‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 94 sur 306 · PART. I. POLITIQUE. — SUR LA FRANCE ET SUR L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

PART. I. POLITIQUE. — SUR LA FRANCE ET SUR L'ANGLETERRE

seur. Les doctrines populaires, répandues par des sophistes accrédités, avaient égaré les esprits, déchaîné l'ambition au fond des cœurs, rendu la dépendance importune, et l'autorité même faible etincertaine. Alors la démocralie a fait explosion, et nousavons eu d’abord une monarchie à l’anglaise avec toute

sa nullité, et bientôt après une république à l’ancienne avec toutes ses extravagances. Cependant cette république n’a jamais paru plus impossible en France que lorsqu'elle y a existé; ni moins affermie que lorsqu'elle a renversé tous les obstacles. Le véritable esprit publie qu'avait formé depuis longtemps, en France, une constitution de société, toute naturelle, a triomphé de l'esprit populaire, et l'ouvrage a passé avec les ouvriers. On se défend aujourd’hui des idées démocratiques comme d’un crime ou d’un ridicule. La divinité s’est éclipsée ; d'adorateurs zélés, à peine un petit nombre ose lui rendre en secret de timides hommages. Le temple est fermé; les sacrificateurs ont disparu, et l’on n’aperçoit plus que les victimes. Les démocrates ont triomphé ; mais la démocratie a péri ; et sikes royalistes ont succombé, l'unité de pouvoir a reparu.

. Il n’en fut pas tout à fait ainsi en Angleterre. L'esprit démocratique qui avait fait le. malheur des premiers Stuarts, contrarié plutôt que combattu par les derniers, appela à son secours un prince étranger ; mais il lui fit payer cher ses services : « Guillaume, dit Goldsmith, ne fut pas plus tôt monté sur le trône, qu'il éprouva combien il est diflicile de gouverner un peuple disposé à examiner .

les droits de ses souverains, bien plus qu’à leur obéir. » Et ce prince, mécontent toute sa vie de ses partisans républicains, plus même que de ses ennemis royalistes, dégoûté du peuple anglais et de sa constitution, ne fut Jamais comme on l’a dit, roi qu’en Hollande, et que stathouder en Angleterre.

Après lui, le parti populaire a gagné ou perdu du terrain, selon le caractère des rois ou de leurs ministres. En France, la force de la royauté a toujours ‘été dans les lois qui la constituent. Mais en Angléterre elle dépend de la vigueur et de l'habileté du prince qui exerce l’autorité ou de ceux qui l’exercent en son noïn : et voilà pourquoi la mort d’un seul homme peut y devenir une calamité publique : aussi l'on peut remarquer que le chef éternel d'accusation qui, en Angleterre, a conduit à l’échafaud, en exil, ou en prison, tant d'hommes d'Etat distingués, est le repro-

che d’avoir cherché à étendre la prérogative royale; accusation au reste souvent fondée, parce que la première pensée de tout homme

sage, le premier sentiment de tout homme

fort, est l'indépendance de cette autorité tutélaire.

Le combat des deux principes, je veux dire, la lutte de la démocratie et de la royauté, et l’éternelle réaction de l’une contre l’autre, sont donc le fonds de la constitution anglaise, ou plutôt sont toute la constitution elle-même ; car cette lutte qui existe de fait partout où il y a des hommes et des passions, n’est aujourd’hui légale et constitutionnelle qu’en Angleterre où les deux partis sont constamment en présence, et toujours représentés par leurs chefs, le parlement et le roi.

Et qu’oh y prenne garde, cette constitution sans unité, qui fait la faiblesse intérieure et domestique de l'Angleterre, nuit en même temps à sa force extérieure et politique.

Comme dans ces sortes d'Etats, les passions populaires prennent souvent la place des intérêts publics, des alliés ne peuvent pas compter avec une entière assurance sur une nation qui n’est pas maîtresse d'elle-même; et des ennemis, à quelque extrémité qu'ils soient réduits, peuvent toujours attendre un changement inespéré dans ses dispositions. C’est ce qui sauva la France dans la guerre pour la succession d'Espagne. Des Etats populaires ne peuvent jamais former entre eux une alliance intime et durable : ce sont des enfants qui se divisent ou se raccommodent suivantle caprice du moment. Mais pour la même raison les monarchies ne peuvent sans danger faire cause commune avec des Etats populaires. H ne peut y avoir d'union solide qu'entre des Etats tous monarchiques ; et c'estce que les puissances du continent ont trop souvent perdu de vue. 7

Laconstitutionrelisieuse d'Angleterre, toute semblable à sa constitution politique, est formée aussi de principes opposés ; et le rite anglican se compose des formes extérieures du

culte catholique et de dogmes presbytériens.

C’est cette lutte entre des principes opposés, sôit en religion, soit en politique, qui produit et qui explique, a dit l’auteur de cet article dans la Théorie du pouvoir, « ce mélange bizarre d’imitations d’une nature noble et souvent sublime, et d’une nature sauvage et quelquefois horrible, triviale et quelquefois abjecte, qu'on remarque chez les Anglais dans leurs poëtes les plus célèbres; ce contraste

(4) Cicer., De legibus.

choquant d’une populace féroce et grossière et d'une noblesse polie et éclairée ; de générosité dans les cœurs et derudesse dans les manières; de popularité quelquefois ignoble, et de dignité souvent hautaine ; de sentiments élevés et d’habitudes crapuleuses. »

C'est-à-dire que tout, chez le peuple anglais, mœurs, manières, caractère, lois, langage, littérature, est mêlé de fort et de faible, de naturel et de faux, d'ordre etde désordre, comme toute sa constitution, et à cause de sa constitution ; parce que la constitution d’une nation est son âme, sa volonté, sa pensée, et la raison de tout ce qu'il y a de publicet de national dans les mœurs comme dans les lois, dans les pensées comme dans les actions.

Avant que d’aller plus loin et pour tempérer un peu la sécheresse des discussions politiques, j'arrêterai un moment le lecteur sur un problème littéraire qui tient de très-près à la politique, et dont la solution se trouve dans la constitution différente des monarchies et des Etats populaires.

On remarque généralement dans les histoires grecques et romaines, plus d'intérêt que dans les histoires modernes, et même dans l’histoire d'Angleterre plus que dans l’histoire de France. On en a conclu la supériorité des historiens anciens sur les modernes, et des écrivains anglais sur les nôtres. On dirait, à entendre les partisans de ce système, que le génie de l’histoire ait été Le partage exclusif des Grecs, des Romains, ou même des Anglais. On voudrait nous persuader que l’histoire manque à notre littérature, abest historia litteris nostris (1), et que la nation française, la plus riche en chefs-d’œuvre dans toutes les autres productions de l'esprit, a resté beaucoup au-dessous d'elle-même dans un genre qui ne demande ni discussions pro fondes à laraison, ni fleurs à l'imagination, ni invention au génie, et pour lequel il suflit d’une distribution de faits claire et judicieuse, d'une narration rapide, et d’un choix d’ornements simples et sévères. Les admirateurs des historiens anciens ou étrangers, ne s’aperçoivent pas qu'ils font honneur au talent de l'écrivain, d’un intérêt historique qui est tout entier dans son sujet.

En effet, les historiens de l'antiquité racontent les événements de sociétés orageuses, turbulentes, livrées à tous les désordres de la démocratie et du paganisme, et au combat intérieur de toutes les passions : car les anciens, selon Montesquieu, n’eurent jamais d'idée de

la monarchie réglée par des lois ; et les modernes historiens des Etats chrétiens et mo narchiques font l’histoire des peuples soumis à l’ordre naturel des sociétés. Or des sociétés qui sont hors de l’ordre doivent offrir beaucoup plus d'hommes et d'événements extraordinaires, que des sociétés dont les lois sont conformes à l'ordre ; par la même raison qu'ily à plus d’aventures dans la vie d’un homme livré à toutes les passions. C'est ce que J.-J. Rousseau a voulu dire dans ces paroles : « Un peuple ne devient célèbre que lorsque sa législation commence à décliner. » Ces histoires anciennes ont tout l'intérêt du roman, quelquefois tout le merveilleux, souvent tout V'invraisemblable, parce qu’on ne fait aussi des romans qu'avec des passions.

L'histoire d'Angleterre, est pour les mêmes causes, plus intéressante que la nôtre; et c’est avec ka même rectitude de jugement que nos philosophes ont mis les historiens anglais beaucoup au-dessus des historiens deleur nation; mais notre histoire elle-même a pris plus de cet intérêt dramatique et romanesque depuis François [°", parce que à cette époque de violentes passions se déchaînèrent dans la société et y produisirent de grands désordres. Cet intérêt historique a atteint le plus haut degré dans le récit des événements de notre révolution, sujet d'histoire unique au monde, et devant lequel pâlissent et s’effacent toutes les histoires anciennes et modernes; parce qu'on y voit, dans quelques années de la vie. d’un peuple, la société tout entière avec tous ses accidents ; le combat du bien ou du mal ; la lutte de l’homme contre la nature ; et la monarchie triomphant, par la seule force de ses principes, de la démocratie armée de tout l'esprit, de toutes les forces et de toutés les passions du plus avancé de tous les peuples.

En revenant sur ce qui a précédé cette digression, on est conduit à deux questions importantes et qui sont comme le résultat de toutes les réflexions que fait naître l’état présent de l'Angleterre. ;

La lutte qui existe, en Angleterre, entre des principes opposés de constitution doit-elle

finir? Quand et comment finira-t-elle ? Une

saine philosophie peut répondre aflirmativement à la première question : sur la seconde la politique ne peut que proposer des conjectures.

L'ordre en tout est éternel, parce qu'il est la fin des êtres et leur véritable nature. Le désordre est toujours passager et temporaire, parce qu'il est contraire à la nature des êtres,

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