F'ART. HI. POLITIQUE. — DE L'EQUILIBRE EN EUROPE
toire, qui offre des moyens plus ou moins heureux d'employer les hommes et l'argent, fût des deux côtés également favorable à l’attaque et à la défense : ce qui n'existe nulle part, et ne peut exister. Et enfin quand tout, absolument tout, population, finances, constitutions, circonstances, nature même des lieux, serait exactement égal entre les deux parties qu'on veut mettre en équilibre, il suflirait toujours, d’un côté ou d'autre, d'un homme de plus, ou d’un homme de moins, pour rompre cet équilibre si parfait, puisqu'il suffit d’un homme de plus ou de moins, pour rétablir l'égalité même entre de grandes inégalités de population, de finance, de constitution, etc.
Sans doute le nombre des combattants décidait seul autrefois entre les Huns et les Alains, comme il décide encore entre les divérses peuplades des sauvages de l'Amérique ; mais est-ce, par le nombre de leurs soldats, ou par la supériorité de leur génie qu’Alexandre a vaincu les Perses, qu’Annibal s’est soutenu en Italie, Sertorius en Espagne, ou que César a triomphé de Pompée ? Ximenèset Richelieu n'ont-ils pas gouverné l'Espagne et la France, etabaissé, dans l’une et dans l’autre, des grands inquiets et factieux, plutôt parl'ascendant de leur caractère que par les moyens de force dont ils pouvaient disposer ? Gustave et Frédéric, souverains de petits Etats, ont-ils lutté avec tant de succès contre la maison d'Autriche à force de puissance, ou à force de génie ? N'est-ce pas par l’habileté de ses généraux et de ses ministres, plus encore que par la force de ses armées, que Louis XIV a bravé l’Europe conjurée contre lui ? Et pour en donner un exemple plus rapproché de nous, etle plus éclatant dont Fhistoire des sociétés fasse mention, est-ce par ses forces physiques, ou par l’impulsion morale qu'elle a reçue de la révolution et par la direction que donne à tous ses moyens la force de tête et de caractère de l’homme qui la gouverne, que la France, au moment présent, domine l’Europe et dicte des lois au continent ? Or cette force morale ne peut entrer dans aucun système prévu d'équilibre, parce qu'elle ne peut être l'objet d'aucun calcul. On dirait même que la Providence, qui n’a pas fait du monde moral un vain amusement pour l’homme, comme du monde matériel, a refusé à notre curiosité l'intéressant spectacle des grands hommes opposés les uns aux autres, avec des forces égales de génie et de caractère, puisqu'elle les fait naître presque toujours à longs intervalles les uns des autres, tantôt chez un peuple,
tantôt chez un autre, et bien moins pour main-
. tenir des équilibres, que pourrétablir ou con-
server le pouvoir; etlorsque plusieurs hommes de même force se rencontrent en même temps chez le même peuple, l'équilibre qu’ils cherchent entre eux trouble l'Etat. « On se plaint quelquefois, dit Hénaut, de la disette des grands hommes. Il n’y a pas de plus grand malheur pour des Etats que ce concours de personnages puissants qui prétendent tous à l'autorité, commencent par la diviser, et finissent par l’anéantir. »
L'équilibre n'entre donc pas dans le système naturel du gouvernement des sociétés ; et l’on peut même avancer que tant que des peuples voisins, ou même des partis différents sont en guerre les uns contre les autres, ils cherchent à se mettre en équilibre ; et que, tant qu'ils cherchent l'équilibre, ils sont en guerre : cercle vicieux dont ils ne peuvent sortir qu’en recourant à l'unité de pouvoir.
C’est là l’histoire de tous les peuples, et la cause de tous leurs débats.
Que présente l’histoire des premiers empires de l’Asie, Assyriens, Babyloniens, Macédoniens, Perses, Mèdes, etc... : des peuples qui croissent, qui s'élèvent, et, sous la conduite d’un chef audacieux, qui aspirent à l’égalité avec leurs maîtres ou leurs voisins, bientôt à la domination ; qui, parvenus à l’empire, sont attaqués etrenversés à leur tour, et, dans cette vaine poursuite d'équilibre, tombent les uns sur les autres, dit Bossuet, avec un fracas effroyable.
L'histoire de la Grèce n’est que l’histoire de l’éternelle rivalité de Sparte et d'Athènes troublées au dedans par la balance des pouvoirs, cherchant au dehors l'équilibre entre elles, se détruisant l’une l’autre, et bouleversant leur pays, de peur, disait Cimon, de laisser la Grèce boiteuse, ou de rester l’une ou l'autre sans contre-poids : car on voit que l’idée d'équilibre avait commencé chez les Grecs comme toutes les idées fausses et subtiles en morale et en politique.
Les Romains, aveugles instruments de plus hauts desseins, rudes précepteurs, accoutumèrent les premiers l’univers à l’unité de domination; mais tant que la puissance resta indécise et en équilibre,le sang coula dans les trois parties du monde, comme il coula dans Pome, tant que le pouvoir fut en balance entre les factions.
Dans cet équilibre de peuples, la balance pencha toujours du côté où Rome mit sa pesante épée; mais quand toute résistance fut
jou vaincue, quand tous les partis furent détruits, et qu'il n’y eut plus ni balance de pouvoir au dedans, ni au dehors équilibre de force, le monde respira. Auguste, devenu l’homme nécessaire, postquam omnem potestatem adunum conferri pacis interfuit, dit Tacite, Auguste forma le temple de Janus, et il régna sur Rome comme Rome régna sur l'univers.
Les Barbares arrivèrent à leur tour desconfins du monde, où Rome et sa domination n'avaient jamais pénétré : ils accouraient pour partager une puissance que Rome ne pouvait plus retenir, depuis que le pouvoir était en équilibre entre plusieurs Césars, comme il l'avait été une fois entre trente tyrans. Dans cet équilibre du peuple ancien et du peuple nouveau, ou des Barbares de l'ignorance et des Barbares de la corruption, Rome succomba; le peuple roi fut détrôné :
et alors commença pour l'univers un long interrègne et l'anarchie des armes, plus tumultueuse sans doute, mais moins honteuse et moins atroce que l’anarchie des lois. Bientôt la puissance fut en équilibre entre tous ces conquérants qui se poussaient et se remplaçaient les uns les-autres ; et cette longue oscillation, qui marqua le passage des temps du paganisme à ceux de la chrétienté, et quiremplittoujours l'intervalle d’un système à un autre, fut l’époque des plus effroyables calamités.
Je ne parlerai pas de l’empire d'Orient. La religion et l'empire avaient été transportés en Grèce, où le petit esprit et la fureur des partis s'étaient conservés comme dans leur pays natal. La religion n’y fut guère qu'un sujet de controverse, et le pouvoir qu’un objet de rivalité. La balance pencha tantôt pour un paru, tantôt pour un autre ; et dans ce vain équilibre, quijamais ne se fixa, la religion fut livrée au schisme, et l'empire au glaive et à l’oppression.
Struebat jam fortuna in diversa parte terrarum inilia causasque imperii : c'est ainsi qu'un paien annonce une des grandes révolutions de l'empire romain; et un Chrétien doit dire que la Providence, qui veille à la conservation du monde, élevait, dans le secret de ses desseins, un nouveau maître pour un nouvel univers.
Un rejeton, tiré des forêts de la Germanie, vint dans la Gaule chrétienne, s’enter sur le vieux tronc de la domination romaine; e c'est avec raison que notre Corneille à dit dans Aftila, parlant de ce temps :
Un grand destin commgnce, un grand destin s'achève : C'est l’Empire qui eheoit, et la France s'élève.
Les Franes, portant avec eux, comme dit Montesquieu, la mônarchie et la liberté, embellirent la vigueur d’une monarchie barbare par la politesse et l’urbanité romaine, et tempérèrent , par la sagesse et la douceur du christianisme, une liberté encore sauvage.
La France, appelée à recueillir héritage de Rome, et à exercer sur le monde chrétien, par l’ascendant de ses lumières et de sa civilisation, l'influence que cette reine des nations avait obtenue par la force des armes sur le monde païen; la France s'était à peine élevée sur l'horizon de l’Europe, à peine elle était sortie de l’état d'enfance: où la retint, sous la première race de ses maîtres , l’équilibre de pouvoir entre tous ces rois, fils, frères ou neveux les uns des autres, et qui,
récemment échappés aux idées domestiques d'une société naissante, partageaient le trône
comme une succession de famille, et déjà elle promettait à l’Europe un vengeur et un appui, et se montrait digne d’être la fille aînée de cette grande famille, en repoussant des hordes innombrables de barbares, qui, après avoir forcé, du côté de l'Espagne, la barrière de la chrétienté , venaient troubler cette colonie naissante dans les premiers travaux de son établissement.
Dès lors la France, avançant vers son système naturel de politique et de religion, semblait attendre celui qui devait l'y fixer ; et lorsque Charlemagne parut, déjà assez forte pour porter un grand homme et seconder ses vues, elle monta sur le trône de l'Europe, d'où elle ne devait descendre que pour son malheur et celui du monde. Charlemagne, si toute comparaison avec des païens n'est pas indigne de ce héros de la chréüenté, Charlemagne fut l’Auguste et l’empe-
reur de l’Europe, dont son cd avait été le César et le dictateur.
Dès ce moment la France, jusque-là la seule puissance de la chrétienté latine, en devint la première par sa force, son attachement à la foi, ses lumières, ses lois, ses mœurs, ses écoles, sa chevalerie, ses prélats, la dignité de ses rois : « autant élevés au dessus des autres rois, » dit un écrivain du moyen âge, « que les rois sont élevés audessus des autres hommes. » Aussi dans la grande conscription des nations chrétiennes commandées pour aller en Asie prévenir, dans ses desseins, cette puissance redoutable qui menaçait d’envahir l’Europe, la Franee