, et avec leurs chefs, sous le joug de la foi, que postérieurement à cette mémorable époque de l’histoire du monde.
La Russie allait, à son tour, participer au bienfait du christianisme, et recevoir de Rome, avec les apôires de l'Evangile, les propagateurs de la civilisation, lorsque les
(1) I n'y a de différence importante entre mes
conjectures sur l’Empire germanique, et le plan d’indemnités proposé par la France et la Russie,
Grecs se séparèrent de l'Eglise romaine, et tombèrent dans le schisme qui dure encore.
Ce fut à cette époque que les patriarches de Constantinople envoyèrent quelques missionnaires en Russie, dont les. habitants sont ou se croient Grecs d’origine, et qui, d’ailleurs, étaient plus voisins de la Grèce que de l'Italie, dans un temps où la terre était presque la seule voie de communication entre les peuples. Cent ans après, et vers Ja fin du x° siècle, la nation russe fut convertie à la foi chrétienne, avec son chef Wolodimir, et l’'Eghse russe fondée par les soins du patriarche de Constantinople. Gette nouvelle Eglise, enfantée au christianisme par une naissance illégitime, ne reçut qu'un faux jour qui servit à l’éclairer sur les absurdités de l’idolâtrie, plutôt qu’à lui donner la pleine intelligence des dogmes religieux, et qui la trompa même sur un des plus essentiels; je veux dire celui de l’unité de l'Eglise et de l'autorité du souverain pontife, seul rempart contre l'anarchie des opinions et les révoltes de l’hérésie.
Les Grecs, livrés depuis à de vaines disputes, et plus occupés à soutenir leur rébellion religieuse qu'à défendre leur indépendance politique, tombèrent à la fin sous la domination des Tures. Ils firent une Eglise séparée du reste des Chrétiens ; mais ils cessèrent de former un peuple, et furent confondus avec des barbares. « Seul peuple chrétien, » ditla Théorie du pouvoir, « asservi à des maîtres qui ne le soient pas, il porte la peine de son schisme, moins par la rigueur de loppression que par la honte de la servitude. »
La Russie se trouva done placée entre les deux grandes divisions du monde chrétien, les Latins et les Grecs, et fut étrangère aux uns et aux autres. Le schisme la séparait des Latins. Deux causes, outre son éloignement, l'isolaient aussi des Grecs: ceux-ci craignaient d’inspirer de l'ombrage à leurs nouveaux maîtres en communiquant avec elle, et l'établissement d’un patriarche particulier indépendant de celui de Constantinople rompit toute communication entre.
ces deux peuples.
La Russie tomba dans une ignorance profonde et de grossières superstitions. Elle conserva des vestiges d’idolâtrie avec le culte du christianisme, mêla les ténèbres du
qu'un électorat donné à la maison de Bade, mais ce plan lui-même peut être modifié.
schisme aux lumières de la foi, et se composa ainsi une religion toute de mots, de cérémonies, de légendes et d’abstinences, qui est au véritable christianisme à peu près ce que le judaïsme des rabbins, suivi par les Juifs modernes, est au culte mosaïque. On ne peut assez le dire aux hommes d'Etat, les peuples sont toujours placés entre la superstition et la religion, comme entre la tyranvie et un gouvernement régulier. Ils deviennent crédules en cessant d’être croyants, comme ils deviennent esclaves dès qu’ils cessent d’être sujets. Le christianisme travaille depuis sa naissance à déraciner les superstitions, mais lentement, mais avec ménagement pour la faiblesse des peuples, mais avec le temps enfin, qu’on peut appeler le premier ministre de la vérité. La philosophie moderne, au contraire, laisse au peuple ses superstitions en échange de l'autorité qu’elle prend sur lui, et elle souffre, même à Paris, qu’il coure publiquement aux diseurs de bonne aventure, pourvu qu'il n’aille pas au prône de son curé.
Je reviens à la Russie. Elle n’était, sous Louis XIV, d'aucun poids dans la balance de l’Europe, et n’était guère plus connue, même de ses voisins, que ne le sont aujourd’hui les Samoyèdes et les Tounguses. L’alliance d’un de nos premiers rois de la troisième race avee une princesse russe fut un phénomène remarqué par tous les historiens, et dans ce temps d'entreprises chevaleresques, ce mariage, qui n'eut aucune influence sur-les communications des deux peuples, ressemble tout à fait à une aventure.
Cependant la Russie renfermait les germes de toute perfection sociale dans les éléments de sa constitution religieuse et politique.
C'était le levain qui devait faire fermenter la pâte, et ce grand corps où dormaient de si nombreux moyens de forces et de lumières, arrêté dans la route de la civilisation, n’attendait que cette voix puissante qui dit à une nation paralysée : Lève-toi, et marche.
La Russie commença par deux hommes, Pierre 1% et Charles XII La religion fonde les Etats, la conquête les étend, le commerce les polit, et trop souvent les corrompt; Pierre 1%, qui trouva dans les siens une religion établie, l’asservit au lieu de l’épurer, et lui Gta ainsi toute dignité à l'instant qu'il aurait fallu lui donner plus de force. Ses
Etats n'étaient que trop étendus. H commença l'éducation de son peuple comme nous commençons aujourd’hui celle de nos enfants, par les arts et le commerce, et il introduisit la corruption avant de former la raison.
Charlemagne avait fait une révolution chrétienne dans la Germanie idolâtre; Pierre 1° a plutôt fait une révolution philosophique dans la Russie chrétienne : il l'a polie par les arts plus encore qu'il ne l’a civilisée par les lois. De là le luxe et la politesse de la cour, les vices et la grossièreté du peuple, la corruption privée et publique, tous les désordres de la eupidité et de l'ambition; car l’histoire sévère ne manquera pas de remarquer que la Russie, depuis son entrée dans le monde, a entretenu l’Europe de soupçons de grands crimes, autant que de récits de grands exploits.
Trompé par la prospérité précaire et factice de la Hollande, et égaré par les conseils d’un Génevois, Pierre dirigea ses vues, ses courses, ses efforts en tout genre vers la puissance commerciale et maritime, et de là son apprentissage tant vanté du métier de constructeur. Il faisait, dans un sens opposé, la faute qu’avaient faite les rois d’Angleterre, qui s’obstinaient à vouloir s’établir en France, et prétendaient être, malgré la nature, une puissance continentale : système qui a duré jusqu’à Elisabeth, et que les Stuarts, à qui l'Angleterre doit tout ce qu’elle a acquis de puissance, changèrent pour le système maritime.
Ce système convenait si peu à la Russie, au moins à cette époque, qu'il est ce que les Russes, au milieu de leurs progrès en tout genre, ont le moins perfectionné; car leur marine est encore dans l’enfanee, et leurs marins aux éléments (1). Enfin, Charles XII força soa rival à développer cette puissance militaire qui devait être si formidable à l’Europe, si funeste à fa Suède, et révélant à cet empire le secret de sa force, le mit sur la voie de sa propre grandeur.
Pierre I‘, plus frappé, ce semble, de l'éclat des arts que de la gloire des armes, aurait peut-être mieux convenu à la Suède, qui avait besoin de reposer dañs la paix ses forces épuisées par la guerre de trente ans; et Charles XEL, avec son stoïcisme austère, et son amour effréné pour la gloire militaire, aurait, ce semble, mieux convenu à la
(1) Depuis que ceci est écrit, la marine russe a fait d'immenses progrès,
Russie, et donné à cette masse inerte une impulsion plus puissante, et même une direction plus noble et plus morale.
Arrêtons-nous un moment devant ce Charles XII, comme on s'arrête devant ces pyramides du désert, dont l’œil étonné contemple les énormes proportions âvant que la raison se demande quelle est leur utilité. Gn aime à voir, dans cet homme extraordinaire, l'alliance si rare des vertus privées et des qualités héroïques, même avec celte exagération qui a fait de ce prince le phénomène des siècles civilisés. On admire, et ce profond mépris des voluptés de la vie, et cette soif démesurée de la gloire, et cette extrême simplicité de mœurs, et cette étonnante intrépidité, et sa familiarité, sa bonté même envers les siens, et sa sévérité sur lui-même, et ces expéditions fabuleuses entreprises avec tant d'audace, et cette défaite de Pultawa soutenue avec tant de fermeté, et cette prison de Bender où il montra tant de hauteur, et ce roi qui commande Île respect à des barbares lorsqu'ils n'ont plus rien à en craindre, l’amour à ses sujets lorsqu'ils ne peuvent plus rien en attendre, et, quoique absent, l’obéissance dans ces mêmes Etats où ses successeurs présents n’ont pas toujours pu l’obtenir; et à la vue de cette combinaison unique de qualités ei d'événements, on est tenté d'appliquer à ce prince ce mot da P. Daniel, en parlant de notre saint Louis : « Un des plus grands hommes et des plus singuliers qui aient été. »
Après cet exposé rapide des progrès de la Russie, il est temps d'examiner son état iniérieur, et ses rapports avec le reste de l’Europe.
La Russie était, à sa naissance, entourée de voisins puissants, autant ou plus qu’elle, parce qu’ils étaient plus instruits ou plus guerriers. Elle était balancée par la Suède, se défendait avec peine contre la Pologne, étäit inquiétée par les Tarlares, quelquefois battue par les Turcs. À mesure qu’elle a pris des forces, son gouvernement, comme celui de Rome, habile à diviser, habile à combattre, a tout soumis autour de lui, tout envahi ou tout contenu; mais Rome ne trouva point de bornes à ses progrès, parce qu’elle attaqua toujours des peuples inférieurs à elle en moyens militaires et politiques, au lieu que la Russie, comme ïil arrive entre des peuples à peu près également avancés, à posé elle-même une limite à son agrandissement vers l'Europe, à l'instant où, par le
partage de la Pologne, elle s’est trouvée en contact avec l'Autriche et la Prusse, aussi fortes que la Russie par leurs armées, plus fortes par leurs lumières.
La Russie n’envahira pas sans doute la Suède ni le Danemark, parce qu’elle a, sur ces deux Etats, les avantages de l'influence, sans avoir les embarras de l’administration.
Elle les entraîne dans son orbite, leur inspire ses desseins, leur commande ues démarches quelle ne soutient pas toujours, quelquefois les précède pour les retenir, et les suit pour les exciter. Le Danemark ne se plaint pas ; la Suède, haïe et peut-être redoutée, supporte le joug avec impatience, et même, dans sa dernière guerre contre la Russie, elle a tenté de lui porter un coup sensible, en profitant de la faute qu’a faite Pierre I‘ de placer sa capitale à l'extrémité de ses Etats, et trop près de l’ennemi.
La Russie s’étendra tôt ou tard sur l’empire ottoman, mais elle posera elle-même une borne à tout accroissement ultérieur de ce côté, en fondant l'empire grec; car on peut conjecturer que Constantinople et Pétershourg n’appartiendront pas un demi-siècle au même maître. Cependant la Turquie trainera son existence jusqu’à ce que Îles grandes puissances aient pu s'arranger de sa dépouille.
L’Angleterre a enlacé la Russie dans les filets de son vaste commerce ; elle y verse beaucoup d’argent, puissant moyen d’influence en Russie, même sur les grands, qui aiment l’or et qui le prodiguent ; car ce peuple, placé sur les confins de l’état sauvage et de l’état civilisé, ainsi que son pays sur les limites des deux zones, réunit les extrêmes dans le caractère de ses habitants, comme dans la température de son climat.
Comme le développement de la Russie a commencé par la politique, elle n’a rerfectionné que sa force physique et ses arts; s’il continue par la religion, si elle revient au centce de l’unité, comme elle n’en paraît pas éloignée, sa religion, devenue l’alliée du gouvernement, en cessant d’être son esclave, prendra plus de dignité, ses ministres plus de décence, son culte plus de morale, son peuple plus d'instruction, et l’intempérance, la cupidité, la fourberie, d’autres vices encore, disparaîtront peu à peu de fa société,
Jusqu'à Pierre E*, la succession au pouvoir était héréditaire. Cette loi naturelle, dans un Etat qui a fini sa constitution, est dangereuse pour une nation naissante, qui n’est
air,
pas encore assez forte pour résister aux chances quelquefois fâcheuses de l’héréd'ité. Aussi Pierre ‘, dominé moins par son génie que par la force des choses, fit une loi qui donne au prince régnant le droit de se nommer un successeur; droit que la loi confie à Ja sagesse, et que les passions lui enlèvent toujours.
Paul I‘, jugeant son Etat assez fort et les grands assez soumis, revint à l’ancienne institution. Sa mort paraît avoir troublé ce nouvel ordre de succession, s’il est vrai que le prince régnant ait rétabli la loi de Pierre A‘. Il semble même qu'il se soit fait dans la constitution de l'empire un changement plus important, et que le sénat ait acquis quelque part au pouvoir. Si cela est, ou si cela dure, la Russie est condamnée à des troubles intérieurs dont elle ne trouvera de remède qu’en portant sans cesse ia guerre au dehors. Les Etats où le pouvoir n’est pas fixé, sont souis, quand ils sont puissants, à la dure alternative de se détruire eux-mêmes, ou de détruire leurs voisins, et ils sont toujours placés entre la conquête et les révolutions.
& VI. — De La SuÈDe ET Du DANEMARK,
La Suède, placée aux confins du monde civilisé, avec une population faible, dispersée sous un climat rigoureux, et sur un sol immense et presque partout stérile, sans numéraire et sans colonies, a longtemps entretenu l’Europe du bruit de ses expéditions romanesques, et a joui, pendant plus d’un siècle, d’une considération qui ressemblait à de la puissance. Comme elle à eu une grande part à la révolution politique et religieuse que le traité de Westphalie a faite en Europe, on nous permettra d'entrer dans quelques détails sur l’histoire, et l'on pourrait dire sur les aventures de cette société.
Après une alternative de quelques siècles de troubles et de guerres, de force et de faiblesse, et ces progrès lents des lumières qui remplissent l'enfance de tous les peuples modernes, et forment, pour ainsi dire, leur première éducation, la Suède échut par voie d’héritage à Marguerite de Waldemar, déjà reine de Danemark par sa naissance, et de Norwége par son mariage avec Haquin, dernier roi de ce pays. Rien ne prouve mieux que les peuples viennent d’une famille, que de voir dans les premiers temps du monde, et le premier âge de presque toutes les nations, les Etats transmis par testament, par donation, ou portés en dot
comme des biens domestiques, et deux peu-
ples se confondre par l'alliance de deux maïi-
sons. Marguerite, connue sous le nom de {a Danoise, voulut unir irrévocablement ces trois parties de l’ancienne Scandinavie et de la Chersonèse cimbrique, berceau de l’Europe moderne, par le célèbre acte d'union consenti à Calmar en 1395. Ce projet formé par la sagesse, la folie le renversa, etil n’en resta d’autre monument que trois couronnes placées au haut de la tour de Calmar, et dans les armes de Suède et de Danemark, plus l’expression usitée dans lalangue diplomatique de l’Europe, des couronnes du Nord, pour désigner Îles trois Etats de la Suède, du Danemark et de la Norwége. On prendra une idée assez juste des rapports politiques et commerciaux de ces trois pays à cette époque, lorsqu'on saura que Marguerite disait à son neveu Eric, qui lui succéda dans ces {rois royaumes : La Suède vous nourrira, la Norwége vous vétiru, et le Danemark vous défendra. Cesrapports ont changé, et le Danemark aujourd’hui vaut mieux pour nourrir, et la Suède pour défendre.
Aorès plus d’un siècle de succession collatérale du royaume de Suède, en faveur de princes étrangers à la Suède, et même au Danemark, de régences exercées par les Suédois, entremêlées aux règnes de quelques princes danois, et d’une anarchie presque continuelle, suite inévitable d'une succession aussi désordonnée, le sort des armes fit tomber la Suède aux mains de Christiern &‘", roi de Danemark, appelé le tyran où le Néron du Nord, prince né pour déshonorer le pouvoir, la première loi des Etats, et le premier besoin des hommes.
La domination qu’un conquérant étranger exerce sur un peuple qu’il a soumis tout entier est loujours dure et défiante, parce qu'il peut craindre de la part d’une nation une révolte générale, et il aggravé le joug à proportion qu’il voit dans les sujets plus de dispositions et de moyens de s’y soustraire, Christiern voulut s'affranchir d’un seul coup de la crainte d'une rébellion en Suède, en se débarrassant de tous les chefs du peuple.
En 1520, au jour fixé pour son couronnement, après une fête qui avait duré plusieurs jours, il fit assassiner dans la salle du festin, à Stockholm, cent évêques ou principaux seigneurs. Quand on rapproche cet événement épouvantable d'événements arrivés pour le même motif dans d’autres pays, on aperçoit ce que toutes les révoiu-
tions ont de semblable, et ce que chaque tyrannie a de différent.
Depuis bien des siècles, en Suède, les générations se transmettaient fidèlement l’une à l’autre une haine désespérée contre les Dauois, plus encore que l’amour de leur propre indépendance : l’attentat horrible de Christiern y mit le comble, et un homme fut appelé à recueillir cet héritage national, Gustave Wasa, issu d’une maison qui avait régné sur la Suède, échappé lui-même au massacre de Stockholm, parut, comme tous les hommes extraordinaires , au moment précis de la maturité des événements; un peu plus tôt il eût échoué, comme son successeur, plus grand que lui, échoua quelques années après dans de plus vastes desseins. Wasa appelle à lui, du fond des forêts et des mines de la Dalééarlie, quelques paysans occupés de leurs travaux : il exalte leur haine, il leur inspire son courage, il discipline leur ardeur, et, combattant à leur téte, il chasse les Danois, qui n’ont pu, depuis cette époque, s'établir en Suède. Gustave rendit le pouvoir héréditaire dans sa famille, et mourut comblé dans et de gloire, adoré du peuple, révéré de la noblesse, dit l’abbé de Vertot. D’autres historiens prétendent qu'il parut au-dessous de sa gloire, et qu’il fit moins aimer aux Suédois sa domination, qu'il ne leur fit haïr la tyrannie étrangère ; car un prince qui fait une révolution est presque toujours un objet de contradiction pour ses contemporains, et souvent un problème pour Ja postérité.
Gustave fit une révolution, non-seulement dans le gouvernement, mais encore dans la religion. Frappé de quelques désordres dans le ciergé, jaloux de son crédit, et surtout de ses richesses, il méconnut les bienfaits de la religion catholique, le frein le plus puissant des hommes et des peuples, et il voulutfaire adopter en Suède les nouveautés que les prédications de Luther avaient introduites en Allemagne. De libérateur de ses peuples, il en devint le persécuteur. La Suède, assez récemment convertie au christianisme, avait été souvent troublée par la lutte des pouvoirs politiques et religieux, non encore exactement définis chez les peuples naissants, où le pouvoir religieux se trouve toujours plus avancé dans sa constitution que le pouvoir politique. Cependant elle opposa aux innovations religieuses une
(1) Dans les Etats qui ne sont pas monarchiques, 5 luthéranisme n'a point d'évêques, et n’a que des
longue et forte résistance. On vit les prêtres et les fidèles, les nobles et le peuple, les hommes et les femmes altachés à leur ancienne croyance, surtout à cette partie du culte qui lie les vivants aux morts, et des souvenirs si touchants à des pratiques si innocentes et si pieuses, se retirer dans les montagnes inaccessibles de la Dalécarlie, et demander la liberté religieuse aux mêmes lieux d’où était sortie la liberté politique. Les Dalécarliens, constants dans leurs usages comme tous les peuples pauvres et isolés, prirent même les armes,’mais sans chef et sans discipline. Tout plia sous le vainqueur, et même la pensée. Ce ne fut cependant qu’en conservant les dehors du catholicisme que le luthéranisme put s’introduire en Suède, et l’on y retint l'épiscopat, quelque chose de Ja liturgie, et jusqu'à un reste de confession auriculaire (1). Ce luthéranisme ainsi déguisé, qui adaptait les formes pompeuses, et même la hiérarchie de la religion catholique aux principes faciles de ja Réforme, estdans l'Eglise absolument ce que sont dans la société politique les gouvernements aristocratiques, comme ceux de Pologne ou d'Angleterre (2), qui conservent les formesaugustes de la monarchie, et mêms la dénomination de royauté avec les principes des Etats populaires; et comme J.-J.
Rousseau dit quelque part, pour celte raison que le luthéranisme est la plus in*onséquente-des opinions religieuses, on peu’ regarder l'aristocratie comme le plus inconséquent des gouvernements. |
Telle est l'influence irrésistible que la religion exerce sur l'Etat, que la Suède, depuis la Réforme, commença à incliner sensiblement à l'aristocratie , à cet élat de gouvernement toujours dans les extrêmes de la servitude ou de la licence, et la noblesse suédoise, écartée, dans ses rapports avecses rois, de cette juste mesure que si peu de nations en Europe out su garder, fut condamnée à tout endurer des rois forts, et à tout oser contre les rois faibles. On vit sous Eric, le fils insensé de Gustave Wasa, un noble Suédois, poignardé par ce prince, tirer, à genoux, le poignard de sa blessure, le baiser, le lui rendre et mourir; et de nos jours, on a vu de nobles Suédois assassiner Gustave HI. L'histoire de Ja Suède nous montre la noblesse, sous Gustave-Adolphe, et plus encore sous Charles XII, entraînée
superintendants.
(2) Lt de bien d’autres.
loin de son pays, au fond de l’Allemagne et de la Russie, dans des guerres sans fin et sans objet, et à la diète de 1755, cette même noblesse traiter avec indignité un roi modéré, lui disputer le droit d’apposer son sceau aux actes publics, et lui ôter jusqu’à l'éducation de son fils.
Les Suédois, en sortant de l'esclavage sous l'étranger, s’arrêtèrent à la plus extrême obéissance enversleurs rois ; mais combien, il faut le dire, cette dépendance un peu servile fut ennoblie par de dignes maîtres !
Quel homme et quel roi que Gustave- Adolphe, petit-fils de Gustave Wasal Ce prince, qu’on peut regarder comme le héros de la Réforme, montra la force de caractère et les vertus qui font les grands hommes, les connaissances qui font les hommes utiles, et même les qualités qui font les hommes aimables., Bon et populaire pour les hommes les plus obscurs, il avait coutume de dire que les rois n'avaient de rang entre eux que celui de leurs vertus. Eloigné pendant sa jeunesse de la reine son épouse, et au milieu de la licence des camps, il s’honorait de lui avoir toujours été fidèle. Il fut le créateur de l’art militaire en Europe, le fondateur de l’école où se forma notre Turenne. Sorti de son pays avec moins de trente mille Suédois, faiblement secouru, ou même à la fin contrarié par les princes protestants, jeté au milieu de la populeuse et belliqueuse Allemagne, au siècle des lumières politiques et des connaissances militaires, en présence de la monarchie autrichienne, de Valstein et de Tilly, il éleva, il soutint même, tant qu'il. vécut, cette puissance formidable qui n'avait qu’un camp pour territoire, et pour peuple qu'une armée, celte puissance à qui les réformés, toujours pressés de prédire, appliquaient déjà les oracles des Livres saints et toutes les prophéties de l'Apocalypse, et qui sans doute aurait pu les justifier à force d'enthousiasme religieux et de génie, si l’ordonnateur suprème des événements n’avait, depuis l'établissement du christianisme, retiré la force à l’homme pour la donner à la société (1).
Le lecteur nous saura gré peut-être de lui citer ici en entier un morceau dont nous Jui avons déjà donné un fragment, et qui fera mieux connaître ce grand roi que tout ce que l'on pourrait en dire. « Les Suédois,
(1 ) IL paraît que Gustave- Adolphe est le premier prince électif à qui la France ait donné, dans tes relations diplomatiques, le titre de roi. li
alliés de la France, avaient en Allemagne l’armée la mieux disciplinée qui ait jamais été depuis les légions de César. Ils étaient presque toujours sûrs, dit un auteur du temps, ou de battre ceux qui s'opposaient à leur valeur, ou de faire périr par leur patience ceux qui voudraient éviter le combat.
Is faisaient la guerre dans toutes les saisons de l’année, et ils subsistaient trois mois dans les quartiers où l’armée impériale n'aurait pas pu vivre huit jours. Tous les enfants qu'ils avaient eus depuis l'entrée de Gustave- Adolphe en Allemagne, étaient accoutumés aux mousquetades, et portaient, dès l’âge de six ans, de quoi manger à leurs pères dans les tranchées et dans la faction. Quoique l’armée ne soit pas un lieu fort propre pour élever la jeunesse, néanmoins on prenait un soin très-exact de leur éducation, leur faisant apprendre à lire et à écrire dans de petites écoles portatives, que l’on tenait
dans le quartier ou dans le camp, lorsqu'on
était en campagne. Les ennemis étaient quelquefois campés si proche, que leur canon portait jusque sur la petite école, où l'on a vu trois ou quatre enfants emportés d’un seul coup sans que les autres changeassent de place, ou quittassent la plume qu'ils avaient à la main.
« Les recrues de l'infanterie ne se faisaient plus que parmi les enfants nés dans le camp. A l’âge de seize ans, ils prenaient le mousquet, et n'avaient garde de déserter jamais, parce qu'ils ne connaissaient plus d’autre vie, ni d'autre vocation. Pour la cavalerie, c’étaient les valets de leurs reîtres qu'ils mettaient à cheval, après qu'ils avaient servi sept ou huit ans dans l’armée.
Ils étaient aguerris avant que d’être enrûlés, de sorte qu’ils pouvaient dire qu’ils avaient autant de capitaines que de soldats, ce qui a paru dans toutes les batailles et rencontres principales, où les officiers d’une compagnie ayant été tués, le premier reître se mettait à la tête, et la commandait aussi bien que le plus braze et le plus sage capitaine du monde. Les charges se donnaient au service et au mérite, sans faveur, et l’on y voyait plusieurs colonels qui avaient été simples soldats dans ie régiment qu'ils com mandaient. Cette armée était telle, qu'iln'est pas au pouvoir de tous les rois du monde d’en composer jamais une semblable, parce
y avail toujours quelque forme d'élection en
Suède,
113 PART. IL POLITIQU
que le temps et la discipline l'avaient formée et qu'ils avaient appris sous le grand Gustave comment il faut obéir, servir et commander.
« Si l'autorité des chefs était absolue dans l'armée, celle des ministres de leur religion ne l'était pas moins. C'’étaient des censeurs sévères qui ne souffraient ni le blasphème, ni le scandale des femmes. Sitôt qu’ils apprenaient qu’un officier avait une femme chez lui qui n’était pas légitime, ils allaient trouver le général pour l’obliger de l’épouser Ou de la quitter dans deux jours, et cela était exécnté sans rémission ; de sorte que le continuel exercice de la guerre, et la discipline étroitement gardée, rendaient cette armée invincible.
« Par ce moyen, la couronne de Suède était considérée dans les négociations d’Osnabruck et de Munster, à l’égal des plus puissantes couronnes. Les Suédois faisaient la guerre aux dépens de l’argent de la France et du sang des Allemands. Ils tenaient dans l'Empire cent trente-deux places, et pouvaient dîner dans l’une et coucher dans l’autre, depuis la mer Baltique jusque dans la Hongrie. »
Gustave-Adolphe succomba à Lutzen, au sein même de la victoire ; et quoique l’impulsion qu'il avait donnée aux affaires se prolongeât encore quelque temps après lui, sa mort permit la paix à l’Europe. Des hommes de cette force, nécessaires sans doute pour perfectionner la société par le mouvement qu'ils y produisent, comme les tempétes pour'purifier l’atmosphère, ne pourraient, comme elles, durer longtemps sans tout bouleverser, et leur mort est assez souvent prématurée. La France, qui n'avait voulu que troubler l'Allemagne, et non y élever une puissance formidable, rassurée par la mort de Gustave sur les progrès de la Suède, se servit d'elle pour conclure la paix, comme elle s’en était servie pour faire la guerre ; elle cacha son influence derrière la médiation de la Suède, et si celle-ci garantit à l'Allemagne sa constitution, la France, par son alliance et ses subsides, garantit à la Suède sa puissance. C'était, de part et d’autre, promettre plus qu’on ne pouvait tenir, et garantir ce qu’on ne pouvait assurer. Dans ce fameux traité de Westphalie, événement peut-être le plus important de l’histoire moderve, la France ébranla la religion ancienne de l’Europe pour en affermir la politique nouvelle , et elle développa le véritable es-
prit de la constitution germanique, en réduisant la dignité impériale à n’être qu’une dictature qui n’est respectée que des faibles, Cette constitution, qu’on a beaucoup trop vantée, puisque la nécessité de la garantir suppose la certitude de son impuissance, conserve une force suflisante pour empécher le prince de Neuwied et son voisin le prince d’Isembourg de guerroyer l’un contre l’autre à la tête de leurs domestiques, ou les bourgeois d’'Ulm d'aller brûler les faubourgs de Ratisbonne ; mais elle n’a pas empêché la France de s'étendre en Allemagne, l’empereur de s’y accroître, même de nouveaux royaumes de s’y former ; et cette constitution ne sera jamais qu’un moyen lent, mais sûr, d'amener, sans trop de déchirement et de troubles, la Germanie entière sous la domination de deux à trois puissances. La paix de Westphalie a eu, sous d’autres rapports, une influence plus décisive.
Elle à fait germer l’indifférentisme pour toute religion, en consacrant la rivalité de tous les cultes, et elle a préparé ainsi les voies à la philosophie moderne, et à la révolution qui pèse sur l’Europe.
Les braves Suédois, qui avaient été |’ Hu neur de leur pays et la terreur de l’Allemagne, nés dans la guerre, élevés pour la guerre, périrent dans la guerre, et très-peu revirent leur patrie. Les restes de ces troupes valeureuses passèrent au service de la France, où leur nom s'était perpétué, comme leur esprit, dans les deux régiments de Royal-Suédois et de Royal-Allemand.
Gustave-Adolphe ne laissa qu'une fille qui hérita de sa couronne, et même de son esprit. Sans doute pour gouverner la Suède, au sortir d’une guerre de trente ans, et apaiser ce lion irrité d’un si long combat, ane femme habile valait mieux qu’un homme médiocre; mais Christine, qui, toute disposée qu’elle était à la religion romaine qu’elle embrassa depuis, n’avait pas les faiblesses de la dévotion, avait la faiblesse du bel esprit, plus opposée que tout autre à l'esprit de gouvernement. Lasse des devoirs de la royauté, et plus jalouse de la liberté de sés goûts, elle promena dans toute l’Europe son inquiétude, et peut-être ses passions, et finit ses jours à Rome, qui, semblable à l'Elysée de la fable, a été souvent le dernier asile des rois qui avaient vécu.
Dans l’origine d’une société , les chefs font leur nation; mais la nation, une fois formée, doit former ses chefs, C’est ce qui
arriva en Suède lors de labdication de Christine. Les trois princes de la maison des Deux-Ponts qui se succédèrent, furent tous dignes de recueillir l'héritage de Wasa, austères, vigilants, belliqueux , fermes dans le commandement, et même portant ces qualités à l'excès, et jusqu'à se faire redouter de leurs sujets et haïr de leurs voisins.
La Suède, destinée à faire des révolutions partout où elle portait ses armes, avait fait une révolution en Allemagne sous Gustave- Adolphe. Charles X, cousin et successeur de Christine, fut l’occasion d’une révolution en Danemark, comme Charles XII, son petit-fils, hâta celle de la Russie. Charles X mit le siége devant Copenhague en 1658, et de cet événement, sans fruit pour la Suède, sortit cette fameuse charte, dans laquelle les Danois, fatigués de l'aristocratie des grands, se soumirent à l’autorité royale sans réserve, et avec une bassesse, ou plutôt une abjection d’expressions à laquelle, deux cent ans plus tôt, aucune nation chrétienne ne serait descendue. Mais une nouvelle doctrine avait fait perdre de vue le principe du pouvoir, et par conséquent la mesure de lobéissance. Elle avait posé comme un dogme fondemental, que la souveraineté vient du peuple, et en même temps elle avait attribué au pouvoir civil la suprématie religieuse; en sorte que, donnant aux peuples ce qui est à Dieu, et aux rois ce qui appartient à ses ministres, elle avait fait des peuples des séditieux, et des rois elle avait fait des despotes.
Nous avons parlé de Charles XII à l’article de la Russie, de ce prince qui semble un composé de l’antique et du moderne, brave comme
Achille et comme Turenne, austère comme
un stoicien et un anachorète, zélé pour la discipline chrétienne dans ses armées, au point que son historien remarque «qu’on faisait toujours dans son camp la prière deux fois par jour, qu'il ne manqua jamais d’y assister, et de donner à ses soldats l’exemple de la piété comme de la valeur.» La Vie de Charles XII a été écrite par Voltaire, avec la simplicité de style qui convenait si bien à la grandeur romanesque de ce prince ; mais on jui reproche trop de merveilleux, et l’historien paraît encore plus fabuleux que le héros.
(4) Partout où plusieurs citoyens, quels que soient leur nombre et leur condition, ont voix délibérative dans la législation, il y à un patriciat ou une aristocratie, @& il n'y à pas de noblesse, dont
Les expéditions de Charles XII achevèrent d’épuiser la Suède d'hommes, au point que plusieurs années après, et même dans des temps voisins du nôtre, les femmes s’y livraient aux travaux les plus rudes, et, selon le rapport d’un voyageur, servaient de postillons dans les postes aux chevaux.
L'ardeur effrénée pour la guerre extérieure avait été en Suède, comme elle l’est dans tout Etat, l’effet d’un vice intérieur de constitution qui se développe avec violence. Lorsque son épuisement, et aussi l’affermissement du système politique de l’Europe, ne permirent plus à la Suède ces fréquentes éruptions, alors l'aristocratie du patriciat suédois (1), affaiblie par la continuité d’une même race, et de rois toujours forts , se réveilla à la mort de Charles XII. Elle trouva l’occasion favorable dans l’accession au trône de la princesse sa sœur, que les Etats obligèrent de renoncer solennellement à tous dreits héréditaires, et bientôt après, dans l'élévation d’une race étrangère. Il en résulta une lutte qui n’est peut-être pas encore terminée entre la royauté et le patriciat; lutte dont les chances ont été variées selon le caractère des chefs. Les puissances étrangères prirent part dans la querelle, la Russie par des craintes récentes, la France par d'anciens souvenirs, et toutes deux avec aussi peu de motifs l’une que l’autre; car la Russie alors n'avait pas plus à craindre de la Suède, que la France ne pouvait en espérer. Cette guerre intestine, où les deux partis, les bonnets et les chapeaux, se distinguèrent comme en Angleterre, et même ailleurs, par le genre de coiffure, affaiblit la Suède par la division qu’elle y produisit, avilit les Suédois par la vénalité scandaleuse qu’introduisirent les intrigues des deux puissances qui combattaient, l’argent à la main, dans le sénat et dans les diètes. Lorsque le patriciat l’emportait, ce qu'on appelait dans un parti, et particulièrement en Russie, le triomphe de la liberté, l'autorité royale était comprimée au point dene plus être qu’une dignité de pure représentation à peu près semblable au dogat de Venise, funeste au bonheur de la Suède, parce qu’elle était impuissante à la protéger. Bientôt, comme l'abus de deux cents pouvoirs est bien plus pesant, bien plus excessif que l’abus d’un pouvoir, les haines privées
l'essence est de servir aux lois, et non de faire des lois. Le défaut de cette distinction nécessaire a produit en France de grands désordres.
se joignirent aux oppositions politiques, et des patriciens vindicatifs, non contents d’avoir Ôté au roi toute influence publique, le tourmentèrent même dans ses affections privées, et les choses furent au poiut qu’en la diète de 1756, ils proposèrent de lui ôter jusqu’à l'éducation de son fils.
L'autorité royale devait s’anéantir sans retour, ou réagir avec force; car cette loi de l’ordre physique s'exerce aussi dans l’ordre moral. Elle réagit, il y a peu d’années, et fit, avec l’argent de la France et les talents de son ambassadeur, la célèbre révolution qui rendit au père du roi régnant l'autorité, et qui fut effectuée sans troubles, sans effusion de sang, avec de la force sans violence, comme toutes les opérations où les hommes n’ont qu’à seconder la nature. :
Mais cette révolution fut plutôt celle des hommes que celle des institutions. Le sénat fut abaissé ; mais il subsista, toujours prêt à se ressaisir de l’autorité, et d’autant plus redoutable, qu'il confondait des ressentiments récents avec d’antiques prétentions. Les premiers effets de ces fâcheuses dispositions se firent sentir dans la guerre que la Suède déclara à la Russie, et où le roi se montra digne de son rang, de ses prédécesseurs et de sa nation. Quelques-uns de ses officiers l’abandonnèrent, dans l’opinion sans doute que la cause de leur pays était mieux aux mains de la Russie qu'en celles de leur prepre souverain, ou que la Suède ne pouvait être libre que lorsqu'elle serait gouvernée par trois ou quatre cents sénateurs, Quelques années après, ces haines mal éteintes se réveillèrent avec fureur, et produisirentl’assassinat du roi, qui fut tramé par un vieux général et exécuté par un jeune officier des gardes. La fermeté du régent, et plus encore l’horreur que ce crime inspira, empêchèrent le patriciat d’en recueillir le fruit, et il semble même qu’il ait tourné à l’avantage de la constitution, s’il est vrai,comme l’ont dit les journaux, qu’un certain nombre de sénateurs aient, à la diète de Norkioping, donné la démission de leur noblesse, c’est-à-dire du pouvoir de gouverner l'Etat; car, sans doute, ils n’ont pas voulu renoncer au devoir de le servir, le plus noble de tous, et celui
(4) On lit quelque part que la Norwége ne s'est jamais remise de la peste du xiv° siècle, qui commença, dit-on, au Cathai, près du Japon, et parcourut toute l’Europe.
(2) C'est un goût aujourd'hui très-répandu en
qui constitue uniquement et essentiellement Ja noblesse,
La Suède, et plus encore la Norwége, manquent d’habitants (1), et ces contrées reculées, qui ont envoyé de nombreuses colonies dans toute l’Europe, sont aujourd’hui à moitié désertes. On ne peut attribuer cette dépopulation au climat, ni mêmeuniquement aux guerres, après lesquelles la population se rétablit promptement, lorsqu'elle n'a pas à combattre quelque autre cause; la raison de la dépopulation d'un pays civilisé ne peut être que dans ses habitudes et ses institutions. Le commerce maritime, très-périlleux dans les mers du Nord, où l’on a vu cette année jusqu’à deux cents vaisseaux naufragés sur la côte de Scanie, peut affaiblir la population de la Suède. La guerre ne consomme que des célibataires, mais la navigation consomme les pères de famille. D’ailleurs lexcessive intempérance des peuples du Nord, et leur goût pour les liqueurs fortes, qui tient un peu du sauvage, compromettent annuellement la subsistance en blé de la Suède par l’énorme quantité de grains que consomme la distillation des eaux-devie (2).
À conjecturer les destinées de la Suède sur des circonstances locales et des considérations naturelles qui prévalent à la longue sur tous les motifs particuliers et personnels, la Suède doit perdre avec la Russie et gagner sur le Danemark. La Russie, en plaçant sa capitale à une extrémité, s’est imposé la loi d'étendre de ce côté sa frontière, et la portera sans doute jusqu'au golfe de Bothnie, vers lequel elle a déjà fait un pas. La Suède, bornée de deux côtés par la mer et la Russie, doit, ce semble, s'étendre sur la Norwége (3), séparée par la mer de tout autre Etat, même du Danemark, contiguë à la Suède dans sa plus grande longueur, et sur laquelle le roi de Suède prétend d’anciens droits de propriété. La Laponie danoïse suivrait lesort de la Norwége, et alors la Suède, adossée aux extrémités du monde, acquerrait, par la nature des hommes et des lieux, en force de résistance, ce qui lui manque en moyens d’étendue et de population.
Le Danemark n’est pas, ce semble, dans une position aussi stabie. Composé de par-
France, et qu’elle doit à la révolution.
(3) Cette prédiction de l’auteur s'est accomplie : la Finlande à été réunie à la Russie, et la Norwége à la Suëile,
ties anciennement plutôt que naturellement réunies, continental à la fois et maritime, et partageant moins les avantages que les inconvénients de cette doable situation, il offre à l'ambition de la puissance qui grandit au nord de l’Allemagne , le fértile pays du Jutland et du Sleswick, et la Norwége à l’ambition de la Suède. Les deux belles îles d'Odensée et de Fionie recevraient la loi de deux parties voisines du continent, et l'on peut dire aussi, en parlant du Danemark, qu’il n’est pas assez commerçant pour faire avec succès la guerre de mer, et qu’il l’est trop pour faire avec succès la guerre de terre ; car les grandes entreprises ne con viennent qu'aux nations extrêmement opulentes, ou extrêmement pauvres. « Un Etat commerçant, » dit J.-J. Rousseau, « ne peut se conserver libre qu’à force de petitesse ou de grandeur. »
$ VII. — DE LA PoLocne.
Nous continuerons le tour-de l’Europe par la Pologne et la Turquie : l’une, enfant déshérité; l’autre, enfant bâtard de la grande famille européenne. Ces deux Elats, si opposés dans leurs mœurs et leur religion, sont, plus qu’on ne pense, semblables dans Jeur constitution : de Jà la faiblesse de l’un et de l’autre, l’anéantissement de la Pologne déjà effectué, l’anéantissement inévitable de la Turquie, retardé par son éloignement et par des intérêts particuliers. D’autres Etats ont péri par des abus d’administration; la Pologne et la Turquie périssent par des vices de constitution : toutes deux peuvent offrir aux publicistes un cours de politique pratique, à peu près comme ces cours de médecine clinique que l’on fait sur les maladeseux-mêmes. Mais le lecteur nous permettra de lui rappeler ici des principes contenus dans quelques ouvrages politiques assez récents {1”), pour lui faire mieux sentir la vérité des principes dans la justesse de l’application.
La loi fondamentale de toute société est celle de. l'unité de pouvoir, et la seconde, aussi nécessaire, aussi fondamentale que la première, est celle de la nécessité du ministère qui agit pour exécuter à l’égard du sujet la volonté conservatrice du pouvoir. Ainsi il y a dans chaque société un chef ou pouvoir, un ministère qui sert au che’, et des sujets qui sont le terme de la volonté de
’un et du service des autres. L'orgueil humain peut se révolter contre cette doctrine, mais Ja nature l’établit ou la rétablit partout : elle s'aperçoit, cette loi de l’nnité de pouvoir, jusque dans les Etats qui s’en sont le plus écartés, elle paraît même dans les corps législatifs, où un seul propose la Loi et vide le partage; dans les corps exécutifs ou les armées, où un seul commande, en sorte que le gouvernement populaire n’est qu’un Etat où l’on cherche à qui restera le pouvoir; et si je voulais faire entendre à un enfant toute ma pensée par une comparaison familière, je lui représenterais le pouvoir dans ces gouvernements, comme ces royautés de festin qu’on tire au sort.
Ces trois personnes sociales, le chef, le ministère, le sujet, doivent être homogènes ou de même nature, comme. la cause, le moyen et l'effet. Elles ont deux manières d’être; elles sont, au moins les deux premières, mobiles ou tixes, c’est-à-dire électives ou héréditaires. Si le chef est électif, le ministère ‘doit être électif; si le chef est héréditaire, le ministère doit l'être aussi, et sous cette forme, il s'appelle noblesse. Nous ne prononçons point ici entre ces formes de gouvernement, et nous nous contentons d'exposer des principes et d'observer des faits.
Or, en Pologne et en Turquie, l’homogénéité des personnes sociales, ou n'a jamais existé, ou n'existait plus depuis longtemps; et quoique la manière fût différente dans l’un et dans l’autre Etat, le résultat a été le même pour tous les deux. Je m'explique.
Le pouvoir ou le chef, en Pologne, était devenu électif, et la noblesse ou le ministère était resté héréditaire. En Turquie, au contraire, le pouvoir était héréditaire, et le ministère électif, et de là ces élévations subites et fréquentes d'un jardinier du sérail ou d’un icoglan, aux premiers postes de l'Etat; de là un double désordre. Le chet électif, en Pologne, était devenu trop faible pour contenir dans de justes bornes le ministère héréditaire, qui, écarté de sa destination naturelle, faisait des lois, au lieu de servir à leur exécution; et le roi n’était plus luimême qu’un ministre ou plutôt qu’un esclave. En Turquie, le chef héréditaire n'avait trouvé aucunelimite à ses caprices dan, la mobilité perpétueile de tout ce qui existait autour de lui, et dans ses volontés ar-
(4) Le Divorce considéré au dix-neuvième siècle, par le même auteur.
bitraires plutôt qu’absolues, il n'avait été servi que par des esclaves ou des satellites. De là le despotisme du chef en Turquie, et le despotisme du patriciat en Pologne; de là le gouvernement tumultuaire des Tures, et le gouvernement orageux des Polonais; de là, en Turquie, ces soldats qui se révoltent et qui déplacent le pouvoir, et en Pologne, ces luttes éternelles du chef et des grands qu'il voulait soumettre; de là, dans ces deux Etats, l'anarchie, la misère, la dépo- . pulation, la faiblesse, l’avilissement, la des-
\truction. L'influence réciproque des lois sur ,W|) les mœurs, c'est-à-dire de la société publi-
| que sur la société domestique, s'était fait : sentir dans ces deux Elats, et de la même manière. Le despotisme avait passé, en
«4 Turquie, de la famille dans l’État, et la po-
fygamie, qui est le despotisme domestique, avait produit le despotisme politique ; mais en Pologne, le despotisme était descendu de l'Etat dans la famille, et malgré le catnolicisme dominant en Pologne, les dissolutions de mariage, pour empêchements dirimants, étaient devenues chez les grands une véritable polygamie : car, quoique les fem mes les provoquent, et même plus souvent que les hommes, elles n’en sont que plus esclaves, puisqu'elles le sont à la fois des passions des hommes et de leurs propres passions. Ce sont ces abus sur les sentences ‘en nullité de mariage qui ont fait croire que le divorce était permis en Pologne. En Pologne, comme ailleurs, la religion avait maintenu le principe général de lindisso- Jubilité du lien conjugal; mais les passions des hommes, qui n'étaient pas contenues par une autorité suffisante, faisaient du principe une application vicieuse.
— Nous reviendrons ailleurs à la Turquie, et nous ne nous Occuperons ici que de la Pologne.
La Pologne, convertie au christianisme dès le x° siècle, et entourée, même encore aujourd’hui, de nations barbares ou de voisins inquiets, s'était rapidement formée, à l'aide de l'influence des deux causes les plus efficaces qui puissent agir sur une s0ociété, la religion et la guerre parle de la religion chrétienne, qui perfectionne les mœurs, l’autre, qui fortifie les âmes etles corps. Elle était parvenue à un baut degré de considération parmi les peu- ‘ples du Nord, et avait laissé bien loin der-rière elle les Borusses, devenus depuis les Prussiens, et les Moscovites ou les Russes.
: l’une, je.
Les Jésuites s’y étaient introduits, et, soit l'extrême richesse des premières maisons de Pologne, qui leur permettait de faire donner à leurs enfants une éducation soignée, soit l’habitude commune à presque tous les Polonais de parler latin, qui les disposait à l’étude de la littérature ancienne et à celle des lois, soit enfin leur gouvernement, où le talent de la parole et la pratique des affaires donnaient de l'influence, il est certain qu'il y avait de l'instruction en Pologne, autant que de la valeur et de la générosité, et plus d’instruction peut-être chez les grands que partout ailleurs; qu’elle a fourni à la littérature du Nord des hommes distingués dans tous les genres de connaissances utiles et agréables, dans tous les arts de la guerre et de la paix. La Pologne avait donc en elle-même, et dans le caractère et l'esprit de ses habitants, tous les moyens de civilisation et de politesse, s'ils n’eussent pas tous été rendus inutiles, ou même funestes au bien du pays par une constitution vicieuse; c'était un homme qu’un tempérament faible empêche de mettre à profit, pour son utilité personnelle, ses moyens naturels ou acquis. Il faut remonter aux causes de ce désordre, et c’est ici surtout que l’histoire, qui est la leçon des hommes, est encore plus la leçon des sociétés.
Le pouvoir, en Pologne, fut de bonne heure héréditaire. À mesure que l’on remonte vers l'enfance des peuples, la société ressemble à la famille, au point de n'être plus qu'une famille, et c’est ce qui fait qu'on retrouve la loi de l'hérédité en usage dans les temps hbéroïques de la Grèce, les plus anciens gouvernements politiques dont nous ayons connaissance. À cet âge de la société, ces théories de gouvernement subtiles et composées, ce jeu de pouvoir, où on le tire à chaque délibération comme uïe loterie, où chacun le cherche et le poursuit continuellement, et quelquefois sans pouvoir l’atteindre, ne pouvaient pas se présenter à l’esprit d'hommes simples, accoutumés à respecter le pouvoir domestique dans le :
père de famille, et d'hommes violents qui, dans la simplicité native de leur bon sens, sentaient que cette pomme de discorde jetée au milieu d'eux y produirait des troubles effroyables, y anéantirait toute union, ct conséquemment toute force publique, et qu'après avoir été la risée de leurs voisins, ils finiraient par en devenir la proie. Les
Polonais vécurent donc, depuis 1e 1x° siècle jusqu’en 1572, et presque sans interruption, sous le gouvernement héréditaire des deux races vénérées des Piast et des Jagellons (cette dernière était passée de la Lithuanie en Pologne). Ce fut sous leur conduite que la Po-
logne combatlit, et souvent avec avantage, .
les chevaliers Teutons, les Borusses, les . Moscovites et les Tartares; car elle se trouvait aux postes avancés dans cette guerre longue et terrible que la doctrine armée du mahométisme a déclarée à la chrétienté, aussitôt que la guerre contre le christianisme à eu cessé par la destruction de l'empire romain. On n’a pas assez remarqué cette lutte sanglante de la barbarie contre la civilisation, qui a été marquée par des accidents extraordinaires, et par le plus extraordivaire de tous, les croisades. La Turquie nous fournira à ce sujet des réflexions intéressantes. Lorsque la race des Jagellons s’éteignit, les opinions des Hussites de Bohême, renouvelées et étendues par Luther, avaient ébranlé partout, et surtout au nord de l’Europe, les principes de l’obéissance, et fait perdre de vue la nature du pouvoir politique, là même où elles n’avaient pas changé le culte public.
Les nobles polonais, déjà puissants ‘par leurs richesses, profitèrent de l'extinction de la famille régnante pour envahir l’exercice du pouvoir. lis cessèrent d’être nobles, ministres, c'est-à-dire serviteurs, et devinrent patriciens, où pouvoir eux-mêmes, puisqu'ils en disposèrent par l'élection, et y nommèrent, pour la forme, quelques princes étrangers, ou même quelques-uns d’entre eux ; mais ils crurent le donner, et ne firent jamais que le céder ou le vendre. Les maisons souveraines voisines de la Pologne la regardaient, ou peu s’en faut, comme un apanage pour leurs puînés. La Suède, la Saxe, la Russie, la Transylvanie, et même la France, donnèrent, à force d’argent et d’inirigues, ou voulurent donner des dicftateurs à celte turbulente république. À Rome, ces magistrats, nommés seulement pour les dangers pressants, étaient toujours des hommes d’un grand talent, et souvent des hommes d'un grand génie, que faisait éclore un gouvernement toujours armé, où toutes les grandes passions élaient sans cesse en haleine ; au lieu qu’en Pologne une fermentation intérieure, fruit de la corruption des diètes et de l'intrigue des cours étrangères,
ne pouvait produire que des hommes mé- .
diorres, s’ils étaient choisis parmi les Poionais ; et presque la seule circonstance où ils aient nommé d'eux-mêmes un grand homme, c’est lorsque le danger commun réunit tous les esprits en faveur de Sobieski.
L'état de faiblesse toujours croissant où celte forme de gouvernement retenait la Pologne, n’était pas indifférent à des vaisins longtemps balancés, et souvent humiliés par ses succès. Il était dans l’ordre de cette politique qui s’est établie depuis quelques siècles en Europe, que ces mêmes voisins, loin d’aider cette malheureuse nation à sortir de l’état d’enfance où elle était retombée, cherchassent à l’y retenir : entreprise d’autant plus facile, que la liberté en était le prétexte, et l’argent le moyen: l'argent, dont ces seigneurs fastueux élaient avides pour le dépenser, plus que les avares ne le sont pour l’entasser. C'était toujours pour maintenir la liberté dans les diètes, et conserver à la nation son indépendance, que les étrangers faisaient entrer en Pologne les troupes qui l’asservissaient, et y commandaient la liberté des suffrages. Il s’élevait un parti opposé, et des confédérations sans unité ne manquaient jamais de se former, appuyées par des troupes sans discipline. Le principe était le même de part et d'autre. Tous voulaient élire le chef : ils ne différaient que sur la personne, et cetle personne, quelle qu’elle fût; nommée par ceux-ci ou par ceuxlà, sous la condition qu’elle serait l’esclave d’un parti et l’'ennemie de l’autre, revêtus de la pourpre royale, mais chargée d’une couronne d’épines, et tenant un roseau pour sceptre, montait sur ce trône chancelant audessus des abîmes, et y traînait dans les dégoûts et les douleurs une vie inutile à sa gloire, fatale à son repos, et toujours sans
fruit pour le bonheur de la Pologne.
L'anarchie religieuse précéda à la fois et suivit l'anarchie politique. La Pologne était sincèrement attachée au culte dominant en Europe, et même la religion chrétienne était chargée de la tutelle de cette société dans ses minorités périodiques. L’archevêque de Gnesne, primat du royaume, prenait, à la mort du roi, les rênes de l'Etat, et gouvernait pendant l’interrègne : institution sublime, qui mettait la nation sous la garde du pouvoir général de la chrétienté, lorsque son pouvoir particulier était suspendu, ainsi que dans une famille le pouvoir domestique, à la mort du père, retourne à l’aïeul;
institution très-politique, puisqu'elle attri-
buait l’exercice du pouvoir à des fonctions qui n'avaient d'autre force que celle que leur donnait le respect des peuples, et qu’elie en empêchait ainsi l’usurpation violente, si -facile dans un temps d’interrègne et de faction. Mais toutes les sectes, rivales entre elles et ennemies du culte dominant, grecs non unis, ariens et sociniens, sous le nom de frères polonais, anabaptistes, luthériens, d’autres sectes occultes et plus dangereuses, avaient germé en Pologne, et y formaient le parti nombreux des dissidents. Pour combler les maux de ce malheureux pays, une immense population de Juifs s’y étaient emparée de toutes les branches du commerce et de tous les débouchés de l’industrie. Les plus riches d’entre eux ruinaient les grands seigneurs
par leurs avances ; les plus pauvres, à l'affût
de tous les moyens de gagner, ôtaient au peuple le travail, et par conséquent la suhsistance, et ils mettaient sous ses yeux Île spectacle corrupteur de cette activité prodigieuse pour acquérir de l’argent, de cette industrie usuraire et cruelle qui spécule sur la détresse particulière comme sur les malheurs publics, sur les haillons de l’indigence comme sur les revenus de l'Etat, ne connaît aueun sentiment de générosité, et étouffe ainsi toutes les vertus privées et publiques.
Cet état de choses ne pouvait durer. Le règne si agité du dernier roi, le plus aimable et le plus instruit des hommes, annonçait assez que la maladie tirait à sa fin, et que le moment fatal était arrivé où une nation, depuis longtemps averlie par ses troubles intérieurs, et toujours inutilement, de revenir à l’ordre dont elle s’est écartée, tombe dans la crise inévitable qui l’y ramène.
Cependant la Pologne, à la veille de sa perte, cherchait un remède à ses maux.
En 1771, le comte Wielhorski demanda à J.-J. Rousseau un plan de constitution, et, dans le même temps, d’autres Polonais, ou peut-être le même seigneur, s’adressèrent à l’abbé de Mably. Cette demande prouvait plus d'amour de la patrie que de lumières politiques. On peut demander à l’homme un plan d'administration, mais on ne doit demander une constitution de société qu’à la rature ; et ces Polonais faisaient comme des malales qui prieraient un médecin de leur
(1) J'ai sous les yeux l'édition in-8° de Mably, faite à Londres, 1789, tome VIIL Ce que j'ai à en citer paraîtra si dépourvu de raison, que l’on est quelquefois tenté de supposer, en lisant la date de
OËuvees comPz De M. pe Boxazp. Il,
faire un tempérament, au lieu de le consulter sur le régime qu'ils doivent suivre.
Ils n'avaient qu’à jeter les yeux sur l’Europe, et voir où il y avait plus de force, de paix, de lumière, d’amabilité; où était le clergé le plus instruit, la magistrature la plus grave, le militaire le plus dévoué: où il y avait plus de freins à la violence, plus de secours pour la faiblesse ; et, s'ils ne voulaient pas chercher des modèles au loin, ils n'avaient qu’à lire leur propre histoire, et se rappeler le temps où ils se soutenaient à forces égales contre leurs voisins, malgré des vices nombreux d’administration, et même quelques défauts de constitution qui tenaient à l’âge de leur société, une des plus récemment civilisées de l’Europe par sa conversion au chistianisme. Mais les idées philosophiques avaient germé en Pologne, et même, plus que partout ailleurs, chez ces magnats opulents et oïisifs, qui ne voyaient la liberté de la nation que dans leur projre indépendance, et la prospérité publique que dans leur puissance personnelle. Quoi qu’il en soit, nos deux philosophes, érigés tout à coup en législateurs, se regardèrent comme ces sages de l’antiquité à qui les peuples demandaient des institutions, ou qui parcouraient le pays, distribuant des lois sur leur passage, et ils écrivirent l’un et l’autre sur le gouvernement qui convenait à la Pologne, quoique J.-J. Rousseau déclarât modestement «que, dans toute la vigueur de sa tête, il n'aurait pu saisir l’ensemble de ces grands rapports, et qu'au moment qu'il écrivait il lui restait à peine la faculté de lier deux idées. »
Il y a peu de lectures plus amusantes pour
un observateur que celle de ces deux écrits,
lorsqu'on les rapproche des événements qui se sont passés en Europe depuis qu'ils ont paru, Nous croyons entrer dans l'esprit d’un ouvrage consacré à répandre l'instruction, en comparant entre elles, et avec l’état présent des choses, ces deux législations philosophiques, semblables dans les principes, différentes dans les formes, sélon la diversilé d'état et de caractère de leurs auteurs. Ce rapprochement est d'autant plus instructif, qu'on y retrouve la théorie de nos deux révolutions législatives, celle de 1789 (1) et celle de 1793 : la première faite, d’après
l'édition, que les disciples de l’auteur en France ont aléré son texte, à l'instant qu'ils voulaient ea faire usage, et qu'ils nous ont donné leurs projets pour les opinions de leur maître,
ies principes de Mably; la seconde, d’après ceux de J.-J. Rousseau, pris à la rigueur. Si les bornes d’un discours nous permettaient de donner à cette discussion tout le développement dont elle est susceptible, il n’y aurait pas, nous osons l’assurer, de meilleur traité de droit politique que la comparaison et la réfutation de ces deux systèmes sur le gouvernement de Pologne : l’un, celui de Jean-Jacques, composé avec chaleur, écrit avec force, et où brillent quelquefois des lueurs de raison et même de génie ; l’autre, diffus et froid, ouvrage d’un auteur chagrin et pédantesque, dont l'esprit est étroit, mais dont l’orgueil est sans bornes. Mably ne saurait. faire un,pas, s’il n’a d’un côté les Grecs et les Romains pour en admirer tout, et de l’autre les modernes pour y tout censurer.
Ces deux écrits sont d’autant plus intéressants à lire, qu’ils sont l’un et l’autre l’application des théories politiques de leurs auteurs à un gouvernement particulier, et c'est ce qui fait qu’elles nous paraissent aujourd'hui si ridicules; car lexpérience est la pierre de touche de toutes ces théories, et une législation est comme un vêtement mal coupé (41-), dont les défauts ne paraissent jamais plus que lorsqu'on l’a revêtu. Tr :
Les deux législateurs partent également de ce principe, que le chef d’une nation est nécessairement l'ennemi de sa liberté et de ses lois. « Tout législateur, » dit Mably, « doit partir de ce principe, que la puissance exécutrice a été, est et sera éternellement l’ennemie de la puissance législative ; » proposition aussi raisonnable que si l’on disait que l’action dans l’homme a été, est et sera éternellement l’ennemie de sa volonté. J.-J.
Rousseau s'était moqué, dans le Contrat social, de cette division de pouvoirs introduite par Montesquieu, qu'il compare, sans respect pour sa réputation, à Ces charlatans du Japon qui dépècent un enfant et le font reparaître vivant. A n’avait donc garde d’employer, au moins sans correctif, les expressions de puissance législative et de puissance exécutrice dont Mably se sert; mais il présente au fond la même idée en d’autres termes, « C’est un grand mal que le chef d’une nation soit l'ennemi né de sa liberté, aont il devrait être le défenseur. » Cependant,
plus raisonnable que Mably, il ajoute que «ce mal n’est pas tellement inhérent à cette place, qu'on ne puisse l’en détacher; » car J.-J. Rousseau pense juste toutes les fois que son imagination, ce qui est assez rare, n'égare pas sa raison.
Ce principe posé, la législation, faite pour rendre unes les volontés et les actions, pour réunir tous les hommes dans la société, suivant cette maxime du grand maître, que fout royaume divisé contre lui-même sera détruit, ne pouvait plus être que l’art d'organiser la division et de régulariser le désordre, et des philosophes ne faisaient que mettre en pratique l’axivme favori des tyrans, Divide et impera. Dès lors Mably et Rousseau, s'ils différaient entre eux, ne pouvaient différer que dans les moyens. plus décidés et plus expéditifs chez le Génevois, plus lents, plus timides chez l’ecclésiastique, mais tout aussi eflicaces
Mably, par lequel je commence, parce qu’on à commencé en France par ses principes, Mably, avant tout, conseille fort sagement aux Polonais, divisés, battus, qui n’ont ni argent ni troupes, de chasser de leur territoire les armées russes, et, dans tout le cours de son ouvrage, il leur donne les moyens les plus sûrs d’éterniser chez eux l'influence de la Russie. Dans ses idées de collége, il veut faire de la diète de Pologne le sénat romain, et l’on dirait qu’il prend la puissance de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse, comparée à celle de la Pologne, pour les forces de Tigrane, de Persée ou d'Antiochus, comparées à celles des Romains.
Le premier soin du législateur doit être, selon Mably, la formation d’une puissance législative, «dont l’anéantissenent, » dit-il, «est la cause de tous les maux dont la république se plaint; » comme si la Pologne, comme si un Etat qui a un chef et des ministres n'avait pastout ce qu’il faut pour porter des lois et les faire exécuter! Il établit donc une puissance législative, mais une puissance «armée, » dit-il lui-même, « d’une force à laquelle rien ne puisse résister. » Et même, craignant qu’elle n’étrangle les lois (c'est son expression), lorsqu'il devrait craindre qu’elle n’étouffe la nation, il regarde comme un reste de l'ancienne barbarie des Sarmates le terme fixé à la diète pour sa
(4) Ne pourrait-on pas appliquer ce que dit ici M. de Bonald des constitutions polonaises, à celles si nombreuses dont on a fait l'essai en France pendant la première moitié de notre siècle. Toutes ces constitutions, plus ou moins modelées sur celles d’autres peuples, n'ont pu prendre racine dans notre sol. Enr.
session; ce qui prouve seulement que les Sarmates s’entendaient mieux en législation que nos philosophes. Nous avons vu en France, en 1789, cette puissance législative infinie dans sa puissance et illimitée dans sa durée,
Cette puissance législative, Mably la place dans l’ordre équestre assemblé en diète générale, qu’il rend très-nombreuse. Nous verrons plus basqu’il attribue aussi à un corps la direction de la puissance exécutrice, et qu'il ôte ainsi toute unité à la législation, et tout ensemble à l'administration. L'objet perpétuel de ses craintes est que cette puissance législative, placée dans un corps opulent et nombreux, ne soit entravée dans le développement de son énorme pouvoir. « Je voudrais, » dit-il, « qu’on déclarât, de la manière la plus solennelle, que le roi, les sénateurs et les ministres n’ont aucun droit de s'opposer aux résolutions de la diète générale, et que l'espèce d'hommage qu’elle leur rend, avant de se séparer, n’est dans le fond qu’une façon polie de leur communiquer les lois de la nation et les lois qu'ils doivent observer eux-mêmes, en veillant à leur exécution dans les palatinats de la république. » Tout ceci est écrit en 1771, et l’on voit que Mably, dans sa constitution philosophique, n'oubliait rien de ce que nous avons vu depuis, pas même les politesses dérisoires que des sujets devenus maîtres prodiguent à un pouvoir humilié.
Mably a investi la puissance législative d’une force prodigieuse, d’un pouvoir monstrueux. Il songe un peu tard à l’abus qu’elle peut en faire, et les freins qu’il lui oppose sont capables de le prévenir comme quelques gouttes d’eau d'empêcher l’éruption d’un volcan.
« Mais,» continue-t-il, «après avoir donné à la diète générale tous les droits de la souveraineté, c’est-à-dire le pouvoir de faire de nouvelles lois, de changer, modifier et annuler les anciennes, il faut songer, autant que le permet la dépravation actuelle des mœurs, à disposer de telle manière la police, le régime et tous les mouvements de la diète, qu'elle ne puisse se servir de sa souveraineté que pour le plus grand bonheur de la nation.» C'est avec cette simplicité vraiment enfantine que Mably veut contenir, par des règlements de police, un corps légalement investi.de la puissance de faire des lois même constitutionnelles. et qu’il croit
(1) Assemblée particulière d'une province,
qu'il est aussi aisé à l'homme de dire aux passions humaines, lancées dans la carrière de l'ambition : « Vous respecterez cette li- « mite,» qu'il l’a été au Créatéur de dire à la mer: Tu viendras jusqu'ici, et tu n iras pas plus loin. » (Job xxxvun, 11.)
Avant d'opposer des freins à l’abus de ce pouvoir, Mably cornmence par ôter tous les obstacles qui pourraient en gêner l’exercice. Il s'élève contre le liberum veto qu’un seul noble, nonce à la diète, pourrait opposer aux résolutions de l'assemblée entière :
droit assez récent, remède désespéré au danger toujours imminent d’une diète factieuse, et qui peut-être en avait jusque-là préservé la Pologne ; droit enfin dont abus de la part d’un seul n'était guère à craindre en présence d’une assemblée où tous siégeaient le sabre au côté. C’est encore dans les mêmes vues quil proscrit l’usage des confédérations armées, autre veto plus eflicace, mais qui, pareil à l'insurrection de Crète, ne défendait la nation de l'extrême oppression que par l'extrême désordre. C’est pour contre-balancer ces moyens terribles d'opposition ,; moins forts encore que la puissance qu’ils avaient à combattre, que Mably prescrit gravement que tous les nonces (dont il a eu la précaution de rendre la personne inviolable, el même sacrée), « tenant la main sur l’Evangiie, prêteront serment d'observer les lois fondamentales, »
même celles qu'ils doivent faire, et qui ne sont pas encore connues ; que «si un nonce porte l’oubli de ses devoirs jusqu’à mettre le sabre à la main, il doit être déciaré coupable de lèse-majesté, parce qu’il a porté atteinte à la majesté de la nation.» Cependant telle est la force de cette législation, que, s:
.une diétine (1) intraitable s’obstinait à re-
jeter une loi émanée de cette puissance à laquelle rien ne doit résister, « il vaudrait mieux ne pas l’y soumettre; » en sorte que le même législateur qui ne veut pas de confédérations contre les lois, autorise des résistances. Il n’est pas hors de propos de remarquer que nos athées de 1793 ne savaient aussi nous lier que par des serments, qui ne sont rien s'ils ne sont faits à la Divinité, et que Mably, fortement soupçonné de déisme, ne trouvait pas de plus sûr garant des engagements publics que l'Evangile, Maïs continuons.
C’est principalement dans l’organisation de la puissance exécutrice que paraissent à
‘451 la fois et les petites craintes du législateur, et le petit esprit du philosophe. Mably la place dans ‘un sénat dont la composition, très-indifférente en elle-même, ne mérite pas de nous arrêter. Le roi ne doit en être que le président : première inconséquence, Car, s’il ne fallait qu'un président, tout membre du sénat était bon pour cette fonction.
Mais, ce qui est plus inconséquent encore, c'est que Mably le veut héréditaire. « J’ose avancer, » dit-il, « que dans la situation actuelle des choses, il importe de rendre, en Pologne, la couronne héréditaire, et, quelque révoltante que paraisse d’abord cette proposition, je prie M. le comte et ses amis de suspendre leur colère, et d’avoir la pa- ‘tience d'écouter et de discuter mes raisons. » Eu effet, il les déduit fort au long, comme s'il était besoin de prouver le danger de l’élection ou les maux de la Pologne. Mais on peut se reposer sur l'écrivain du soin de rendre la royauté nulle et l’hérédité même ilusoire. Mably, qui s’en rapporte avec tant d’ebandon au sermert civique d’une multi- *tude de nonces, n’a pas la même confiance à celui qu’un seul homme doit prêter, en présence de toute la nation, d'observer les pacta conventa, et il entrave de toutes les manières ce malkeureux être royal, placé en apparence à la tête, et réellement aux pieds de ‘a nation.
« D'abord, » dit-il, «il faut bien se garder d'imiter l'exemple des Anglais, qui ont mis entre les mains de leur prince de grandes richesses. Plus la liste civile sera petite, plus fa loi qui l'aura réglée approchera de la perfection. » Ce qui pourrait aller, comme of le voit, jusqu’à la pauvreté absolue. Nonseulement la liste civile sera petite, mais, de peur qu’elle ne s’accroisse insensiblement, le revenu royal ne sera pas établi sur des fonds de terre. Tout est prévu. « Surtout, » ajoute le sévère législateur, «défense absolue d’acquitter les dettes du roi, sous quelque prétexte ni raison que ce puisse être. » La république doit hériter de tout. l'argent qu’il pourra laisser (un roi qui laisse une famille)! « On sent aisément l'esprit de ces lois, et l’on ne veut pas que le prince puisse se servir de ses richesses pour débaucher les citoyens et les attacher à ses intérêts. » Et à ce propos il cite le gouvernement anglais avec aussi peu de raison que de connaissance.
Non-seulement le roi n’aura pas l'influence que donne la richesse, mais il n’aura pas celle que donne la nomination aux emplois.
« Dignités ecclésiastiques, civiles.et militaires, Starosties, biens royaux, tout doit être conféré, si vous voulez, au nom du prince, et donné véritablement par la diète et le sénat, qui doivent présenter trois candidats pour les places inférieures comme pour les supérieures, entre lesquels le roi choisira... Mais, comme il pourrait arriver que le prince eût l’esprit gauche et le cœur dépravé, il serait à propos de statuer que, quand un candidat serait recommandé pour la troisième fois par la diète ou le sénat, il serait du bon spi du roi de le préférer à ses concurrents. ‘
Reid par toutes ces précautions, auxquelles certainement on n'aurait pu rien ajouter, s’il eût été question de conférer la royauté de la Pologne au kan des Tartares, Mably dit gravement : « La royauté, même héréditaire, bornée à représenter la majesté de l'Etat, comme un roi de Suède (1) ou un doge de Venise, recevra des hommages respectueux, et n'aura qu'une ombre d'autorité. » K\ répète ailleurs la même expression, et ne veut jamais d'autorité qu'en om-
bre. C’est alors que, content de lui-même et
admirant son ouvrage, il s’écrie avec une paiveté ridicule : « H me semble que l'hérédité, accompagnée de toutes les précautions que je propose, ne peut inspirer aucune alarme, » Insensé, qui ne voit pas que ce qui doit inspirer les plus justes alarmes à Fhomme vertueux est une ombre d'autorité publique qui laisse usurper à toutes les passions particulières une autorité réelle ! Mais nous avons entendu les rêveries d’un bel esprit, écoutons les oracles du génie : « Cest une grande erreur, » dit Bossuet, « decroire, avec M. Jurieu, qu’on ne puisse donner de bornes à la puissance souveraine qu’en se réservant sur elle un droit souverain; ce que vous voulez faire faible à vous faire du wal, par la condition des choses humaines, le devient autant à proportion à vous faire du bien, et, sans borner la puissance par la force que vous vous pouviez réserver contre elle, le moyen le plus naturel pour l’empêécher de vous opprimer, < "e de lintéresser à votre salut, » 3 ;
Mably redoute ral la pitié qu’une majesté ainsi dégradée, car il se sert quelque
(4) Mably écrivait du château de Liancourt, avant la dernière révolution de Suède,
part de cette expression, pourrait inspirer aux Polonais. « On regarde, » dit-il, « comwunément en Pologne le roi comme un ennemi domestique dont il faut toujours se défier; pourquoi donc s’y ferait-on un serupule ou une difficulté de le dépouiller pour rendre sa dighité ou son nom plus cher à ses sujets? »
L'abbé législateur. étend son zèle réformateur jusque sur la religion, qu'il traite à peu près comme la politique. Nous retrouvons encore ici l’histoire de notre révolution religieuse de 89. « Pour ne trouver, »dit-il, « aucune opposition dans la cour de Rome, il faut commencer par priver vos ecclésiastiques de la protection du Saint-Père; il faut séparer les intérêts des deux puissances unies, en apprenant aux laïques que la Pologne doit avoir ses libertés, et à vos évéques qu’il est temps qu’ils jouissent de la même indépendance que ceux de plusieurs autres Etats. » (Le Pape, comme le roi, ne recevait en Pologne que des respects, et y obtenait peu desoumission.) « Dès que cette doctrine salutaire commencera à s'établir, la puissance législative pourra publier les lois qu'elle jugera les plus nécessaires pour le bien de la religion; mais cette révolution ne doit se faire qu’en répandant les iumières, qui peu à peu dissiperont l’erreur et les préjugés. »
Tel est le plan de constitution qu’au xviui* siècle, en 1771, un philosophe du pays le plus éclairé de l’Europe, un écrivain que l’on imprime, que l’on vend, qu’on lit peut-être, propose à une nation raisonnable et belliqueuse dont le territoire, beaucoup plus grand que la France ‘entière, entouré de voisins ambitieux, barrière de l’Europe contre les inondations des Tartares, ouvert de toutes parts et sans défense naturelle, ne peut en trouver que dans la force de sa constitution. L'expérience de la turbulente faiblesse des gouvernements populaires de l’antiquité, et de la force toujours croissante des gouvernements . monarchiques des temps chrétiens, est perdue pour le philosophe. Aussi malheureux dans ses applications qu’il est absurde dans sa théorie, il vante à tout propos l'excellent gou- -vernement que la Suède se donna à la mort de Charies XII, où elle tomba dans cette aristocratie vénale et factieuse dont elle a tant de peine à sortir, et il avoue ingénument que l'excellent gouvernement de la Suède a quelque peine à s'affermir; et effec-
tivement, il fut renversé moins de dix ans après. Enfin, il finit cet amas de rêves incohérents par un trait digne de la comédie, es
qui peut paraître plaisant même dans un
sujet aussi sérieux. « Je ne suis point du tout, » dit-il, « dans l'admiration de ces politiques étourdis et présomptueux qui, sans connaître les hommes, prétendent les gouverner, Ils ignorent que nous avons des passions et des habitudes plus fortes que leurs vérités, leur a ” leur .pouvoir. »
Au reste, absorbé a la Itbiére de l’antiquité, il “avoue lui-même qu'il néglige
l'histoire de son temps, au point de ne pas lire même les nouvelles politiques, et l’on
dirait que c’est pour lui tout exprès que l'illustre Leibnitz écrivait, il y a un siècle, ces paroles remarquables : « La plupart des
écrivains politiques sont travaillés d’une
maladie qui, leur ôtané tout goût pour le moderne, fait qu’ils ne sont curieux que de l'antiquité, et ne nous parlent que de choses dont à peine il subsiste de notre temps quelque vestige. Aussi, quand ils parlent du droit public et du droit des gens, ls disent des choses pitoyables, et l’on apprendra plus dans un recueil de gazettes de dix années, ,
que dans cent auteurs classiques. » (T. IV,
p. 11, De jure sup.) Passons au DRE par J.-J. Rousseau.
Cet écrivain, qui, dans tout ce qu’il traitait, ne voyait que des phrases à faire, com-
mença par des phrases pompeuses saréponse
au comte Wielhorski. « En lisant l’histoire du gouvernement de Pologne, » dit le phi-
“Josophe, « on a peine à comprendre l’exis-
tence d’un Etat si bizarrement constitué,
formé d’un grand nombre de membresmorts, et d’un petit nombre de membres désunis,
dont tous les mouvements, presque indépendants les uns des autres, loin d’avoir une fin commune, s’entre-détruisent mutuellement; qui s’agite beaucoup pour ne rien faire, el qui ne peut faire aucune résistance à quiconque veut l’entamer; qui tombe en dissolution cinq à six fois chaque siècle, qui tombe en paralysie à chaque effort qu'il veut faire, à chaque besoin auquel il veut pourvoir, et, qui, malgré tout cela, vit el se conserve en vigueur : voilà, ce me semble, un des plus singuliers spectacles qui puissent frapper un être pensant. Je vois tous les États de l’Europe courir à leur ruine; monarchies, républiques, toutes ces nations magnifiquement instituées, tous ces beaux
gouvernements si sagement pondérés, tombés en décrépitude, menacent d'une mort prochaine, et la Pologne, cette région dépeuplée, dévastée, opprimée, ouverte à ses agresseurs, au fort de ses malheurs et deson anarchie, montre encore tout le feu de la jeunesse; elle ose demander un gouvernement et des lois, comme si elle ne faisait que de naître : elle est dans les fers, et discute les moyens de se conserver libre; elle sent en elle cette force que celle de la tyrannie ne peut subjuguer. Je crois voir Rome assiégée régir tranquillement les terres sur lesquelles son ennemi venait d’asseoir son camp. Braves Polonais! corrigez, s’il se peut, les abus de votre constitution; mais ne méprisez pas celle qui vous a faits ce que vous êtes. »
Ce passage brillant renferme autant de faux raisonnements que de phrases. Jean-Jacques est un médecin qui, trouvant son malade dans les convulsions de l’agonie, le complimente sur sa force, et le félicite de n’être pas encore mort. Il prend l’agitation brûlante de la fièvre pour le mouvement qui entretient la vie, et trouve la vigueur de la jeunesse dans un Etat opprimé, dévasté, qui tombe en paralysie cinq à six fois pur siècle, et en dissolution au moindre effort. Si c'est là de’ la vigueur, qu'est-ce donc que la faiblesse ? Comment ne voit-i! pas que la Pologne ne subsiste que sous le bon plaisir de ses voisins, qui ne se sont pas encore arrangés pour l’envahir ? 1] s'étonne que quelques particuliers lui demandent une constitution, et prend leur vœu pour le vœu de la nation.
11 plaint l’Autriche et la Prusse de leur déerépitude, à la veille qu’elles sont de subjuguer cette nation si jeune ef si vigoureuse; et, au point où cette constitution turbulente a mis les Polonais, il ose leur conseiller de me pas mépriser une constitution qui les a faits ce qu’ils sont.
Ce philosophe entre en matière, et commence par des réflexions aussi sages que bien exprimées sur la législation de Lycurgue, de Numa, et même de Moïse. Ces législateurs grecs et romains dont la législation a péri après une durée plus ou moins Jongue, il les compare entre eux, et avec le législateur des Hébreux, qui a fondé un peuple que cinq mille ans, dit-il, « n’ont pu détruire ni même altérer, qui est à l'épreuve du temps, de la fortune et des conquérants, et dont les lois et les mœurs subsistent encore, et dureront autant que le monde; » et
ce phénomène politique ne lui inspire aucunce réflexion!
Jean-Jacques continue par des vues superficielles sur la grande part que les anciens donnaient aux jeux publics dans les institutions des peuples. Il veut qu’on y revienne, sans faire attention que les peuples anciens étaient des peuples enfants que l’on amusait avec des jeux, que tous ces peuples ont péri malgré leurs jeux, et que ce n’est pas avec des jeux, mais avec la religion, que Moïse a formé ce peuple qui ne périt pas. I] parle avec vérité et dignité des effets d’une éducation nationale, et s'élève avec force contre la dissolution des théâtres modernes; mais le reproche qu’il fait à la religion chrétienne, de n’être pas assez nationale, est un reproche insensé, parce qu’il ignore que la religion chrétienne est bien plus que nationale, qu’elle est uaiverselle et faite pour réunir toutes les nations. Cet ami de l’humanité insiste beaucoup trop, pour l'honneur de la philosophie, ainsi que Mably, sur Ja nécessité d’exciter, d’éterniser dans le cœur des Polonais la haine contre leurs voisins.
Les peuples chrétiens se défendent les uns contre les autres à force d’art et de courage; mais, réunis comme ils le sont tous par cette loi qui dit : Tu aimeras ton prochain comme toi méme (Matth. xxn, 39), il est heureunsement impossible d'établir entre eux cette opposition de mœurs et de lois qui existait entre les peuples idolâtres, les Perses et les Grecs, par exemple, et qui produisait ces guerres atroces où la victoire mettait à la disposition du vainqueur « liberté civile, biens, femmes, enfants, temples et sépultures même, » dit Montesquieu. « Faites en sorte, » dit Rousseau, « qu’un Polonais ne puisse pas devenir un Russe, et je vous réponds que la Russie ne subjuguera pas la Pologne. » C’est là une vaine déclamation.
Si la Pologne avait imité les lois politiques de ses voisins, elle n’en aurait jamais été subjuguée. Une nation ne doit pas en copier une autre, parce qu'alors elle n’en imite que les vices. Ainsi nous prenons l’intempérance des Anglais plutôt que la sobriété des EÉspagnols, et les autres nations copient plutôt notre étourderie qu’elles n’imitent notre sociabilité. Mais toutes les nations pourraient, et devraient même avoir, avec le temps, des lois semblables, parce que la société a des lois naturelles, et que fa nature morale ou sociale est une dans tous les temps et dans tous les lieux. Au reste, tout ce qu’il dit de
faux et d’insensé sur cette haine nationale, et «sur ces usages qui doivent être si propres à une nation, qu'ils ne se retrouvent chez aucune autre, » a été fidèlement imité par nos législateurs de 1793, et c’est ce qui nous a donné, à cette époque, ces usages domestiques et même civils dont il reste encore des traces, et qui ne se retrouvent assurépient chez aucun peuple civilisé, comme le calendrier particulier à la France, qui n’avait d'exemple que chez les Turcs.
« La prémière réforme dont la Pologne a besoin, » dit-il, « est celle de son étendue. Peut-être vos voisins cherchent-ils à vous rendre ce service, qui serait un grand mal pour les parties démembrées, mais un grand bien pour la nation. » Il faut observer que la Pologne, quoique plus étendue que la France ne l’est peut-être aujourd’hui, n’est pas difficile à régir, à cause de la contiguité de ses parties, et de son sol partout uni et “accessible, Mais Jean-Jacques, pour qui Ge-
nève est le lit de Procuste sur lequel il vou- :
drait raccourcir tous les grands Etats, confond ici l’administration, toujours plus attentive et en quelque sorte plus domestique dans un pays peu étendu, avec le gouvernement, toujours plus fort dans un grand Etat, parce qu’il est plus indépendant des affections personnelles. Le peuple, en Suisse, était mieux logé, mais le peuple, en France, était mieux jugé; le Hollandais mange et boit davantage, mais le Français est plus spirituel et plus actif. L'administration soigne le matériel de l'Etat; le gouvernement en régit le moral. A défaut de ce retranchement volontaire de territoire, idée la plus folle qui soit tombée dans la tête d’un législateur, Rousseau conseille, comme très-important, de « tourner la constitution vers la forme fédérative, pour diminuer, autant qu’il est possible, les maux attachés à l’étendue de l'Etat. » Nous avons eu aussi en France un parti qui voulait tourner la constitution à la forme fédérative, la plus faible de toutes les constitutions, parce que la division en fait le caractère essentiel.
Après ces préliminaires, J.-J. Rousseau entame la question au fond, et, prévenu encore par les idées développées dans le Contrat social et sur lesquelles il ne revient que plus tard, il met, comme Mably, le pouvoir législatif dans la diète seule, et sans le con- cours du sénat et du roi. Mais il voudrait que toute la nation y concourût personnellement par ses représentants, quoiqu'il ait
dit ailleurs, avec raison, que la volonté générale ne peut pas être représentée, etc’est pour cela qu'il propose laffranchissement des Polonais. Mais il ignorait que le seul moyen d’affranchir un peuple, est de l’appeler à la propriété par l'inféodation : cependant il ne veut pas que cette opération soit faite inconsidérement, « et que l’on affranchisse les corps avant d’avoir affranchi les âmes, et rendu le peuple digae de la liberté. » Utile leçon, mais perdue pour nos
philosophes, qui, dans nos colonies, ont af-
franchi des corps dont ils ne pouvaient éclairer les âmes. C’est là qu’est placée celte apostrophe à la liberté : vaine déclamation, si la liberté n’est que la faculté de faire des lois: mais qui est vraiment éloquente, si l’on voit la liberté dans la soumission à des lois naturelles qui placent les hemmes dans les rapports les plus parfaits.
Le philosophe veut que chaque député, dans le corps législatif, puisse parler à son aise, «parce que, si de longues harangues font perdre un temps précieux, » le silence d’un seul citoyen peut être une calamité publique. «Il veut qu’il soit toujours assemblé et fréquemment renouvelé ; il veut que rien n'y empêche la licence, parce que la police est une bonne chose, mais la liberté vaut encore mieux, et qu’il faut toujours opter entre le repos et la liberté. » Ici les applications se présentent en foule, et c’est pour nous que Rousseau écrivait, et non pour les Polonais.
La force exécutive, qu’il regarde avec raison comme une fonction et non comme un pouvoir, il la place « dans un corps respectable et permanent, non divisé en plusieurs chambres ; invention moderne qui a perdu JAngleterre, et qui expose une nation au terrible danger de voir un centre, ou foyer d'administration, où toutes les forces particulières se réuniront toujours (dangers de tous les corps législatifs divisés ou non).
Mais, pour que l'administration soit trèsforte et marche bien vers son but, toute la force exécutive doit être dans les mêmes mains; mais il ne suffit pas que ces mains changent, il faut qu’elles.n’agissent, s’il est possible, que sous les yeux.du législateur, et que ce soit lui qui la guide.» Ici Rousseau rentre à son insu dans le système de l'unité de pouvoir.
On voit qu’il s'éloigne totalement de Ja division des pouvoirs, recommandée par Montesquieu. « Aussi, » dit-il avec orgueil, « j'ai
trouvé le vrai secret pour que la force exécutive n’usurpe pas l'autorité, et il est bien singulier qu'avant le Contrat social où je le donne, personne ne s’en fût jamais avisé! »
ce qu'il dit avec un point d’admiration; et ce secret, comme il le dit dans le Contrat social, est que le gouvernement obéisse au souverain, qu’il en soit le ministre, c’està-dire que la puissance exécutive soit dépendante du pouvoir législatif : secret aussi merveilleux pour régler un Etat, qu'il le serait de dire à un homme qu’il faut, pour régler sa conduite, que le corps chez lui obéisse à l'esprit, et que l’action déacere de la volonté.
Notre constitution de 93 fut faite sur ce modèle, mais perfectionné ; et, afin que la force exécutive n'agit que sous les yeux du législateur et en fût continuellement guidée, on en fit un comité du pouvoir législatif placé alors dans un corps permanent, sinon respectable, du moins redoutable. Aussi l'administration fut très-forte et marcha bien vers son but. En général, J.-J. Rousseau ne redoute l’oppression que de la part de la main qui manie l'épée, et non de la tête qui fait mouvoir le bras. L'expérience a prouvé que, si les corps revêtus de la force exécutive oppriment quelquefois, ils oppriment toujours quand ils sont déppsitaires: du pouvoir Jégislatif.
Mais c’est surtout dans l’éligibilité du roi (car la composition du: sénat est très-indifférente), de cet ennemi né de la liberté, comme il l'a dit ailleurs, que le PnMsubhe trouve la raison de cette prodigieuse vigueur qui fait que la Pologne tombe en paralysie cinq à six fois par siècle, et en dissolution au moindre effort. « La Pologne est libre, »dit-il, « parce que chaque règne est précédé d’un intervalle où la nation rentre dans tous ses droits et reprend une vigueur nouvelle. Si quelque roi fait, dans le cours de son règne, quelques pas vers la puissance arbitraire, l’élection de son successeur le force toujours à rétrograder, en sorte que, malgré la pente habituelle vers le despotisme, il ny avait aucun progrès réel. »
Roasseau a raison ;.11 n’y avait progrès réel que vers la faiblesse, à laquelle le pouvoir en Pologne marchait de règne en règne et à grands pas. Il faut donc maintenir cette précieuse éligibilité ; «car assurez-vous, »dit-il, « qu’au moment que la loi de l’hérédité sera portée, la Pologne peut dire pour jamais adieu à sa liberté. »
Il étend cette idée, et elle n’en paraît que plus absurde lorsqu'on la rapproche des événements qui, malgré l’éligibilité du pouvoir qu’on avait conservée, ont anéanti en Pologne , non-seulement la liberté, mais jusqu’à l’existence en corps de nation.
« Enfin la diète, bien proportionnée et bien pondérée dans toutes ses parties, seru la source d’une bonne législation. et d’un bon gouvernement ; mais il faut pour cela; que ses ordres soient respectés et suivis : »en sorte que tout le plan de Rqausseau, et même celui de Mably, se réduisent à ceci, qu’ils ne donnent aucun moyen réel et naturel de gouvernement, mais que cepenaant les choses iront, si la nation veut bien se gouverner toute seule et suivre d'elle-même les lois ; ce qui rappelle la prière que firent: les législateurs de la France aux pères , aux mères, aux instituteurs, etc., d’obéir à ja:
constitution qu'ils avaient décrétée. ee,
C’est dans la vue d’éloigner les résistances que Jean-Jacques veut empêcher les guerres privées entre les SelBneurs, et même le liberum veto, si les Polonais n’y tenaient pas tant. Mais « sur les confédérations , il n’est pas de l’avis des savants : non, les confédérations sont le bouclier, l’asile, le sanctuaire de la constitution, et sans elles l'Etat serait subjugué, et la liberté pour jamais anéantie. » Il veut cependant en régler la forme et même les effets; il veut soumettre à des règles et assujettir à des mesures ces orages politiques où les tourbillons des passions humaines dispersent, dissipent tous les éléments de la société, mettent tout une nation sous les armes et font taire les lois et disparaître toute forme de gouvernement.
Nous avons eu aussi nos confédérations ou nos fédérations, où l’on voulut régulariser la licence et organiser le désordre, mais qui n'ont été ni le bouclier ni l'asile de la constitution de 89. |
J.-J. Rousseau a des vues quelquefois aussi saines et aussi morales sur l’administration,-qu’eHes sont courtes et obscures sur la constitution. Il est bien loin de placer la force d’un Etat dans les banques et le commerce, comme nos administrateurs modernes. Il redoute les effets destructeurs de la cupidité, et en général il cherche à diriger les hommes vers des objets grands et élevés.
C’est ce qui lui a donné des partisans enthousiastes, qui n’ont pas vu qu'un législateur n’a rien fait pour une nation, Inême lorsqu'il Ini o donné de bonnes lois, s'il n'a
proposé des moyens efficaces d'exécution.
Rousseau n’en propose que de faux ou de ridicules. Ainsi, pour amortir la cupidité dans le cœur des hommes, au lieu d’employer la religion qui commande le détachement des hante: ou d'établir des institutions politiques qui créent dans un Etat d’autres distinctions que celles de l’opulence, le philosophe imagine d’y graduer les fonctions publiques, et d’en distinguer les différents degrés par des plaques de métal ; mais il veut que la valeur du métal soit éh raison inverse de la supériorité du grade, en sorte que la plaque d’or réponde au grade le plus inférieur, et la plaque de fer au rang le plus élevé, comme si nous étions des animaux que la seule répétition de certains actes dresse à des habitudes invariables, et que le raisonnement qui nous montre l'or comme fe moyen universel de toutes les jouissances ne l’emportât pas sur l’habitude de voir porter la plaque de fer à l’homme élevé en dignité ; et il ne paraît pas se douter qu’on emploiera l’or à acquérir le droit de porter la plaque de fer.
Que pouvaient ces vains systèmes pour le bonheur et le salut d’une grande nation? La dernière heure de la Pologne , l'heure fatale et inévitable , était arrivée, comme elle arrive tôt ou tard pour tout peuple qui demande à l’homme les lois qu’il faut demander à la nature, et à la sagesse humaine la morale qu’il faut demander à la religion. Le scandale d’une nation chrétienne, d’une nation où est la lumière, qui doit trouver dans ses propres forces le principe de sa stabilité, et qui cependant fombait en paralysie cinq à six fois par siècce, et menagçail de se dissoudre au moindre effort, avait assez duré ; l'indépendance pour les peuples n’est que dans leur obéissance aux lois naturelles des sociétés, comme la vraie liberté de l'homme n’est que dans la vertu. Et, quoi que dise Jean-Jacques, partisan du suicide des peuples comme de celui de l’homme, « qu’un peuple a toujours le droit de changer ses lois, même les meilleures; car, s’il veut se faire du mal à lui-même, qu'est-ce qui a le droit de l’en empêcher? » une nation n’a pas plus qu’un homme le droit de se détruire. « De même, » dit Bacon, « qu’il y a des hommes proscrits par les lois civiles . de tous les peuples, &t que nous appelons hors des lois (exleges), ainsi il peut y avoir des peuples qui occupent un territoire de fait, et non de droit, à cause des vices de
leur constitution ou de leur gouvernement, respectu nullitatis politiæ, aut regiminis sut.» Déjà les puissances voisines unissaient leurs volontés et leurs forces. Les armées autrichiennes, russes et prussiennes, entrèrent sur le territoire de la Pologne, et en envahirent chacune une portion sur d’anciennes prétentions, forme dérisoire que rien ne les obligeait à employer. La jeunesse, la vigueur de la Pologne n’opposèrent aucune résis-
‘tance, et ces confédérations fameuses, puis-
santes à troubler, furent sans force pour défendre. La France avait fait des efforts aussi dispendieux que mal combinés pour y créer une puissance militaire. Les amis de la Pologne n'avaient qu'une proposition à lui faire, celle de constituer son pouvoir; et, si
elle s’y fût refusée, il fallait laisser à elle-
même cette nation qui voulait périr et pour qui la conquête devenait un bienfait.
La révolution française vint quelques années après consommer la ruine de la Pologne. Il s’y éleva, à Finstigation de la France, un parti puissant, et il parut que le but secret des chefs était de former dans le Nord un foyer de révolution semblable à celui qui était en France, et entre lesquels lAllemagne, toute disposée au grand œuvre, aurait servi de conducteur.
La Russie sentit le danger et le prévint.
Ses armées entrèrent en Pologne, prirent d’assaut la capitale et dispersèrent ses braves soldats. La Pologne resta partagée entre les trois puissances voisines, et, lorsqu'on se rappelle combien de sang a été répandu chez :la nation la plus douce et la plus humaine de l'Europe, et que l’on considère que la révolution commençait en Pologne
dans le désordre, tandis qu’elle avait commené en France à la faveur de l’ordre même
qui y régnait, quel est l'ami de l’humanité qui oserait regretter que la révolution polonaise ait été arrêtée à sa naissance ? Ce-
pendant il faut bièn se garder de croire que, toutes les chances de son rétablissement
soient épuisées. C'est un ‘peuple mineur | que le pouvoir suprême a mis en tutelle
jusqu'à sa majorité. La Pologne peut y par-
venir, et reprendre parmi les nâtions le rang que ses moyens de prospérité lui assignent, et qui tiennent moins à l’étendue qu'on lui laissera qu’à la constitution qu’elle recevra. Son ancien gouvernement est fini, et c'était le plus grand obstacle à en recevoir un meilleur.
$ VII. — De LA TURQUIE D'EUROPE ET LES TARTARES.
Après avoir considéré les nations chrétiennes, il nous reste, pour achever notre aperçu de l’état politique de l'Europe, à considérer les peuples mahométans. Qu’on ne s'étonne pas si nous avons distingué par leur religion ces deux parties de l’Europe, même politique : le mahométisme est la seule cause de l’irrémédiable faiblesse de l'empire ottoman, comme le christianisme est le véritable principe de la force toujours croissante de la société chrétienne; car il n’y a rien à la longue d’aussi fort que la vérité ni de plus faible que l'erreur.
Nous ne nous occuperons que des Tures, les seuls de tous les croyants, avec quelques hordes de petits Tartares, qui soient établis en Europe ; les autres se meuvent dans une orbite plus éloignée et hors de la sphère de la politique européenne. D'ailleurs, l’empire turc est à l’islamisme ce que la France était à la chrétienté, et il en est regardé comme le centre et le boulevard.
C’est encore sous un point de vue général que nous considérons l’état politique des peuples mahométans. Cette manière agrandit l’esprit, en même temps qu’elle soulage la mémoire. Elle présente l’histoire des siècles, et non celle des jours ; l’histoire de la société, et non celle de l’homme ; et c’est, après six mille ans de faits, le seul moyen de s’y reconnaître.
Nous sommes obligés de reprendre de plus haut l’histoire du mahométisme, qui, dès sa naissance, s’est trouvé en opposition religieuse avec le christianisme, et qui, depuis les croisades, est en opposition politique avec la chrétienté.
Le christianisme triomphait de Rome idolâtre, et la chrétienté, commencée par Constantin, et dont un plus grand homme, Charlemagne, devait achever la constitution, s’élevait insensiblement sur les ruines du paganisme , longtemps défendu par la majesté de l’empire romain; car le paganisme était l’état public et politique de l’idolâtrie, comme la chrétienté est l’état public ou politique du christianisme (1).
« L'empire d'Occident n’en pouvait plus,»
pour me servir de l'expression énergique de Bossuet, « et ce grand corps était tombé
en dissolution, à l'instant qu’il avait perdu l'esprit d'idolâtrie qui l'avait animé. »
L'ouvrage d’Auguste périt sous les coups d’Odoacre et de ses Hérules. Alors seulement finit en Occident la guerre que les lois ou les mœurs n’avaient pas cessé de faire au christianisme , même depuis que le glaive de la persécution s'était émoussé, puisque, encore quelques années avant la fin de l'empire, le peuple de Rome, réduit aux dernières extrémités par Alaric, avait retrouvé des prêtres des idoles et offert des sacrifices impies à ses antiques divinités.
L'empire de Rome idolâtre finit en #76, et cent ans après (les époques centenaires sont remarquables dans la société), en 570, naquit en Orient cet homme fameux qui fut le fondateur d’un autre empire, ennemi de l’idolâtrie et du christianisme à la fois; ce Mahomet, esprit audacieux, qui s’annonça comme inspiré à des peuples ignorants , et soumit par eux des peuples amollis, mais dont les inventions sans génie ont entraîné tout l'Orient au dernier degré de faiblesss et de stupidité.
Tout fut remarqueble, mais tout s’explique aisément dans l’origine et les progrès de la religion mahométane.
Elle naquit aux mêmes lieux que les religions juive et chrétienne, et au centre des trois parties du monde tonnu. Les Arabes, au milieu desquels elle commença, descendent, par Ismaël, d'Abraham, père des Juifs, qu'ils appellent Ibrahim, et la tribu Coraïsite, dans laquelle était né Mahomet, prétendait tirer son origine de Cédar, fils aîné d'Ismaël. |
Ce fut un étrange événement de voir, après tant de milliers d'années , recommencer le combat entre la postérité religieuse d’Isaac et la race charnelle du fils de l’étrangère, « de cet homme fier et sauvage qui lèera la main contre tous, et tous lèveront la main contre lui, et qui dressera ses pavillons à l’encontre de tous ses frères ; » traits sublimes sous lesquels l’Ecriture peint Ismaël, et qui conviennent également et aux Arabes ses descendants, toujours sous la tente, toujours.en guerre contre leurs voisins, et à l’esprit dominateur et conquérant de la religion mahométane, sortie des déserts de l’Arabie et ennemie de toutes les autres religions.
Mélange grossier de vérités chrétiennes, de pratiques judaïques, de superstitions sa-
(1) Les Romains étaient des païens; les Tounguses ou Kamschadales sont des idolâtres.
445 __iPaRr.
béennes, de licence païenne, la doctrine du législateur arabe parlait avec respect aux Juifs de Moïseet de sa loi, aux Chrétiens de Jésus-Christ et de son Evangile ; elle ne persécutait que les idolâtres, odieux aux Chrétiens et aux Juifs: doctrine facile, où l'esprit trouve quelques idées raisonnables sur la Divinité, le cœur des tolérances ou des promesses favorables aux passions, et qui s’annonça à la fois dans l’univers avec le dogme de l'unité de Dieu, et, si l’on peut le dire, avec le dogme des plaisirs de l’homme.
Mahomet, dupe peut-être de Fifi bérgh qu’il répandait, avait débité des opinions ; de fanatiques disciples en firent une religion : car ce n’est que dans la vérité ou dans ce qu'il prend pour elle que l’homme puise cette force morale, cet empire irrésistible qu'il exerce sur les esprits, lorsqu'il est lui-même maîtrisé par une forte pensée.
Il y a dans le monde plus d’erreur que d’imposture, ou, s’il y a imposture, elle est pres-
“que toujours dans les moyens que l’homme emploie pour faire triompher l'erreur.
Des dogmes écrits perpétuent l’empire des opinions et établissent en quelque sorte sur les esprits un pouvoir héréditaire. La doctrine de Mahomet , recueillie et commentée par ses disciples, composa le Coran (1), code religieux, politique et même civil des mahométans. C’est 1à la raison de la durée de leur religion et de leur empire. Les peuples dont l’existence présente le plus de force-et de stabilité sont ceux qui ont écrit, non-seulement leur morale, mais leurs dogmes, qui ont fait des lois politiques de leurs lois religieuses, et des lois religieuses de Jeurs.lois-politiques, comme les Juifs, les Chrétiens, les mahométans, et peut-être
quelques peuples de l'Inde.
Mahomet méconnut sans doute la raison, lorsqu'il proposa des puérilités ou des absurdités à la: croyance de ses sectateurs ; mais il connut l’homme, lorsqu’à défaut
d'une morale’ sévère il lui imposa des pra-
tiques gênantes. L'homme convient de la
"nécessité de la règle, quoiqu'il se révolte
contre elle, et il reste plus fortement attaché à ce qui lui coûte davantage. Mahomet affaiblit le frein des préceptes en même temps qu’il outrait la rigueur des conseils, et il prescrivit les ablutions perpétuelles,
les prières fréquentes, et défendit l’usage du vin à ces mêmes hommes à qui il permettait la pluralité des femmes.
La religion chrétienne avait trouvé les peuples du Nord conquérants; elle leur avait inspiré des sentiments, et les avait rendus paisibles. Mahomet trouva les Arabes tranquilles: « il leur donna ses opinions, » dit Montesquieu, « et les voilà conquérants. » On peut à cela seul juger les deux religions, « car,» ajoute le même auteur, «il est encore plus évident que la religion doit adoucir les mœurs des hommes, qu’il ne l'est que telle ou telle religion est vraie. »
Le mahométisme sortit donc tout armé du cerveau de son fondateur, comme la Minerve des païens, comme toute opinion de la sagesse humaine. Le christianisme, pareil au grain qui se développe ou à la pâte qui fermente, avait crû insensiblement , et commencé par convertir la famille avant de changer l'Etat; le mahométisme, semblable à une tempête, commença avec violence, et renversa les Etats pour pervertir les familles.
La doctrine du prophète de la Mecque se propagea d’abord avec rapidité chez les Arabes, peuple d’une imagination vive et mobile, mêlé de Juifs, de Chrétiens, de sabéens, d’idolâtres, tous” à peu près aussi ignorants les uns que les autres. Bientôt de l'Arabie, où était son berceau, le mahométisme étendit une main sur l'Orient et l’autre sur l’Occident : il séduisit par la volupté, il intimida par la terreur ; s’il trouva partout des Chrétiens qui pratiquaient leur religion, nulle part il ne trouva de gouvernement qui la défendît, et l'Afrique, comme l’Asie reconnut la loi du nouveau prophète.
Alors la chrétienté d'Europe put être considérée comme une place forte dont le mahométisme faisait le siége dans les formes et par des approches régulières. Déjà les dehors avaient été insultés. La Palestine avait été envahie en 636, la Sicile même ravagée en 663, et presque tous ses habitants emmenés captifs ; enfin, en 713, c’est-à-dire moins d’un siècle après la célèbre hégire, les mahométans d'Afrique, connus sous le nom de Maures, passèrent le détroit qui les séparait de l’Europe, livrèrent l’assaut au corps de la place, et s’emparèrent de l'Espagne, où la vengeance, l’ambition, la volupté, ces éter-
(4) Le Coran, a dit un homme de DD d'esprit, est la Bible passée à travers les comes des
{lille et une Nuits.
nels ennemis des empires, leur avaient ménagé des intelligences.
De terribles combats signalèrent le courage et la foi des Chrétiens dans ces malheureuses contrées. Les chefs du peuple, et tous ceux qui préférèrent leur liberté à la dure condition de servir sous de tels maîtres, se retirèrent devant le vainqueur dans les monts escarpésdes Asturies, emportant avec eux, comme les Troyens, les dieux de l’empire, la religion et la royauté. Ce fut dans ces rochers arides que Pélage et ses braves compagnons déposèrent le germe précieux de cette plante alors si faible, qui devait jeter de si profondes racines, s'étendre un jour sur toutes les Espagnes, et même couvrir de ses rameaux de nouveaux mondes.
L’héroïque résistance de cette poignée de Chrétiens sauva du joug des infidèles les contrées qu’ils occupaient ; mais elle ne pouvait en préserver l’Europe. Du haut des Pyrénées, les Maures, alors appelés Sarrasins, fondirent sur les plaines fertiles de la France méridionale et les inondèrent. La France allait devenir, comme l'Espagne, une province de l’empire des califes, et l’Europe entière, ouverte alors et sans défense, aurait subi le joug des musulmans, si la France, destinée à faire dans les occasions périlleuses l'avant-garde de la chrétienté, et à la sauver, tantôt par l'exemple de son courage, tantôt par la leçon de ses malheurs, n’eût élevé dans son sein cette race de héros, dans laquelle tous les talents de la guerre et de la paix se transmirent pendant quatre générations, comme un héritage où le fils fut toujours plus grandque son père, etledernier même le plus grand des rois. Charles Martel écrasa les hordes innombrables des Sarrasins ; Pepin ranima la royauté languissante ; Charlemagne constitua lachrétienté, en unissant, sans les confondre, l'Eglise et l'Etat, qu'après lui on a confondus sans les unir, en voulant ne donner qu’un chef à tous les deux, tantôt le Pape, et tantôt le magistrat politique : génie prodigieux qui apparut à l’Europe pour guider ses premiers pas dans la route de la civilisation, et lui donner cette impulsion qui subsiste encore mille ans après Jui.
Les Sarrasins, rebutés du mauvais succès de leurs entreprises, ne tentèrent plus de pénétrer en France; ils s’affermirent en Espagne, et y prolongèrent pendant huit siètles leur domination, toujours en guerre contre les Chrétiens. D'abord ils opposèrent
à leurs efforts le courage du fanatisme ; plus tard, énervés par les plaisirs, ils ne résistèrent plus que par la force d’inertie d’une population nombreuse établie sur un vaste territoire, sous un gouvernement défendu par une longue possession,
Cependant lachrétienté était menacée à son extrémité opposée. Un détroit aussi aisé à
franchir que celui de Gibraltar la séparait
des mahométans d’Asie, et l’empire grec, chargé de la défense de ce poste, ne pouvait leur opposer la même résistance que leurs frères d'Afrique avaient trouvée dans les Goths, maîtres de l'Espagne.
Le gouvernement grec n’avait été depuis son origine, à quelques intervalles près, qu'une démocratie militaire, sanguinaire et turbulente, « où l’empereur n’était, » comme dit Montesquieu, «qu’un premier magistrat, »
amovible au gré des soldats; et c’est:tout ce que l'empire d'Orient avait de commun avec l’ernpire romain.
L'Église avait suivi le sort de l'Etat. Depuis qu’elle était déchue de l'autorité par le schisme, les factions qui la divisaient se disputaient la domination. C’étaient dans l'Eglise comme dans l’Etat les mêmes désordres, la même anarchie, souvent les mêmes violences, là par la mutinerie des soldats, ici
par l’indiscipline des moines.
Dans cet état de délire, une société a quelquefois de la force pour attaquer, parce qu'on attaque avec des passions; mais elle n'a absolument auçune force pour se défendre, parce qu'onse défend avec l’union et la discipline, et l'empire grec, hors d’état d’attaquer, ne pouvait être que sur la défensive à l'égard d’un empire naissant, qui avait pris le croissant pour.emblème de ses progrès, et à qui son prophète avait promis l'empire du monie.
Déjà les Turcs Selgiucides, accourus des environs du mont Caucase, et nouvellement convertis de l’idolâtrie, étaient venus réchauffer de leur fanatisme récent le zèle languissant de l’islamisme, et ils en avaient
. ranimé les forces en chassant de leurs trônes
ces califes divisés, et plus dévots à la loi du prophète qu’ardents à la propager. En 914, ils fondèrent un empire à Konieh (/conium), dans l’Anatolie, et de Ià ils étendirent leurs conquêtes sur quelques parties de l’Asie, qui obéissaient encore aux empereurs grecs.
L'empire grec ne pouvait tarder à être attaqué en Europe et dans le centre de sa puissance. Hors d'état de se défendre par ses
propres forces, il aurait en vain appelé à son secours les Latins, opprimés en Espagne par les Maures, divisés, affaiblis en France, en Allemagne, en Italie, par les guerres intestines des petits souverains entre eux et contre les rois, partout irrités contre les Grecs, dont le schisme récent avait rompu l’unité chrétienne et aflligé leur mère commune.
Ce fut alors cependant que commencèrent ces expéditions à jamais mémofables, connues sous le nom de croisades, véritables sorties que fit la chrétienté pour regagner les dehors de la forteresse, et forcer les as: siégeants à en élargir le blocus; événement le plus extraordinaire de l’histoire moderne, et celui que l'ignorance et la prévention ont le plus défiguré. à
Les lieux saints avaient été envahis en 936, et les Chrétiens d'Asie, d'Afrique, et même de quelques parties d'Europe, avaient été l’objet des outrages et des cruautés des infidèles sans que les Chrétiens d'Occident y eussent paru sensibles. Mais à la fin du x1° siècle, et après mille ans révolus, la chrétienté tout entière reçut l'ordre de marcher contre l'Asie, etelle marcha. L’impulsion vint du centre de la chrétienté et du chef même de la société chrétienne (1).
Deux de ses ministres, sans aulorité politique, Pierre l'Ermite et saint Bernard, furent les hérauts de cette convocation solennelle, et, si l'on ne veut y voir que deux hommes, on peut leur appliquer cette belle parole de Tacite, en parlant des deux soldats d'Othon : Suscepere duo manipulares imperium Romanum transferendum, et transtulerunt, La France reçut la première le mouvement qu’elle communiqua au reste de la chrétienté, et elle eut la plus grande part à l’entreprise. +
Politique des Etats, intérêts des familles, faiblesse de l’âge, timidité du sexe, obscurité de la condition, sainteté de la profession, tous les motifs humains disparurent devant cette force irrésistible, qui, suivant l'expression d'Anne Comnène, arracha l’Europe de ses fondements pour la précipiter sur l'Asie; impulsion. extraordinaire dont quelques événements récents ont pu nous don-
(1) Le fameux Grégoire VII avait eu la première idée de ces entreprises. La pensée de la fin prochaine du monde, qui tout à coup saisit les peuples chrétiens, à cause de la révolution millénaire qui finissait, contribua à les pousser à ces expéditions périlleuses ; car alors on expiait des crimes trop faciles à commettre par des vertus péni-
ner une faible idée, et qui, peu d'années avant la première croisade, eût paru aussi incroyable que les événements dont je veux parler étaient peu probables en 1788 (2).
On à vu dans tous les temps, et particulièrement dans le nôtre, des peuples soulevés par les passions, par l’orgueil d’une égalité chimérique ou le délire d’une liberté mal entendue, quelquefois par la haine d’une religion dominante ou la crainte d’un gouvernement sévère, et, depuis trois siècles, les troubles d'Europe n’ont pas un autre principe; mais les croisades ne présentaient aucun des objets qui peuvent les calmer. Les croisés faisaient le sacrifice de leurs biens, et même un grand nombre ven daient leurs terres : la subordination des rangs était observée parmi eux; il y eut de la licence sans doute dans les armées des croisés, mais ils étaient bien éloignés de se la proposer pour but en se croisant. La vengeance même, si chère à.ces hommes indociles encore au joug des lois, se tut devant le zèle religieux qui inspirait la croisade.
« Ce qu’il y a de plus avantageux et de plus surprenant, » dit le P. Daniel, « fut que, dans toutes les provinces de la France, les guerres particulières, qui étaient très-allumées, cessèrent tout à coup, et que les plus mortels ennemis se réconcilièrent entre eux. » Après tout, les souffrances des Chrétiens d'Asie n'étaient pas senties par ceux d'Europe, et assurément le danger était éloigné. La religion ne faisait pas de la croisade un précepte; le gouvernement n’en faisait pas un devoir, puisqu’un très-grand nombre de personnes, même dans les rangs les plus élevés, s’en dispensèrent, ou même blâmèrent hautement ces entreprises.
Il est vrai qu’à cette époque quelques personnes allaient par dévotion visiter les lieux saints; mais cette expiation ne paraissait si méritoire, ou cet effort de piété si héroïque, que narce que les hommes étaient en général très-sédentaires. Les voyages alors étaient rares, et les communications même si difficiles, que le trajet d’une province à l’autre passait pour une entreprise, et l’histoire des mœurs de ces temps reculés en offre des exemples remarqua-
bles à pratiquer.
(2) Nous avons vu aussi, depuis que l’auteur écrivait ces lignes, une croisade mémorable, et l'Europe arrachée de ses fondements et précipitée sur notre malheureuse patrie, où l’avait attirée l’ambition insatiable d’un conquérant.
bles (1). Cen’est quede nosjours, depuis le progrès du commerce el des arts,queles peuples de l’Europe sonttous devenus étrangers à leurs propres foyers, tous avides de courir et de voir, et que la facilité, la sûreté même des communications par terre et par mer, à fait des voyages les plus lointains et autrefois les plus périlleux, l’amusement ou loccupation des deux états extrèmes de la société, l’opulence et le besoin.
Enfin, dans les révolutions qui tirent les Etats de leur assiette naturelle, le peuple reçoit l'impulsion et ne la donne pas; il n’est jamais qu’un instrument servile entre les mains de quelques chefs qui le font vouloir pour le faire agir, et qui lui inspirent leurs passions et lui cachent leurs desseins. Mais ici les peuples entraînèrent les grands, et Daniel remarque avec raison que « les rois ne se laissèrent pas d’abord emporter à ce zèle, et qu’il n’y en eut point à la première expédition. »
Si tout fut extraordinaire dans Ja cause, tout fut inexplicable dans les moyens; et quels moyens, en effet, que les prédications de Pierre l’Ermite et de saint Bernard pour soulever l’Europe entière, et en déterminer les habitants à courir en Asie, au mépris des règles de la prudence humaine et des douceurs de la vie, pour y affronter les fatigues et les dangers d'une guerre lointaine contre des peuples barbares que la crédulité populaire regardait comme des hommes d’une autre espèce que la nôtre? On peut même remarquer que l'impression s’en est conservée dans les langues de l’Europe, qui toutes, dans leurs locutions proverbiales, prennent les Turcs pour terme de comparaison avec la force et la cruauté.
Quoi qu’il en soit des motifs et des moyens de ces expéditions, la chrétienté sortit par toutes ses portes à huit différentes reprises, depuis 1097 jusqu’en 1270 ; et, dans les intervalles de ces éruptions, un royaume français fondé à Jérusalem, Constantinople un moment occupé par les Latins, et ces ordres illustres qui, voués d’abord au soin des malades, finirent par se consacrer à la'défense des lieux saints, entretinrent en Asie une guerre continuelle qui retarda les approches des Turcs, leur rendit impossible toute entreprise sur l’Europe, et donna le temps d'élever d’autres défenses dont nous parlerons tout à l'heure.
(1) Hénault rapporte que des religieux de Saint-Maur des Fossés, près Paris, s’excusent d’al-
Les Latins avaient porté leurs passions en Asie, et y avaient eu à souffrir de celles des Grecs. Toutes les intentions particulières avortèrent, parce que les croisades ne s'étaient pas faites pour des vues personnelles; mais l’intention générale eut un plein succès, un succès dont nous sommes encore les témoins, et, puisqu'il faut le dire et proclamer hautement une des vérités les plus certaines de l’histoire moderne, les croisades sauvèrent l'Europe.
Elles la sauvèrent de ses propres fureurs, en y éteignant l’ardeur des guerres privées, et suriout en y affermissant le pouvoir des rois contre l'ambition inquiète de leurs vassaux, qui s’appauvrirent ou périrent dans ces expéditions lointaines. Elles sauvèrent l’Europe, et la civilisation avec elle, de la barbarie musulmane, en refoulant, pour ainsi dire, sur elle-même cette puissance, alors dans la crise de son développement, et la forçant à se défendre, lorsqu'elle était impatiente d'attaquer. Elles ruinèrent même en Espagne la puissance des Maures, qui, selon la remarque de l’abbé Fleury, « y ont tou-
jours décliné depuis les croisades. » Ces expéditions donnèrent les premières eonnaissances de l’art de porter au loin, de faire subsister et mouvoir de nombreuses armées ; enfin elles créèrent en Europe la marine, qui l’a défendue du joug des infidèles plutôt que les troupes de terre, et qui l’en défendrait encore. Les yeux malades de la haine n'ont pu saisir l'ordonnance générale d’un si vaste tableau, et ne se sont fixés que sur quelques détails; car la petitesse d’esprit, je veux dire l'esprit des petites choses, est le caractère de la philosophie moderne. Elle a taxé d’injustice l’agression des Chrétiens et elle a passé sous silence l'invasion des barbares; elle a déploré le mauvais succès des croisades, comme si elles avaient été entreprises pour fonder des principautés à Edesse, à Antioche, ou même à Jérusalem, dont le sol, quelque vénérable qu’il soit par les souvenirs qu’il rappelle, n’a rien de nécessaire, pas plus que tout autre lieu du monde, à une religion dont le chef-lieu est hors du monde. Elle s’est apitoyée sur le grand nombre d'hommes qui périrent dans ces expéditions, comme si le commerce, et les guerres dont il est le principe, ne faisaient pas périr plus de monde que n’en ont consommé les croisades, avec cette différence
ler en Bourgogne, à cause de la longueur et des dat gers du voyage.
toutefois qu’une guerre entreprise par un principe d'humanité est toujours utile, même lorsqu'on y succombe, et que ces guerres éternelles pour des motifs d’avarice et de commerce sont toujours funestes, même lersqu’on réussit; et malheur aux temps et aux peuples chez qui les motifs sublimes qui inspirèrent les croisades ont pu être attaqués impunément par des déclamations de rhéteurs, ou défigurés par des subtilités de sophistes!
Ici l’autorité des noms se joint à la certitude des faits. Le célèbre Bacon pense que les diverses nations sont unies entre elles par les lois universelles de la nature et des gens, dont l'infraction de la part d’une d'elles peut rendre la guerre légitime de la part des autres. « Ainsi, » dit-il, « les hommes qui manquent aux lois civiles sont ramenés à l’ordre par la société. » Il cite en preuve de son opinion les Turcs, et il les regarde comme hors la loi, exleges, des nations civilisées. Robertson, raisonnant sur les croisades, dans son introduction à l'Histoire de Charles-Quint, soutient que l’Europe leur doit les premiers rayons de lumière et de civilisation ; que ces entreprises y ont perfectionné, ou plutôt y ont créé les deux fonctions essentielles de la société civile, l'administration de la justice par l’établissement de la vindicte publique qui fit cesser les vengeances privées, et l’art militaire de terre et de mer. Cet historien judicieux compte encore au nombre des bienfaits des croisades les progrès des sciences et du commerce. En un mot, la cause générale de ces expéditions mémorables fut juste et la pus indispensable qui fut jamais, puisqu’elles eurent pour objet de sauver la chrétienté de la domination des mahométans; l'effet général fut heureux, puisque l'Europe fut préservée alors de l’invasion des musulmans, et acquit de nouvelles forces pour s'en préserver dans la suite, et même les expulser aujourd’hui de son sein. C’est 1à l'ouvrage de la nature, et il est bon comme elle dans sa cause, et heureux dans son effet ; les moyens furent l’ouvrage de l’homme, et ils furent trop souvent faibles, imparfaits, vicieux comme lui.
Cependant les Chrétiens se retiraient de la Palestine; le goût des croisades s'était ralenti depuis qu’elles avaient cessé d’être nécessaires, Ici commence ur autre ordre d'événements dont il devient important d’observer la suite et de fixer les dates.
En 1294, les ordres de chevalerie, qui faisaient dans la Palestine l'arrière-garde des croisades, après la plus héroïque résistance, abandonnèrent Saint-Jean-d’Acre, dernière place que les Chrétiens eussent conservée dans la Terre-Sainte.
En 1300, une nouvelle horde de Turcomans, venus originairement de la Tartarie, se constitua en état politique dans l'Asie Mineure, sous la conduite d’Ottoman, qui a donné son nom à ses successeurs et même à l'empire; et neuf ans après, en 1309, les chevaliers hospitaliers de Saint - Jean de Jérusalem, pour couvrir la retraite de la chrétienté et arrêter la poursuite de l’ennemi, s’emparèrent de l’île de Rhodes et s’y fortifièrent. Mais, dans le même temps que l'empire des Ottomans s'élevait en Asie et menaçait la chrétienté de ses progrès, il se formait, dans la partie de l’Europe la plus exposée à ses attaques, cet autre empire qui devait opposer à ses efforts une barrière insurmontable. En effet, en 1356, cinquante ans après la fondation de l'empire ottoman en Asie, et cent ans avant son établissement en Europe, l’empire germanique, placé de ce côté aux avant-postes de la chrétienté, déchiré jusqu'alors par des guerres intestines, recevait dans la Bulle d’or cette forme alors monarchique, démocratique depuis les troubles de la réforme, et la maison d’Autriche jetait dès lors les fondements de sa puissance, et associait ses destinées au sort de la chrétienté.
Dès que les Turcs se furent formés en corps politique, l'empire grec n’eut d’autres instants de relâche que les trêves qu'il achetait au poids de l'or; il touchait à sa fin, de nombreux symptômes annonçaient sa dernière heure, «et le plus funeste de tous, le petit esprit, » dit Montesquieu, « était parvenu à faire le caractère de la nation. » La fureur des factions, l’acharnement des sectes, la vanité des titres, le goût des spectacles, y étaient poussés jusqu’à l'extravagance; et, comme Jes Grecs anciens, menacés par Philippe, avaient défendu, sous peine de mort, de convertir aux usages de la guerre l’argent destiné pour les spectacles, les Grecs modernes, pressés par les Turcs, se passionnaient pour les cochers verts ou bleus du cirque. Et n’avons-nous pas vu les mêmes symptômes, les querelles religieuses, les troubles politiques, la vanité des titres, le goût effréné du théâtre, de ridicules disputes sur la musique et le magnétisme, le
petit esprit en un mot, l'esprit des petites choses, annoncer la chute de la première société de l'univers, et préparer cette épouvantable catastrophe qui a consommé en peu de jours l'ouvrage de tant de siècles ?
Enfin Mahomet IL, l'Alexandre des Turcs, passa la mer avec une flotte nombreuse; il fit plus, il passa la terre avec ses vaisseaux; et les porta, à force de bras et de machines, dans le port de Constantinople, à travers une langue de terre qui le ferme d’un côté; et ses malheureux habitants, qui croyaient leur port inaccessible aux vaisseaux ennemis, virent au point du jour flotier au pied de leurs murs ses redoutables pavillons.
Alors toute résistance devint inutile, et elle n’en fut que plus glorieuse. Constantin Paléologue prit soin de la dignité de l’empire à ses derniers moments, et il se fit tuer sur la brèche, revêtu de tous les ornements de la puissance impériale. La ville fut emportée d'assaut, elson immense population livrée, pendant plusieurs jours,
à d’inexprimables horreurs de la part de:
deux cent mille barbares, ivres de toutes Îles passions et de toutes les fureurs, :
L'empire grec, réduit depuis longtemps à sa capitale, périt tout entier; mais déjà les vainqueurs méditaient de nouvelles conquêtes. La Hongrie, attaquée deux ans après la conquête de Constantinople, ne dut son salut qu’à Jean Corvin, connu sous le nom d’'Huniade, général des armées du roi de Hongrie, et un des plus grands hommes des temps chrétiens (1). Le faible empire de Trébizonde fut envahi en 1462 : et en 1480, moins de trente ans après la prise de Constantinople, ils mirent le siége devant Rhodes, qui était le poste le plus avancé de la chrétienté. Cette fois, la constante fortune de ces destructeurs des empires les abandonna, et il fallut honteusement lever le siége d'une ville défendue par une poignée de chevaliers réduits à leurs seules forces et privés de communication avec le reste des Chrétiens. , Vers le même temps, c’est-à-dire en 1492, un autre événement ajoutait aux forces de la chrétienté, et lui permettait de les diriger toutes contre les Turcs. Les musulmans d'Afrique étaient chassés d'Espagne, autre époque mémorable de l’histoire moderze,
(1). Iétait vaivode de Transylvanie. Au lit de mort, il ne voulut pas permettre, par respect, qu'on lui portàt les derniers secours de la religion dans ScS appartements, et se fit lui-même porter à l'égli-
dont les écrivains prévenus ont fait un lieu commun de Jeurs déelamations.
L'expulsion des Maures d'Espagne était juste en soi, car la barbarie ne prescrit pas la possession de la:terre contre la civilisation : elle étaitutile à l'Europeen général, et à l'Espagne en particulier, en y ramenant le christianisme, et y faisant cesser la tyrannie de mœurs et de lois déréglées.
Si les musulmans d'Afrique eussent encore occupé l'Espagne dans le même temps que ceux d'Asie envahissaient la Grèce et pénétraient en Hongrie, la chrétienté, attaquée à la fois aux deux extrémités, et même dans son centre et en Italie par leurs flottes nombreuses, aurait infailliblement succombhé, et cette belle partie du monde, riche aujourd’hui de tous les monuments de la civilisation, serait au même état que la Grèce moderne, où le voyageur en aperçoit à peine quelques vestiges. Les progrès des Espagnols sur les Maures furent encore l'ouvrage des croisades. Dans tous les pays chrétiens, on se croisait contre les Maures d’Espagne, et l& bulle de JaCrusada, publiée encore annueljement dans ce royaume, est le dernier monument qui dépose de ces mémorables entreprises, par lesquelles les enfants rentraient dans lhéritage que leurs pères avaient été forcés de céder au vainqueur, et dont ils n’avaient cessé de revendiquer la possession.
Ce fut pour éloigner jusqu’à la possibilité du retour des Maures, dans un temps où tout l’islamisme était en mouvement, que le cardinal Ximénès, le plus grand ministre qu’il y ait eu en Europe, persuadé que dans cette position on ne peut défendre un Etat comme-une forteresse que par des ouvrages avancés, porta à ses frais la guerre en Afrique, et s’empara, sur la côte opposée à l’Espagne, des places fortes ou présides, qu'il fit fortifier à ses dépens.
Il n’y avait pas un moment à perdre pour mettre la chrétienté en état ae résister, et elle allait être attaquée par toutes les forces de l’empire ottoman, dirigées par Soliman I}, le plus grand homme de cette monarchie, même par ses vertus. À peine il était sur le trône, el déjà, en 1521, il s’'empara de Belgrade, et de Rhodes.en 1522. II soumettait la Hongrie en 1526, eten1529 il mettait le siége
se. Son fils, Matthias Corvin, autre héros, et lort instruit, fut élu roi de Hongrie, de Bohême, marquis de Moravie et duc de Silésie, -
devant Vienne, tandis que ses flottes ravageaient l'Italie, et que ses lieutenants menaçaient la Perse.
Les chevaliers de Rhodes, forcés de quitter leur île, après la plus courageuse défense, s'étaient repliés sur Malte, où ils couvraient de plus près les côtes de l’Europe, et telle fut l’ardeur de leur zèle etla promptitude de leurs efforts, que ce rocher, qu'ils occupèrent en 1530, se trouva par leurs soins, trente-cinq ans après, en état de braver toutes les forces de l'empire ottoman, dans ce siége à jamais mémorable, qui est un des plus beaux faits d’armes de l’histoire moderne.
Lorsqu'on observe, à cette époque, la marche des événements et cette disposition des choses qui, à de nouveaux efforts de la part des Turcs, oppose, de la part des Chrétiens, de nouvelles défenses, on croit voir un ingénieurhebile défendre pied à pied le terrain et arrêter l'ennemi à chaque pas, en élevanit sans cesse de nouveaux ouvrages à la place de ceux qui ont été emportés.
Mais ce que le xvi° siècle offrit de plus remarquable fut la prodigieuse puissance de ia maison d'Autriche pendant un demi-siècle. L’occident de l’Europe avait été un moment réuni tout entier sous Charlemagne, dont la volonté éclairée et l’action puissante étaient nécessaires pour constituer l’Europe chrétienne. Au xvi° siècle, la partie de l’Europe qui était exposée à l'invasion des Tures fut soumise à une seule maison, qui réunit la Hongrie, la Bohême, le Portugal à lEspague , à l'Italie et aux Pays - Bas. Un nouveau monde tout entier vint accroître cette énorme puissance, et, ajoutant ainsi la plus grande force d'opinion à une trèsgrande force réelle, fit un moment de la mouarchie autrichienne le plus vaste empire que le soleil ait éclairé : puissance énorme, qui, pour surcroît de bonheur, fut dirigée par un prince profondément habile dans l’art de gouverner les hommes et les affaires.
Cette direction extraordinaire d’événements préserva l’Europe des derniers malheurs. Les mahométans, de quelque côté qu'ils l’attaquassent, trouvaient sur tous les points des armées autrichiennes , et dans tous les parages des flottes espagnoles ou italiennes. Ils trouvaient en Hongrie les Chré-
(4) C'est ce que les alliés proposaient à Louis XIV, lorsqu'ils voulaient qu'il aidàt lui-même à détrôner son petit-fils ; c’est ce que fit le gouveruement français sous Louis XV, lorsqu'il fit arrêter
tiens sur la défensive ; ils en étaient euxmêmes attaqués en Afrique; ils les trouvèrent surtout à Lépante en 1571, dans le plus furieux combat de mer qui se soit jamais livré. Cette journée glorieuse pour les Chrétiens fut l’époque de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus que des hommes et des vaisseaux, dont on répare aisément la perte; car ils y perdirent cette puissance d’opinion qui fait la principale force des peuples conquérants, puissance qu’on acquiert une fois et qu’on ne recouvre jämais.
La bataille de Lépante se donna non loin
‘ des mêmes lieux où s'était livré le combat
d’Actium, et peut-être fut-elle aussi décisive. J.-J. Rousseau, qui nie qu’il y ait jamais eu d’armée chrétienne, parce qu’il ne voit jamais que l'individu, n'avait pas lu sans doute ce que les historiens racontent de l'impression que fit sur les troupes chrétiennes la vue de l'étendard sacré que don Juan d’Autriche arbora, le jour du combat, sur le vaisseau amiral aux premiers rayons du soleil, et que toute l’armée salua par des acclamations, présage certain de la victoire.
Il faut le dire à la honte de la France, les fleurs de lis, qui, dans toutes les guerres contre les infidèles, avaient paru les premières parmi les étendards chrétiens, et qu’en 1396 les Turcs avaient enlevées à Nicopoli, au prix de tant de sang français; les fleurs de lis ne parurent pas à Lépante, où les plus petites républiques d’ltalie avaient
“envoyé leurs vaisseaux. Les descendants de
saint Louis étaient alors frères d'armes des successeurs de Mahomet. Depuis que François I”, oubliant les intérêts de son pays, avait voulu se faire nommer empereur d’Allemagne, il s'était fait une révolution dans la politique de la France, ef tout avait été perdu, et même l'honneur ; non cet honneur de l’homme qui consiste à se battre avec courage, qu’on retrouve chez les peuples sauvages comme dans les nations les plus civilisées, et que l’homme partage même avec la brute, mais cet honneur d’un gouvernement qui consiste à n’être pas forcé, même par les derniers revers, à des démarches déshonorantes (1). Il était honteux assurément pour le roifrès-chrétien, lorsque l’Europe résistait à peine aux efforts des Barbares, et que leurs armées emmenaient en
à Paris, et conduire hors de France, le prétendant. La nation sentit la honte qui en rejaiilissait sur elle.
. OËuvrEs comp. DE M, px BoNaip. IL, 10
æesclavage des milliers de Chrétiens, de les appoler au sein de la chrétienté, et de joindre ses armes aux leurs, comme au siége de Nice, en 1543, que le duc d’'Enghien assiégeait par terre, et que Barberousse pressait par mer. Cette conduite de François I°* était de la politique de ressentiment, qui, avec la politique d'amour, tout aussi funeste et plus faible, gouverna sous son règne toutes les affaires. Cette alliance fut l’objet des plus violentes déclamations ( 4 } de {a part des ennemis de la France ; elle donna à la maison d'Autriche , dans l'opinion de l’Europe, une supériorité de considération qui, heureusement pour la France, était affaiblie par le scandale de la prise de Rome et des violences exercées sur le Pape par les généraux de Charles-Quint,
Henri IV et Louis XIV, qui avaient dans Ja tête et dans le cœur quelque chose de l'esprit des croisades, réparèrent la faute de François I‘. Henri AV permit au duc de Mercœur d'emmener en Hongrie quelques compagnies de gens de guerre au secours de l’empereur; Louis XIV y envoya l'élite de sa noblesse, sous les ordres du comte de Coligny, et l’on sait la part qu'eurent les Français à la défaite des Turcs, au passage du Raab.”
Cependant le luthéranisme avait commencé en Allemagne, au fort de la guerre avec les Turcs, et dès sa naissance il s'était montré d'intelligence avec les ennemis du nom chrétien. Il ne faut pas en être surpris. C'est, de part et d'autre, une religion sans sacrifice, un vrai déisme, absurde et grossier chez les asiatiques, subtil et poli chez les Européens. Le faltalisme des uns ressemble à la prédestination des autres, et le divorce permis par Luther ne diffère pas au fond de la polygamie consacrée par la loi de Maho-
( 1} On frappa des médailles où on lisait ces mots : Nicea a Turcis et Gallis obsessa, anno 1543.
(2) «il faut avouer, » dit Leibnitz, « que les s0ciniens (sorlis de la réformation) ressemblent beaucoup aux mahométans. Je me souviens d’avoir lu dans Comenius qu’un seigneur turc, ayant entendu ce que lui disait un socinien polonais, s’étonna qu'il ne se fit point cireoncire. »
(3) Rien ne prouve mieux combien le déisme des Turcs se rapproche du déisme européen, malgré la différence des formes, que de voir les comparaisons que nos déistes font sans cesse des lois, des mœurs, de la personne du fondateur du mahométisme, avec les lois, les mœurs et le divin Fondateur du christianisme, et toujours à l'avantage des mahomélans.
(4) Lec-mp des Tures fut forcé par les Chreliens, et, à l'instant qu'ils y entraient, ils trouvèrent uu grand nombre de petits enfants que les Turcs
met (2). C’est à cette identité de principes, autant peut-être qu'à lenvie de susciter des embarras à la maison d'Autriche, qu'il faut attribuer l’avis de Luther, qui ne voulait pas qu’on résistät à la volonté de Dieu, qui nous visitait par les Turcs. Encore dans l’autre siècle, en 1683, au temps du dernier siége de Vienne par les Tures, Jurieu « trouvait beaucoup d'apparence à ce que les conquêtes des Turcs n’eussent, » dit-il, « été poussées si loin en Europe que pour leur donner le moyen de servir, avec les réformés, au grand œuvre de Dieu, » qui est, selon lui, la ruine de l'empire papal. Enfin, lorsqu’en 1685 il eut vu la levée du siége de Vienne et la révocation de l’édit de Nantes, persistant à faire cause commune avec les Turcs : « Je regarde, » dit-il, « cette année comme critique en cette affaire. Dieu n’y à abaissé les réformés et les Turcs que pour les relever en même temps, et en faire les instruments de sa vengeance contre l'empire papal ; » prédiction remarquable assurément après ce que nous avons vu des secours donnés au Pape par les Anglais et par les Fures (3).
Enfin, la puissance ottomane a passé comme un torrent : son dernier effort a été, en 1683 (4), le siége de Vienne, que les Tures assiégèrent avec deux cent mille hommes, et qui fut délivré par Sobieski, roi de Pologne (5).
Depuis celte époque, ils ont presque toujours été battus par les armées autrichiennes, et ils ont perdu de leurs conquêtes en Hongrie ; mais un autre ennemi, et plus redoutable peut-être, les menace de plus près et leur a déjà porté les coups les plus sensibles.
Nous avons vu ce que la chrétienté a eu à souffrir ou à craindre des Turcs; nous al-
avaient eus pendant leur séjour en Hongrie, et qu'ils abandonnaient à la merci du vainqueur. Ce spectacle désarma le soldat; sur-le-champ l’archevêque de Vienne se rendit au camp, et recueillit ces malheureux orphelins. C’est dans des traits semblables qu'il faut admirer l'influence du cbristianisme sur un peuple. Le sort le plus doux qui attende les enfants chrétiens enlevés par les Turcs est un dur esclavage, souvent l’outrage et la mutilation.
(5) A l'instant que Sobieski montait à cheval pour aller secourir Vienne, la reine, qui était Fran. çaise, l’embrassa en pleurant, et tenant en ses bras le plus jeune de ses enfants : « Qu’avez-vous à pleurer, Madame, lui dit le roi? — Je pleure, ditelle, de ce que cet enfant n’est pas en état de vous suivre comme les autres. » Si cetie réponse eût été faite par une femme grecque ou romaine, on nous l’'eût donnée dans les colléges à mettre en prose et en vers, $
lons exominer ce que les Turcs, à leur tour, ont aujourd’hui à redouter des nations chrétiennes.
Il faut observer d'abord que les Turcs sont déchus de leur état, surtout par comparaison. Ils sont restés au point où ils étaient, et les Chrétiens ont avancé; et il ne s’agit que d'examiner la raison de la position stationnaire des uns et de la marche progressive des autres.
Onme permettra de citer ici un passage remarquabie de Condorcet, dans son Esquisse des progrès de l'esprit humain. « J’exposerai, » dit-il, «comment la religion de Mahomet, la plus simple dans ses dogmes, lamoins absurde dans ses pratiques, la plus tolérante dans ses principes, semble condamner à une incurable stupidité toute cette vaste portion de la terre où elle a étendu son empire, tandis que nous allons voir briller le génie des arts et des sciences sous les superstitions les plus absurdes et au milieu de la plus barbare intolérance. »
‘Il n’y a qu’à lire le Coran, observer les peuples mahométans et parcourir leur histoire, pour savoir ce qu’on doit penser de la simplicité de leurs croyances, de la sagesse de leur culte, de la tolérance de leurs principes; mais il est fâcheux pour les progrès de l'esprit humain que Condorcet n'ait pas eu le temps de nous donner l'explication du phénomène qu’il a si bien observé. Que d'esprit, en effet, n'aurait-il pas employé pour nous faire comprendre comment la religion de Mahomet, cette religion si simple, si sage, si tolérante, peut se conserver dans sa perfection contre l’intolérable barbarie de ses sectateurs , ou comment da barbarie des sectateurs de Mahomet ne le cède pas à la perfection de sa doctrinel Le philosophe aurait opposé la religion douce et éclairée de Mahomet à la religion de Jésus-Christ, si absurde dans ses superstitions, si barbare dans son intolérance, comme il oppose le génie brillant et les connaissances des peuples chrétiens à l’incurable stupidité des mahométans; et avec ces données il aurait sans doute résolu le problème qu'offre, chez les uns, tant de barbarie civile malgré tant de perfection religieuse, et chez les autres tant - de barbarie religieuse au milieu de tant de perfection politique. Je ne sais si je m’abuse, mais le seul énoncé du problème indique assez où l’on peut en trouver la solution, et j'ose dire qu’on chercherait en vain un au-
: £e : : ; $ re exemple Ge préjugés philosophiques plus
4°9 absurdes et d’une déraison plus complète.
Tout peuple doit être considéré sous le rapport de sa constitution et de son administration. Les nations chrétiennes ont toutes plus ou moins des constitutions fortes ou des adrinistrations sages. Ainsi la Suisse, la Hollande, l’Allemagne, faibles de constitution, avaient des administrations altentives et économes ; ainsi la France, forte de constitution , était souvent administrée avec mollesse et prodigalité. Elle eût ététrop forte, sans doute, si son administration eût été aussi vigilante que sa constitution était parfaite.
Chez les Turcs comme chez tous les peuples mahométans, tout est vicieux, absurde, oppressif, conslitution et administration ; constitution de religion, constitution de famille, constitution d'Etat, administration de la paix, administration de la guerre, politique extérieure et régime intérieur.
La religion du prophète de la Mecque n'est, comme nous l’avons vu, qu'un pur déisme, qui conserve, si l’on veut, l’idée, mais non le sentiment de la Divinité ; religion sans culte, amour sans action, qui ne saurait produire. Aussi le mahométisme , chez les moins ignorants d’entre les Turcs, n'est que l’athéisme, et pour le peuple il n’est que le culte de Mahomet ; car, au fond, la Dieu des êtres nensants est l’être, quel qu’il soit, dont les volontés sont leur loi morale. Il suffit, pour juger les Turcs, d’ouvrir le Coran, et de voir les extravagances qui y sont mêlées à quelques principes de morale universelle, dont la tradition immémoriale ne s’est entièrement perdue chez aucun peuple, et d'observer dans les Turcs eux-mêmes quelles pratiques ridicules iis mêlent même à leurs bonnes œuvres. Ainsi il y a en Turquie un grand respect, ct même des fondations pieuses, pour les animaux, et nulle part l’homme n’est plus méprisé, plus avili, plus opprimé. Ainsi ils font quelques aumônes, et jamais on n’a vu une cupidité plus universelle ; ils s’abstiennent de vin, et s’enivrent avec de l’opium.
Leur constitution domestique est la polygemic, destructive de tout ordre domestique et public dans une nation formée, où elle produit l’esclavage d’un sexe, la mutilation d’un autre, l’abandon et souvent l’exposition des enfants, le trafic de l’homme à prix d’argent. Ce n'est pas que la polygamie, quoique permise, soit commune chez les Tures ; on peut dire qu’elle deviendrait impratica-
ble si elle était pratiquée. Ils épousent une seule femme, et lui reconnaissent même, pour la forme, un douaire de nulle valeur ; mais ce mariage, ilsle rompent à volonté ; il paraît même qu’ils ont, dans quelques occasions, un mariage à temps; et, comme d’ailleurs la pluralité des femmes y est consacrée par la religion, et l'achat de filles esclaves permis par la loi, le mariage n’y est pas un lien, ni par conséquent la famille une société. Cetle faculté indéfinie de possession des femmes y a produit un effet tout contraire à celui que le législateur en
attendait. Les femmes, mises comme une.
denrée dans une circulation trop abondante, ont perdu de leur valeur. Encore une fois,en Grèce, des lois contre la nature de l’homme social ont introduit des mœurs contre Ja nature de l’homme physique, et le désordre est porté au point d’influer sensiblement sur la population. e
Les habitudes des Turcs se ressentent du vice de leur constitution religieuse et domestique. Ils végètent dans la paresse, chère à tous les peuples barbares, qui ne connaissent que l’inaction ou une violente agitation, et n’ont pas même d'idée de cette activité tranquille et continue qui est une des qualités dominantes de l’homme civilisé. |
La constitution politique des Turcs est assez connue. Elle est despotique, comme leur constitution domestique, comme leur constitution même religieuse; car les Tures sont esclaves de leur religion comme de leur gouvernement (1). Le pouvoir de leur chef est défendu des caprices de la multitude par le respect que la nation conserve pour la famille des Ottomans, qui oceupe le trône ; mais, et c’est ce qui constitue le despotisme, la nation elle-même n’est défendue des caprices de son chef par aucune fixilé d’existence indépendante du despote, ou plutôt n’est pas assez défendue ; car il n’y a pas de pouvoir qui ne soit borné par quelque endroit. Semblable en quelque chose à la Divinité, le sultan des Turcs voit tout autour de lui dans une mobilité continuelle; lui seul est immobile. Les familles passent sans cesse de l’obscurité à l’élévation, et retournent à la condition privée. Rarement la fortune, plus rarement Îles dignités, jamais lextrême opulence, ne passent du père aux enfants, et l'élévation ou l’abaissement sont
QE
{ 1 ) Une des causes qui entretiennent la révolte de Passwan-Oglou est la défense que fait leCoran de tirer sur une place où il y a des mos-
des jeux de la main redoutable du maitre.
Mais aussi Le maître lui-même est quelquefois emporté dans ce tourbillon populaire.
Les revers, qui, dans les Etats chrétiens, rendent le prince plus cher à ses sujets, ne font, en Turquie, qu'irriter le peuple coutre le prince, et plus d’une fois une soldatesque mutinée a demandé et obtenu sa tête.
Le gouvernement se ressent des vices de la constitution politique, et plus encore de ceux de la constitution domestique. Ea polygamie, permise aux sujets, est ordonnée au maître, que la loi de l’Etat entoure d’un nombre prodigieux de femmes (2), aliment éternel! d’intrigues, cause féconde de mobilité dans les places, d’agitation dans l'Etat, de vénalité dans les affaires. Dans un Etat ainsi ordonné, toute police est impossible, et le peuple de Constantinople est continuellement placé entre la famine, la peste et les incendies, sans que l’admipistration sache ou puisse prendre les moyens de les prévenir, de les arrêter ou d’en réparer les ravages. La justice civile est un brigandage, la justice criminelle ressemble à des expéditions; les pachulics sont des fermes, les pachas des traitants, le divan est un encan, le gouvernement lui-même un vaste marché, où tous ont une avidité d’acquérir proportionnée à l'incertitude de conserver. s
Je ne parle pas de leur politique extérieure, parce qu’ils n'en ont plus d'autre, depuis longtemps, que celle qu'il est de l'intérêt des autres puissances de leur inspirer. Elles sont toujours à peu près certaines de les diriger dans telle ou telle voie, pourvu qu’elles sachent ménager leur orgueil ou satisfaire leur avarice. Les Turcs n’entretenaient pas autrefois d’ambassadeurs ordinaires danslescoursétrangères,etils n’en avaient pas besoin; leurs alliés les instruisaient assez des desseins de leurs ennemis.
Aujourd’hui ils semblent vouloir former avec les nations chrétiennes des relations plus suivies; il’h’est plus temps; l’adresse de leurs négociateurs ne fera pas ce que ne peut plus faire la force de leurs armées. Un ambassadeur turc dans nos cours, étranger à Ja langue, aux usages, aux lois, aux mœurs de l’Europe, dupe de l'intrigue, ou jouet de la politique, humilie l’orgueil de sa cour, sans utilité pour son gouvernement.
quées. . x (2) Le sultan actuel n’a point d'enfants,
La guerre, dans laquelle les Tures ont paru jadis avec éclat, ne se gouverne pas chez eux mieux que la paix. Tant que les peuples n’ont fait la guerre qu'à force de bras, les Turcs l’ont faite avec avantage, parce qu'ils employaient tous leurs bras, et même ceux dont l'intérêt de l'Etat, lhumanité et le droit des gens ne, permettent pas de disposer. Mais alors on livrait des combats ; aujourd’hui on fait la guerre et elle est devenue un art qui s’apprend par l’étude, se perfectionne par l'observation, et que les différents peuples cultivent avec un succès proportionné au degré de leurs lumières et de leurs connaissances. Les Turcs sont donc demeurés bien loin en arrière de tous les peuples. Ce n’est pas cependant qu'ils aient ignoré totalement nos arts, même militaires. Quand les Chrétiens fondaient des canons de vingt-quatre livres de balle, les Turcs en fondaient de deux cents ; et, quand nous donnions vingt pieds d’épaissear à nos murs de fortification, ils en donnaient quarante, et élevaient des tours comme des montagnes. Mais rien n’a pu se perfectionner chez ce peuple, parce qu’il n’a pas même dans sa langue un instrument suffisant de connaissance, que l'impression chez lui n’est pas usuelle, ni l'écriture expéditive (1) ; car, si les combats se livrent avec l’épée, on peut dire que la guerre se fait avec la plume, parce que l'écriture est le grand moyen de l’ordre, en guerre comme en paix. L'art d’ordonner, de faire subsister et mouvoir de concert et à temps les différents rouages de cette immense machine qu’on appelle une armée, d’en surveiller le service dans toutes ses parties; cet art, le premier de tous, de mettre l’ordre dans un vaste ensemble, est entièrement étranger à des barbares et ne peut être connu que d’un peuple lettré. Les Tures, ignorants et gross'ers, en sont encore aux routines de leurs aieux (2).Le génie de Mahomet Il, de Soliman, de Kouprogli, a péri avec eux; mais nous, nous ayons su fixer et perpétuer, en Île réduisant en système, le génie de Condé, de Turenne, du prince Eugène, de Duquesne, de Ruyter, de Vauban, de Coehcrn. Nous y avons même ajouté, Car on n'avance dans
(4) Les Romains eux-mêmes faisaient peut-être la guerre avec moins d’art que les peuples modernes; Car, outre qu’ils ravageaient tout, ils n’avaient à combattre que des peuples moins avancés qu'ils ne Jétaient eux-mêmes. [ls faisaient aux autres peuples l'espèce de guerre que les Russes font aux Turcs taux Persans, et les circonstances de part et d'autre
les arts qu’autant qu'on assure sa marche en fixant ce qu’on a déjà découvert. Nous fai- Sons aujourd’hui mouvoir de grandes armées avec plus de facilité qu’on ne faisait autrefois mouvoir des corps peu nombreux, et nous avons, ce semble, atteint les bornes de l’art, en donnant des ailes à la force, et mettant l'artillerie même à cheval.
Non-seulement la guerre aujourd’hui ne peut plus être faite avec succès que par un peuple lettré, mais elle ne peut être soutenue longtemps que par un peuple humain.
Un peuple qui ravage tout autour de lui, et qui fait la guerre au cultivateur paisible comme à l’ennemi armé, ne peut ni aller en avant, parce que l’ennemi le prévient et ravage lui-même, ni subsister dans un pays dévasté, ni se retirer avec ordre à travers un pays désert. C’est ce qui fait que les armées turques n’ont jamais pu résister à un échec, et que le point de ralliement d’une armée battue sur les bords du Danube est presque toujours sous les murs d’Andrinople.
Mais, si leurs armées ne peuvent résister à la perte d’une bataille, leur Etat peut encore moins soutenir les désastres répétés d’une guerre malheureuse. La force de constitution des Etats chrétiens paraît surtout dans les malheurs publics, où l'intérêt de l'Etat réunit toutes les volontés, toutes les affections, toutes les forces, et c’est dans les revers que se montrerait à découvert l’incurable faiblesse de l’empire turc. L’insubordination des pachas éclaterait de tous côtés, parce que leur obéissance n’a jamais été commandée que par la crainte. Même en pleine paix, on n’entend parler que de révoltes dans l’embpire, et la guerre civile y est comme la peste, tantôt en Europe et tantôt en ASie. Jamais les Turcs n’ont pu soumettre les beys d'Egypte, et même ïil est douteux encore que le grand vizir puisse
s’y soutenir contre les débris des mame-
luks : les Turcs ont perdu contre les Chrétiens jusqu’à l'avantage du nombre, et le Grand Seigneur pourrait à peine retenir sous les drapeaux une armée de cent mille hommes. Enfin leur armée navale, indispensable pour leur défense depuis les progrès
sont assez semblables (2) En vain les Turcs se sont-ils trouvés en Coutact, dans la guerre de-Crimée, avec les armées de la France et de l'Angleterre, ils n’en sont pas moins restés barbares; et leur existence comme nation sera toujours une honte ct un fléau bu l'Europe. DIT.
des Russes sur ja mer Noire, est restée bien au-dessous de leur armée de terre, parce que les forces navales se forment et se dirigent avec encore plus d’art, d'étude et de réflexion, et que d’ailleurs un Etat ne peut avoir une marine puissante tant qu’ikn’a pas: de colonie, ni une marine exercée lorsqu'il ne navigue pas sur l'Océan.
Le fatalisme reçu chez les Tures, et auquel on a attribué leur courage et leur succès, Ôte à un peuple tout sentiment d’honneur, en lui ôtant toute idée de liberté, et il favorise également la lâcheté et le cou-.
rage, enfaisant de l’une et de l’autre une affaire de prédestination. Ce fatalisme, dont ils ont été longtemps imbus, et qui consiste à attendre dans le danger l’assistance miraculeuse de leur prophète, n’est utile que lorsque l'Etat est heureux, parce qu’alors toutes les opinions sont bonnes ; mais, au premier revers, un peuple fataliste doit tomber dans le découragemeut, et il est difficile de persuader l’efficacité de moyens humains à des hommes qui se croient abandonnés de Ja Divinité, et qui pensent, comme disait Luther, que Dieu veut les visiter. Il n’y a de doctrine raisonnable et véritablement utile que celle des Chrétiens, qui ont aussi leur fatalisme, que Leibnitz appelle fafum Christiunum. Ce fatalisme chrétien consiste à se proposer un motif légitime, à employer, pour réussir, tous les moyens que suggère l'intelligence et que perfectionne la raison, et à s’en reposer, pour le succès, sur l’Ordonnateur suprême des événements, qui fait sortir le bien général même des maiheurs particuliers. Les peuples chrétiens sont, de tous les peuples anciens et modernes, ceux qui font la guerre avec le plus d’art et même de valeur. Ce fait incontestable répond mieux encore que les raisonnements à tout ce que J.-J. Rousseau avance de faux et d’inconséquent Sur ce sujet à la fin du Contrat social, et qui peut-être est l'endroit le plus faible et le moins pensé de ses ouvrages (1). Je sais qu'on pourrait m'opposer des armées livrées à l’esprit d’irréligion, et qui ont fait récemimnent des prodiges de valeur ; mais un peuple ne perd pas en quelques instants les dispositions
(4) El soutient aussi comme Luther, qu'un Chrétien conséquent doit être indifférent aux malheurs publics, parce qu'il doit penser que Dieu veut le visiter, et il ne voit pas que cette résignation est la patience dans le malheur, et non l’inaction dans le danger, et que par un effet des lois générales de ‘’crdre, l'homme, ici-bas moyen universel, doit agir
qu'il tient de sa première éducation et d’une croyance de plusieurs siècles, et il en conserve l'esprit, même après qu’il en a oublié les leçons et cessé les pratiques. D'ailleurs une nation ne doit pas compter pour sa défense sur cette force agressive et d’expansion, qui n’est que la force de la fièvre ou du délire, et c’est dans les revers, et non dans les succès, que paraît la véritable force de l’homme et de la société.
Tout annonce donc la fin prochaine de l'empire turc, car un Etat dont la constitution et l'administration ont été faites pour l'attaque est perdu lorsqu'il est réduit à se défendre, et depuis longtemps les Turcs ne sont plus que sur Ja défensive à l'égard des puissances chrétiennes.
Mais combien cette défensive est-elle devenue plus périlleuse et plus difficile depuis les progrès de la Russie vers les provinces turques et le prodigieux accroissement de ses forces! Nous avons vu dans un temps la chrétienté tout entière assiégée par les Turcs; on peut observer aujourd’hui que l'empire turc est bloqué lui-même par les puissances chrétiennes, et il est permis de croire que le blocus sera incessammeni converti en siége. Les Russes approchent et investissent la place; déjà ils ont poussé Jeurs tranchées jusqu’à la mer Noire par l'occupation de la Crimée, et jusque dans PArchipel par la protection accordée à l'Etat des Sept-Iles, dont la turbulente anarchie, garantie par les deux empires, est entre eux un moyen de rupture prêt à volonté. L’Autriche, sur les bords du Danube, l’Angleterre, en Egypte, peut-être ailleurs d’autres puissances, couvriront le siége avec leurs armées (2). Cet empire est une succession sur laquelle les héritiers s’arrangeront à l’amiable; car aujourd’hui, si l’on sait mieux combattre on sait aussi mieux négocier; on est plus actif dans le camp, plus patient dans le cabinet, et l’on a perfectionné à la fois les moyens de la paix et les instruments de la guerre.
La France, consultant plutôt les intérêts d'un commerce local que ceux d'une vaste politique, a voulu longtemps étayer l’empire ottoman tombant de vétusté. Le gouverne-
avant de souffrir. |
(2) La guerre de Crimée, qui a refoulé les Russes pour un temps, n’a pas apporté de changements essentiels à la future suecession de l'empire ottoman. Ne serait-ce pas dans la prévision du partage que l'Angleterre et l'Autriche se sont unies, à l'exclusion de la France. Enir.
ment français attribuait avec raison la faiblesse des Turcs à leur ignorance, et leur expédiait des connaissances, comme on expédie des munitions; sais il n’en va pas ainsi des progrès de l'esprit dans une nation. Ces progrès sont le résultat de la civilisation, loin d’en être le principe. Le mahométisme condamne les Turcs à une incurable stupidité, et c’est par la religion, et non par la géométrie, que commence la civilisation.
Les Anglais ont paru, depuis quelques années, vouloir se charger de leur éducation; mais, trop clairvoyants, et surtout pas assez généreux pour en faire gratuitement les frais, ils en abandonneront le projet à linstant qu'ils pourront s'arranger comme les autres des dépouilles de la Turquie. La France, son ancienne amie, lui à porté le coup mortel, en montrant en Egypte combien les Turcs cachaient de faiblesse réelle sous une force apparente, et en apprenant, par son exemple, aux autres puissances qu’on peut braver jusqu’à la peste, cette
fidèle et redoutable alliée de l'empire otto-
man.
” Le dernier moment du règne des musulmans en Europe ne saurait donc être éloigné; iles murs de Constantinople tomberont au
rope un nouveau Système de politique.
- Selon toutes les apparences, l'expulsion des Turcs produira un grand événement dans PEglise chrétienne, je veux parler de la réunion à l'Eglise latine de l'Eglise grecque, assez punie de son schisme par une longue oppression, mais digne de renaître à la liberté par la constante fidélité à ses dogmes, avec laquelle elle l’a supportée.
Les chefs des nations civilisées doivent sentir qu'il n’y à pas plus de religion sans autorité que de société sans pouvoir ; et l’autorité, j'entends l'autorité définitive, celle qui termine les querelles, décide la conduite, et commande même aux consciences, pe se trouve que dans l'Eglise romaine, comme le pouvoir politique ne se trouve que dans J’Etat monarchique. « La religion romaine, »
dit Terrasson, «est une religion d'autorité, et par conséquent une religion de certitude
(1) H ya plus d’un demi-siècle que l'auteur parlait ainsi de la réunion de l'Eglise grecque à l'Eglise latine. Aujourd'hui il serait encore plus affirmatif. Aux yeux des hommes sérieux la Providence ménage cette grande réconciliation pour un temps qui ne parait plus éloigné.
Evir.
(2) Les sectateurs d’Ali prétendent qu'il faut
bruit des tambours chrétiens ; l “empire. grec. “{sera rétabli, et alors commencera pour l'Eu-
et de tranquillité, » 11 est même permis de penser que cet événement désirable, et sans lequel la religion grecque ne serait bientôt plus qu’un culte vide de morale et d'esprit, n’est retardé en Russie que par la crainte d'indisposer les Grecs dont elle à besoin, et qui ont de fortes préventions contre les Latins ; car le gouvernement russe luimême montre depuis longtemps des dispositions à celte réunion (1). à \..
Les Turcs, retirés en Asie, et contemplant :
avec douleur du rivage ce beau pays de la Grèce qu’ils ont si longtemps occupé, tenteront sans doute de s’en ressaisir, et peut-être nos descendants sont-ils destinés à voir, au grand scandale de la philosophie moderne, de nouvelles croisades de Chrétiens , soit pour attaquer les mahoméans, soit pour défendre contre eux l'empire.
grec, le plus.exposé à leur insulte. Cependant la nullité absolue des moyens maritimes des Turcs mettra, ce me semble, un obstacle éternel à toute nouvelle invasion de leur part. Alors, ne pouvant être des conquérants,1is deviendront des pirates comme leurs frères d’Alger et de Maroc, et ils se borneront à troubler une mer sur laquelle ils ne pourront plus dominer. L'empire grec, une fois affermi dans sa nouvelle conquête, borné vers l’Europe par les monarchies russe et autrichienne, s’étendra du côté qui lui offrira à la fois le plus de motifs d'agression et le moins de moyens de . il portera ses armes au delà du détroit, et les Chrétiens, pour être tranquilles en Europe, repousseront les Tures des côtes de l'Asie. Obligés de se retirer dans l’intérieur, les Turcs s’y trouveront en présence des Persans, musulmans comme eux, mais d’une autre secte, et leurs ennemis irréconciliables de religion et d'Etat. Il n’est pas douteux que les haines de ces deux peuples, d’autant plus furieuses que l’objet en est interminable (2), ne se raniment par leur proximité, et la Russie, déjà maîtresse des bords de la mer Caspienne et des portes de l'Asie, profitera de ces divisions, qui porteront un coup mortel à la religion mahométane (3).
L'empire ture n’a pas, pour se tirer de cet commencer les ablutions par le coude, les sectateurs d'Omar par le bout des doigts. Les mahométans disputent entre eux des pratiques, les Chrét.ans du dogme.
@ Si les Européens s'établissent aux environs de la mer Rouge, un jour quelques aventuriers iront
piller les hnmenses richesses du tombeau éu prophète, qui n’est qu'à vingt-cinq lieues dela mer,
ATA état faächeux, la ressource d’un grand homme, et ce n’est pas au despotisme que convient ceite excellente réflexion de J.-ÿ, Rousseau: « Quand par hasard il s’élève un de ces hommes nés pour gouverner les empires dans une monarchie presque abîmée, on est tout surpris des ressources qu’il trouve, et cela fait époque (1). » Cette ressource n'existe que pour un Etat fondé sur des principes uaturels de société qu'il s’agit de rappeler, et non pour un état de société qui n’a d’autre principe que les passions et l'ignorance. Qu'on y prenne garde, la puissance ottomane n’est pas encore entamée, et cependant sa chute est inévitable, parce qu'elle périt par les vices de sa constituton. Elle finit avec toutes ses provinces, comme un paralytique qui perd le mouvement, en conservant tous les organes, et sa fin obscure et sans honneur, après tant d’agitation et de frénésie, ressemble à ces Jéthargies mortelles qui suivent de violentes convulsions.
Nous terminerons celte dissertation par une observation sur les Tartares. On ne peut s’empêcher d’être frappé de ce mot de fean-Jacques : «Les Tartares deviendront un jour nos maîtres; cette révolution est infaillible, tous les rois de l’Europe travaillent de concert à l'accélérer ; » et il peut être intéressant de rechercher sur quels motifs cet écrivain, souvent aussi sage dans ses vues qu'il est erroné dans ses principes, appuie cette étonnante assertion.
Le Tartare, le plus singulier des peuples, dit Montesquieu, et qui semble effectivement destiné à renouveler tous les autres, errant dans les plaines immenses de la haute Asie, vingt fois aussi grandes que la France, n’a que trois issues à ses éruptions, vers lesquelles il s’est successivement dirigé. La première se fit vers l’Europe, au mu‘ siècle de notre ère, et y détruisit la puissance romaine ; la seconde, au xim° siècle, se dirigea vers l’Inde, où les Tartares fondèrent l’empire du Mongol et renversèrent l'empire des califes ; la troisième et dernière éruption eut lieu vers le milieu de l'autre siècle, lorsque les Tariares pénétrèrent dans la Chine et la subjuguèreñt. J.-J. Rousseau a pensé sans doute que ces éruptions périodiques
et jetteront par là un grand trouble dans tout l'islamisme.
(1) L'on pourrait dire que la monarchie turque à disparu, puisque le souverain n’est plus obéi par les pachas, comme on le voit par l'inexécution du décret de 1856 en faveur des Chrétiens. Enir.
CEUVRES COMFLETES DE M DE BONALD.