‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 95 sur 306 · PART. I, POLITIQUE. — SUR LA FRANCE ET SUR L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

PART. I, POLITIQUE. — SUR LA FRANCE ET SUR L'ANGLETERRE

et les empêche de parvenir à leur fin. « Si le législateur, « dit très-bien J.-J. Rousseau,» se trompant dans son objet, établit un principe différent de celui qui naît de la nature des choses, l'Etat ne cessera d’étre agité, jusqu'à ce qu’il soit détruit ou changé, et que l'invincible nature ait repris son empire. » Ainsi la Pologne, longtemps agitée, a été détruite et changée, non pas assurément par défaut d’étendue de territoire, de nombre ou de courage dans ses habitants, mais par le désordre de son aristocratie, qui est une démocratie noble. Ainsi la France plus puissante que la Pologne et plus violemment agitée, eût été détruite par les désordres de sa démocratie populaire, si elle n’eût été changée en une meilleure forme de gouvernement. Ainsi la Turquie, plus étendue que la France ou la Pologne, et toujours agitée, sera infailliblement détruite par les désordres de sa démocratie militaire ou de son despotisme, si elle n’est pas changée par la conquête. Ainsi l’Angleterre périra tôt ou tard par les désordres de sa démocratie royale, ou sera changée en une monarchie indépendante : car dans tous ces Etats, les principes de désordre sont les mêmes; les formes seules sont différentes.

Mais quand etcomment l'Angleterre rejettera-t-elle de son sein ces éléments de désordre, et parviendra-t-elle à la constitution naturelle des sociétés ? « Il n’est pas donné aux hommes de connaître les temps et les moments des révolutions, » dit le livre dépositaire de toutes les vérités. (Act. 1, 7.) Mais il est des raisons plausibles de conjecturer que l’époque d’un changement dans la constitution d'Angleterre ne saurait être très-éloignée. Il faut observer d'abord que tous les gouvernements où le pouvoir est multiple et divisé, et qu'on appelle républiques, ont fini sur le continent européen; et la France même ne semble s'être constituée un moment en république, que pour les entraîner toutes dans sa chute. Et si l’on voulait porter ses regards plus loin, on remarquerait que la confédération des Etats-Unis, seule république indépendante qui existe aujourd’hui, à peinesortie du berceau, montre déjà des germes de division, et par conséquent des symptômes de caducité. Les véritables hommes d'Etat, en Angleterre, ont toujours connu le vice de la constitution anglaise, et ont cherché, souvent au dépens de leur tête, à donner au monarque une autorité plus absolue. Mais aujourd’hui les progrès de la raison publique

. et des vérités politiques, amenés par les temps

ctles événements, ont rendu, en Angleterre, ce sentiment plus général; et l’on ne craint pas d'avancer que la constitution anglaise , si elle étaitattaquée, neserait plus défendue avec bonne foi et persuasion par les hommes éclairés, les seuls qui doivent à la longue former l'esprit d’une nation et diriger sa politique. Dans le siècle de l’esprit et d’une littérature superficielle, des écrivains plus jurisconsultes que politiques, et même des poëtes qui n'étaient ni l’un ni l’autre, ont pu admirer à Westminster érois pouvoirs siégeant ensemble, et même, pour faire la rime, étonnés du nœud qui les rassemble. Mais dans le siècle de la raison qui s’avance, on admirera à plus juste titre, qu’on ait pu reconnaître un pouvoir dans une société où il y en a trois; et au lieu du nœud qui les rassemble, on n'apercevra que les passions qui les divisent, et qui font de ce gouvernement sans unité, que la nature n’a pas fait et que la raison désavouc, une s0ciété entre la vie et la mort, agitée par principe, tranquille par hasard, et toujours à la veille ou au lendemain d’ure révolution ; suivant cet oracle de la sagesse divine, qui s'applique précisément aux Etats où la division est au cœur, je veux dire, dans le pouvoir lui-même : Tout royaume divisé en lui-même sera détruit, et toute famille divisée en elleméme périra. (Matth. xu, 25.) Axiome politique d’une vérité effrayante, qui devrait être toujours présent à la pensée de ceux qui font des lois pourles empires et pour les familles, et dont le passage de J.-J. Rousseau, qu'on à lu plus haut, n’est au fond que le commentaire philosophique.

On ne remarque peut-être pas assez que

général était regardée comme un devoir, a été regardée depuis comme un vil négoce ; le trafic du parlement et celui des fonds sont devenus universels.» Une guerre civile peut donner de l'éclat aux partis ; mais une lutte d'intrigue, quand elle se prolonge, leur Ôte toute dignité.

La religion dominante, avec ses croyances incertaines et indécises, défendrait faiblement la cause royale contre l'esprit ardent et ahsolu des sectes rivales : « la hiérarchie ecclésiastique, » dit l’écrivain anglais déjà cité, «est devenue un fardeau inutile à l'Etat; » et le titre de chef suprême de l'Eglise anglicane, devenu ridicule dans un prince laïque qui ordonne des jeûnes et des prières, et met son royaume en pénitence, n’ajouterait aucune force aux moyens dont la couronne peut disposer. Une fausse philosophie, à force de déclamer contre le fanatisme, a éteint tout sentiment fort et généreux, et produit une indifférence générale : le luxe, avec ses jouissances, a grossi le nombre des égoïstes, tandis que le commerce, avec ses richesses mobilières, disponibles en tout temps, transportables en tous lieux, a multiplié danstoute l'Europe, et particulièrement en Angleterre, cette classe d'hommes qui est toujours hors de sa patrie par ses relations et ses voyages, et qui ne tenant pas au sol natal par les liens de la propriété territoriale, y reste sans nécessité, et peut le quitter sans dommage; hors d'intérêt réel à la tranquillité de son pays, et à qui une révolution, comme tout autre événement politique, peut offrir des moyens de spéculation et des chances de fortune.

On croit assez généralement qu'il y a beau-

les deux partis politiques, en Angleterre, ont. coup d'esprit public en Angleterre, parce

tous perdu de leur considération; et c’est encore un signe de changement prochain d'état. L'opposition est un imbroglio politique, véritable assemblée de masques, où il n’est pas plus aisé de suivre les masques, que de démêler leurs motifs ; dangereuse à l’autorité royale, quand elle triomphe , inutile à la cause du peuple, quand elle succombe. D'un autre côté, les moyens d'influence de la couronne sont suspects d’intrigue et de corruption; et quelque exagérée que puisse être cette opinion, on s'est accoutumé, en Eurone, à regarder le gouvernement anglais comme un vaste comptoir où la cour paye à bureau ouvert. « Depuis la révolution, » dit Bolingbroke, « nos rois ont été réduits en apparence à une dépendance annuelle du parle-

qu'on y aperçoit beaucoup de passions populaires, et un profond mépris pour les autres peuples. Mais si la guerre présente, isolant les intérêts de l'Angleterre de ceux du continent, Ôtait à ces passions nationales l'aliment qu’elles cherchent au dehors, ces mêmes passions réagiraient au dedans; et la constitution anglaise, arme à deux tranchants qui sert à tous les partis dans les moments de .

troubles, n’offrirait alors à la couronne que des moyens insuffisants ou même dangereux ‘de se défendre elle-même, et de défendre les classes opulentes contre la classe nombreuse et souffrante des mercenaires; enfants dans la société, dont les affections tout immodérées ne peuvent être réglées par la religion, ni amorties par là philosophie ; véritable ar-

ment; ‘mais l'affaire du parlement qui En mée du désordre. que la licence des mœurs, les

progrès du luxe, de faux systèmes d'administration, d’autres systèmes encore, multiplient en Europe à un point effrayant, et qui n’attend, pour marcher à la conquête de la société, qu'une solde et des chefs; plus dangereuse en Angleterre, où le bas peuple, féroce ct . intempérant, accable l'Etat de ses besoins, et le menace de ses passions (1). :

Cependantl’Angleterre reviendratôt ou tard, à la constitution naturelle des sociétés, parce que la nature en tout est la loi suprème et nécessaire. Mais, ou la royauté réagira avec force, et, comme en Suède, détruira d’un seul coup sa démocratie; ou la démocratie, maitresse uamoment du champ de bataille, comme elle l’a été en France, ramènera la monarchie par l'anarchie ; car il faut toujours en revenir à la royauté indépendante, et elle est l’alpha et l'omega des sociétés.

L’Angleterre fut, il y a quelques années, menacée de cette dernière chance. «Le bill sur la suppression des assemblées séditieuses, écrivait en 1796, dans la Théorie du pouvoir, l’auteur de cet article, est actuellement l’occasion d’une lutte entre les partis opposés, la plus opiniâtre qu’on eût vue depuis longtemps. Il ne faut pas s’en étonner. Dans ce moment, l'Angleterre est en équilibre entre la démocratie et la monarchie. Si le bill ne passait pas, elle tomberait infailliblement dans le gouvernement populaire; et les vrais amis de l'humanité ne pourraient que donner des larmes au sort de cette belle partie de l'Europe. Mais il sera adopté, et ce sera peut-être l’époque d’une amélioration dans la constitution de ce pays; car quelle constitution que celle qui donne aux députés du peuple anglais, dans l'assemblée même de la nation, le droit d'appeler à la force du peuple des décrets du corps législatif, au moment où cette force s’est dirigée de la manière la plus criminelle contre la personne du monarque (2), et qui leur permet de soutenir, sans encourir l’interdiction civile, que cent mille prolétaires peuvent s’assembler en plein champ, et là, sous la présidence d’un énergumène ou l’influence d’un factieux, censurer les opérations du gouvernement, ou la conduite deses agents; prendre parti pour ou contre une loi soumise à la discussion la plus réfléchie ; exprimer leur vœu sur les questions politiques les plus

(1). Voy. des détails curieux sur l’état des pauvres

en Angleterre, dans l'ouvrage de M. Morton Eden, traduit par M. de Liancourt. Et cependant les Anglais s’apitoyaient sur la misère des habitants de la Y'rance. Ces exagérations soi-disant philanthropi-

OEuvres comPL. pe M. pe Boxaip, Il.

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importantes ; décider de la paix ou delaguerre, embrasser toutes les opinions qu'une éloquence populaire peut dicter à la sottise; se communiquer tous les désirs que la cupidité peut suggérer à la misère; se livrer peut-tre à tous les attentats que l'ambition et la vengeance peuvent conseiller à la force; et que ces mesures ne sont pas seulement compatibles avec l'ordre public et la sûreté individuelle, mais qu'elles sont l'effet et le gage de cette liberté sage et réglée, à laquelle l'homme est appelé par la nature même de la société, et la volonté de son auteur? »

Au moment où nous sommes, tous les partis en Angleterre cherchent à éviter une révolution, précisément parce qu'elle est inévitable. Le parlement redoute l’accroissement du pouvoir royal; le roi lui-même redoute l’accroissement de son propre pouvoir, dont les princes faibles sont toujours embarrassés. C'est cette disposition dès esprits, qui, plus que toute autre cause, a empêché jusqu’à présent le succès des démarches des Catholiques d'Irlande. Rien ne prouve mieux l'état fâcheux dans lequel le roi est tombé, que de le voir s'opposer à la révocation des lois rendues contre les Catholiques, par la crainte de susciter des ennemis puissants à sa maison. Les Catholiques, jacobites dans un temps, ont toujours été encore plus royalistes. Ils l’étaient sous le prince d'Orange, et même plus que les anglicans; etsi le roi d'Angleterre pouvait craindre quelque chose pour sa religion de leur admission aux emplois, il devrait tout en attendre pour sa couronne : cette disposition est inhérente à leurs principes religieux.

« Qu'i serait à désirer, dit l’auteur de cet article dans l'ouvrage déjà cité, que la réunionreligieuse des anglicans et des Catholiques pût opposer ur contre-poids suffisant à la secrète tendance du puritanisme vers le gouvernement populaire ; et que dans les révolutions que tant de causes peuvent produire en Angleterre, et dont sa constitution sera le principe, bien loin d'en être le remède, le peuple anglais pût arriver à la constitution naturelle des sociétés, sans traverser les marais fétides et sanglants de la démocratie ? »

Test possible, ilest mêmeassez probable que la chance d'une succession féminine qui n'est

ques, la politique en tirait parti, pour indisposer les peuples voisins contre leurs gouvernements et proposer à toute l’Europe la nation anglaise comme un modèle de sagesse, de raison et de bonheur.

(2) Voy. les journaux de cette époque.

y peut-être pas très-éloignée, sera, en Angleterre, une occasion de trouble, et par consé- ” quent de changement. Quoi qu’ait fait dire à ce sujet de peu réfléchi l'horreur très- -légitime des innovations, une loi n’est pas respectable parce qu’elle est ancienne, mais parce qu’elle est bonne et naturelle; et la loi fausse et contre nature de la succession féminine n'est pas plus en harmonie avec les progrès de la raison publique en Europe, qu'elle ne convient à l’étatet à l’âge de la société anglaise. Mais une loi, quoique fausse, quand elle est consacrée par un long usage, ne se change pas sans effort, comme un mal invétéré ne s'extirpe pas sans douleur.

__ «EH n'y a qu'à laisser les choses comme elles sont, » diront les cœurs honnêtes et les esprits superficiels, qui ne savent pas que, lorsqu'une nation est mûre pour une révolution, la révolution arrive, indépendamment de la volonté des hommes, et, s’il le faut, malgré leur volonté ; et que tout alors détermine l'instant fatal, et souvent les causes les plus éloignées, ou même les plus opposées.

Pour un peuple qui ne veille pas sur lui-même, et dont la constitution recèle des germes de désordretoujours agissants, le dernier jour, le jour inévitable, survient, comme le brigand qui marche à grands pas dans l'obscurité.

(Eccle. 1, 14.) Ce peuple est surpris dans la paix comme dans la guerre, et dans tout l'éclat de ses triomphes, comme au milieu de ses revers.

Quoi qu’il en soit, l'Angleterre parvenue à l’état purement monarchique, gagnera en stabilité et en force de résistance ce qu’elle perdra en force d'agression. « Car,» comme dit très-bien J.-J. Rousseau, « l’état de liberté

Ôte à un peuple la force offensive ; » et ül est convenu que la liberté politique n'existe que sousla monarchie, et ne peut se trouver hors de l’état naturel de société. L'Angleterre sera plus tranquille au dedans, et moins inquiète au dehors. Elle sera aussi moins commerçante, parce que l'esprit de commerce qui est un esprit tout personnel, est diamétralement opposé à l'esprit public qui ne se forme que dans les monarchies.

C'est sans doute parce que le commerce devenu national s’allie toujours à la démocratie qui est la mort des sociétés, et que l'esprit mercantile, lorsqu'il est général, les entraîne à leur ruine, en faisant de l’argent le seul Dieu des hommes, et de la cupidité l’unique ressort des gouvernements, que, dans le livre mystérieux de la religion chrétienne, où sont prédites les destinées futures des nations, les derniers malheurs semblent exclusivement annoncés aux peuples commerçants, dont les marchands sont des princes, et qui couvrent la mer de leurs navires. (Apoc. xvr, 19, 23.) On retrouve, dans la sublime prosopopée qui termine le chapitre xvim*, bien des traits qu’on ne peuts’empêcher d'appliquer à l’An- : gleterre, lorsqu'on se rappelle qu’elle a enivré : le monde chrétien des cris de ses égarements : religieux et politiques, et que la première, elle lui a donné l'exemple de la défection publique de l'unité religieuse, et de ces for- ! faits politiques, cujus ultor est, dit Tacite, ! quisquis successit : forfaits qui, dans les siècles païens, étaient vengés par des supplices ; mais qui, sous le christianisme, loi de clémence et de douceur, sont plus heureusement réparés par des autels expiatoires, aræ placabiles. -

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