‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 88 sur 306 · TRAITE DE WESTPHALIE, ETC · texte numérisé non relu

TRAITE DE WESTPHALIE, ETC

avaient déjà jeté les fondements de cette union en 1756. Ce traité étonna l’Europe, parce qu’il fut une déviation formelle de l'esprit du traité de Westphalie, et de la route politique suivie depuis cette époque; et la France même fit la faute de laisser l’Autriche en recueillir seule le fruit par le co-partage de la Pologne : mais si, dans cet acte mémorable, les hommes eurent leurs vues personnelles, on peut v apercevoir aujourd’hui des motifs secrets et naturels, des motifs dont l'influence lente, mais irrésistible, préparait longtemps à l’avance l'alliance plus étroite qui devait unir un jour à Campo- Formio et ailleurs ces deux puissants Etats.

En même temps que la France se rapprocha de l'Autriche, elle se détacha de ses alliances du Nord et de l'Orient, alliances devenues onéreuses ou impuissantes, et où, trop longtemps affaiblie par la frivolité de ses mœurs et la variation de ses lois, elle avait fondé un appui qu’un grand Etat ne doit chercher et ne peut trouver que dans une administration sage et forte, alliée naturelle de tout bon gouvernement, et le seul ami qui ne lui soit jamais infidèle.

Le système politique ancien était donc, bien ou mal, le système provisoire, relatif à l’état d’adolescence et d’accroissement du corps social. Le traité de Campo-Formio a préparé la France et l’Europe à passer à l’âge viril et à l’état de conservation et de stabilité; de nouveaux rapports se sont développés, et un nouveau système commence.

L’Autriche, par ce traité, a cédé la Belgique à la France, et semble ne pas s'opposer à son agrandissement jusqu'au Rhin. Elle a reçu un dédommagement précieux et inespéré de ces concessions forcées ou volontaires, et elle peut en obtenir d’autres. Séparées désormais par le Rhin, au delà duquel elles ne feront plus d'établissement, ces deux puissances reviendront à cette bonne intelligence qui existe naturellement entre des sociétés dont les intérêts ne sont pas opposés, et dont les principes constitutifs sont les mêmes, telles que des voisins unis par la sympathie de leur caractère, et qui ne sont pas divisés par des discussions de propriétés. Cependant l’Autriche est moins fixée, moins au repos que la France, et.la paix entre elles peut encore être troublée

liens, jadis utiles à la France, pourraient aujourd’hui n'être pas sans inconvénient,

chilien.

pour les intérêts généraux de l'Europe, dont Ja France doit retenir, envers et contre tous, la suprême direction.

La maison d'Autriche est actuellement ans la crise dangereuse du passage d’un système ancien de politique à un système nouveau. Elle a dévié un moment du système naturel de son Etat, lorsqu'elle a voulu, en 1793, à son invasion en France, conquérir pour elle la Flandre et l’Alsace, peut-être Ja Lorraine. Cette tentative n'a pas été heureuse. Elle s’exposerait peut-être à des désastres plus grands, et s’enfoncerait dans un labyrinthe d’où elle ne se tirerait qu'avec peine et danger, si d'elle-même elle s’obstinait à soutenir, ou plutôt à reconstruire l'édifice ruineux de la constitution germanique (1), et si, sans y être contrainte par une force majeure, ou déterminée par des vues politiques auxquelles il n’est peut-être pas temps de renoncer, elle s’embarrassait dans ce système faible et compliqué, où tout est contre les lois naturelles des sociétés, et qui lui donne des rivaux si dangereux et des alliés si faibles, pour un titre précaire qu’une guerre malheureuse ou une minorité } cuvent faire sortir de ses mains : car l’Empire aujourd’hui n’a plus besoin de la maison d'Autriche pour le défendre contre la Turquie, assez vaincue par sa propre faiblesse, ni contre la France, qui n’a plus rien

à prétendre sur l'Allemagne; et le nouveau.

collége électoral qui va. se former, moins dépendant que l’ancien de la maison d’Autriche, peut se livrer à des affections ennemies.

L'Espagne est à la France et à l'Autriche dans les mêmes rapports; même constitution, intérêts semblables. La France et l'Espagne ont des motifs particuliers d'union dans là nécessité de s'opposer à l'Angleterre, et ces motifs seuls ont mis fin à la guerre que la France avait déclarée à l'Espagne.

Ces rapports d'amitié peuvent être les mênes entre ces trois puissances et l'Italie, si longtemps le théâtre de leurs querelles et l'appoint de leurs marchés, si l’on prend, à l'égard de cette belle partie de l'Europe, des arrangements politiques plus naturels, et par

(4) Malgré la chute de cette constitution, l’'Autriche n’est toujours qu'une agglomération de peupies sans adhésion ; de là sa faiblesse. Enr.

(2) Les circonstances qui ont amené la paix de Westphalie sont très-différentes de celles” où se trouve aujourd’hui l'Europe. La France était plus faible que l’Autriche, et aujourd’hui elle est lus forte. La Suêde n'avait qu’une force d'opinion, ct la Russie, qui parait être substituée à la garan-

R plus fixes que les circonstances n’ont permis d’en prendre jusqu’à présent.

La France, l'Espagne, l’Autriche (2), l'Italie, peuvent donc être unies un jour par les liens les plus naturels, et par conséquent les plus durables qui puissent rapprocher des nations parentes qui seront égales en civilisation, en constitution, en richesses, et où les inégalités mêmes seront compensées par des avantages équivalents. Elles formeront entre elles un pacte d'Etat, bien autrement fort qu’un pacte de famille, dont l’expérience a démontré la faiblesse; et, s’il faut encore parler d'équilibre sur le continent, ces quatre puissances d’un côté, les puissances du Nord de l’autre, balanceront leurs forces, et partageront l'Europe et l’univers.

L'Europe avait été placée, par le traité de Westphalie, dans un véritable état d'équilibre, que de petites parties, passant fréquemment d’un côté de la balance à l’autre, entretenaient, par leur mobilité, dans un mouvement continuel; l’Europe, quand l'édifice commencé à Campo-Forniio sera achevé, reposera sur deux bases inébran!ables, formées par de grandes masses à peu près du même poids : car, il est temps de le dire, les petits Etats, surtout les Etats populaires, au milieu de grandes puissances, sont une eause éternelle d’agitation et de guerre, parce que, condamnés. à la dépendance par leur faiblesse, chaque puissance veut y exercer sa domination, ou, ce qui revient au même, y faire prévaloir son influence; pareils à ces terrains vagues, occasion continuelle de procès entre des possesseurs voisins. Il n’y a de repos pour les Etats, comme pour les ho'nmes, que dans la décision, et ladépendance des petits Etats est toujours indécise. j

Ce balancement de forces, entre le Nord et le Midi, se raccorde, ce semble, avec le plan de ‘auteur de Ja nature, ordonnateur suprême et législateur des sociétés, qui, luimême, dans les merveilleuses harmonies du monde social, a placé au Nord le nombre des hommes et la fabrique du genre humain, officina generis humani, et au Midi, l’ascendant des lumières et la force de Ja civilisa=

tie qu'elle exerçait, a une très-grande force réelle. Ïl était dans la nature des choses que la France gagnât à proportion que la Suêde perdait de sa puissance factice, et qu’ee devint seule arbitre des affaires d'Allemagne; Ja Russie, au contraire, ne peut que croître, alliée impérieuse et peut-être incommode à la France, si l'Angleterre conservait de l'iafluence sur ses conseils.

tion, qui soumet les hommes et dompte les conquérants eux-mêmes. Si la liberté politique est venue du Nord avec l’unité de pouvoir, selon la remarque de Montesquieu, la véritable liberté religieuse est venue du Midi avec le christianisme. Au moral comme au physique, c’est du Midi que vient la lumière, et l’Europe n’a été plongée dans les ténèbres épaisses qu’elle travaille avec tant d'effort à dissiper, que par les erreurs répandues sur la nature de la société par des sophistes du Nord, Wiclef, Jean Huss et Luther:

Le traité qui fixera le mouvement actuel de l’Europe sera donc, quelle qu’en soit l’époque, rédigé dans des ruotifs plus naturels et posé sur des bases plus solides que le traité de Westphalie, parce que tout traité fondé sur les mêmes bases ne le fixerait pas. Alors, comme nous l'avons dit, on constitua les Etats populaciers, ceux où sont les passions; le traité que les événements amèneront, et dont celui de Campo-Formio peut être regardé comme le premier article, constituera les Etats uns, ceux où est la raison, et où par conséquent se développent les moÿ;ens de perfection, sous l'influence toutepuissante d’un pourvoir indépendant ({).

H en résultera, à la longue, et par l'effet des loïs naturelles de l’ordre social, le retour de l’Europe à l’unité religieuse; car l'état de Ja religion tient beaucoup plus à la nature des sociétés qu'aux dispositions des hommes, et déjà l'observateur attentif remarque, dans quelques Etats dissidents, une secrète disposition à s’en rapprocher. Le protestantisme, né avec ou dans les petits Etats, et constitué au traité de Westphalie en religion nationate et publique, ne peut subsister longtemps dans les grands Etats, parce que les grands Etats ne sauraient subsister avec lui. C’est ce qui donne à la religion réformée, partout où elle s’est établie, une disposition particulière à morceler les grands Etats en gouvernements fédératifs (2), gouvernements éternels ! s’écriait Montesquieu, à la veille de la dissolution des Provinces-Unies et de la ligue helvétique, et réellement les plus faibles de tous, parce qu'ils sont les plus divisés, puisque la division. est la loi fondamentale de leur constitutions , —

(1). Les changements qui se font en Allemagne, et qui ne seront pas les derniers, ruineront la démocratie des villes impériales, et affaibli. ront l'aristocratie des Etats dans les pays élec toraux.

H. POLITIQUE. — DU TRAITE DE WESTPHALIE

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