DE L'ÉQUILIBRE POLITIQUE EN EUROPE
(Mercure, juin 1807.)
Des systèmes analogues ont régné dans le xvin° siècle sur l’ordre général et sur l’ordre particulier des choses;
Dans l'univers, l'harmonie a résulté de l'opposition réciproque des êtres et des éléments ;
Dans le monde politique, de l'équilibre potique des Etats ;
Dans chaque gouvernement, de la balance des différents pouvoirs ;
Dans l’homme lui-même, du choc des passions contraires. « La sublime vertu, la saesse éclairée », dit Helvétius, « sont le fruit des passions. »
C'est-à-dire que les mêmes philosophes n’ont vu partout. que de grands combats, et ont voulu constituer l’homme, l'Etat, le monde politique, l'univers entier, par des équilibres de forces opposées ; au lieu que la nature établit partout de grands pouvoirs, et constitue
b57 l'homme, l'Etat, le monde politique, l’univers, par une direction unique de forces comtunes : l'homme, en subordonnant ses passions au pouvoir de sa raison; l'Etat, en subordonnant tous les hommes au pouvoir d'un
homme ; le monde politique, en subordonnant,
tous les peuples au pouvoir d’un peuple; l’univers,enfin, en subordonnant tous les êtres au pouvoir d’un être, le premier et le seul nécessaire des êtres : analogie parfaite, rapports semblables dans des systèmes différents, d'où naissent l’ordre dans chaque partie du système général, et l’harmonie entre toutes les parties : balance, équilibre, lutte entre des forces opposées, où le repos est un accident, et la guerre un état : petites images dont on a voulu faire de grandes idées. La balance des pouvoirs, idée fausse, puisqu'elle suppose plusieurs pouvoirs dans un même Etat, et qui n’est au fond que l'insurrection des fonctions contre le pouvoir dont elles émanent, soutenue par Montesquieu, combattue par J.-J. Rousseau, a été mise, par lexpérience dela révolution, au rang des plus funestes chimères qui aient égaré les esprits et troublé les Etats.
On entend, je pense, par équilibre politique, cet état dans lequel un peuple, ou plusieurs alliés, balancés par un autre peuple ou par une autre confédération de peuples, avec parité de moyens et de ressources, seraient en repos par cette égalité de forces qui se détruiraient mutuellement : idée transportée de la dynamique dans la politique, et tout à fait digne d’un siècle conséquent dansses erreurs, et quia voulu faire la société machine, comme il a fait l’homme machine. |
En effet, il est aisé de remarquer que, dans ce système, on netient compte que des forces physiques, et que l’on ne prend en aucune considération la force morale du caractère, du génie. et des connaissances, la plus puissante de‘toutes les forces dans la société civilisée, et le mobile de toutes les autres : force toujours plus grande à mesure que la société est plus avancée, et qui serait au plus haut degré d'intensité dans une société parvenue au plus haut point de civilisation. Je suppose même qu'il fût possible de mettre en parfait équilibre, entre deux Etats, ou deux confédérations d'Etats, la population et les finances, il faudrait encore que la constitution, qui donne les moyens les plus prompts et les plus
efficaces de lever l'argent et de disposer des hommes, fût parfaitement semblable de part et d'autre; il faudrait que la situation du terri-