‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 98 sur 306 · PART. 1. POLITIQUE. — DE L'EQUILIBRE EN EUROPE · texte numérisé non relu

PART. 1. POLITIQUE. — DE L'EQUILIBRE EN EUROPE

se montra digne d’être, sous ses rois, l'épée de la chrétienté dont'elle avait été le bouclier sous un maire du palais, et elle eut la première et la plus grande part à ces mémorables entreprises. Revenue en Europe, si elle ne fut pas toujours heureuse, elle fut toujours respectée : elle perdit des provinces, et ne déchut: jamais de la considération. Des vassaux plus puissants que ses rois, des rois étrangers devenus ses vassaux, battirent ses armées et s’humilièrent devant son sceptre.

Us firent équilibre à la puissance de-ses monarques (et ce furent les temps de nos plus grands malheurs et de nos plus grands désordres) ; jamais ils ne balancèrent leur dignité; et la France fut toujours l’oracle des peuples , et: quelquefois l’arbitre des rois: car il faut observer que l'empire du monde politique , qui avait été, dans les temps du

paganisme la domination des armes, devait, dans les temps chrétiens, être, avant tout,

l'influence de la raison et l'exemple des vertus.

Au xv° siècle, la scène change, et la puissance passe à la maison d'Autriche , mieux placée que la France pour défendre la chrétienté contre les Turcs qui s’avançaient de la Grèce vers les frontières orientales de l’Europe : car, il faut le dire, la conservation et les progrès de la chrétienté et de la civilisation qui marche à sa suite, sont le pivot sur lequel roule le système général de la politique des temps modernes. La France, et même l'Autriche, méconnurent ce grand et premier objet des révolutions humaines.

François 1*, jaloux d’une puissance qu'il n'aurait pu exercer avec le même avantage, essaya en vain de la partager; et Charles- Quint, à qui elle n’avait pas été donnée pour troubler l’Europe, ne put sur aucun point entamer la France dont il tenait le roi dans les fers. Les divers Etats de l’Europe furent entraînés de l’un ou de l’autre côté de la balance dans l'équilibre que cherchaient entre elles ces deux grandes puissances ; et l’Angleterre surtout, qui paraît avoir conçu la première tout le parti qu’elle pouvait tirer du système d'équilibre continental, passa fréquemment d’un côté à l'autre, suivant les caprices du roi qui ne permettaient aucune suite, et la politique de la nation. Tandis que l'Autriche défendait par ses armes le territoire de la chrétienté contre les infidèles, la France, avec ses magistrats et ses universités, en défendait les maximes contre les novateurs ; et ses docteurs parurent avec au-

DU5 tant d’éciat dans les conciles, que jadis ses guerriers avaient paru aux croisades.

Enfin, après une oscillation assez longue,

temps de troubles et de désordres, l’Autricke, affaiblie par des partages de famille, rentra dans les voies de sa politique naturelle ; et la France, devenue plus forte par l’abaissement des factions et par le triomphe de la religion et de la monarchie, ressaisit sous Louis XIV le sceptre de l’Europe, et y exerça la domination de ses armes, de sa littérature, de ses lois, de ses mœurs, peut-être un peu trop du faste de son monarque et des plaisirs de sa cour.

L'Europe se ligua en vain pour faire équilibre à la puissance de Louis XIV, et ne put pas même la balancer. Malgré l’Europe entièré, il s'empara de la Flandre, de la Franche-Comté, de l'Alsace, envahit la Hollande, fit trembler l’Allemagne, exigea des satisfacons de l’Espagne et des réparations de la cour de Rome, fit craindre ou respecter la chrétienté des peuples les plus barbares ; et même sur la fin de son règne, lorsque la France, affaiblie par la vieillesse du monarque, peut-être par ses fautes ou par ses malheurs personnels, ses armées battues, ses finances épuisées, ses peuples accablés de tous les fléaux, même de ceux de la nature, résistait à peine à une ligue formidable, dirigée par le génie d'Eugène et de Marlborough, Louis XIV affermissait sur le trône d'Espagne un rejeton de sa race, etla France se montrait véritablement la reine de l'Europe, puisqu'elle lui donnait des rois.

Ce fut le plus grand bonneur que la France pût recevoir; mais ce fut aussi le dernier.

Après la mort de Louis, elle ne fit que déchoir, sinon encore de la puissance, du moins de la considération. Mais, avant de retracer cette époque douloureuse de l’histoire de notre temps, 1l convient de s'arrêter un moment sur le traité célèbre qui signala les commencements du siècle de Louis XIV, ou plutôt de son règne : traité où les publicistes ont cru trouver quelque fondement au système de l'équilibre politique de l'Europe.

La réformation de Luther, l’événement religieux de l’histoire moderne le plus important en politique, avait divisé les esprits en Allemagne; et Gustave, le héros du luthéranisme, aidé des princes sectateurs des nouvelles opinions, avait fait trembler la maison d'Autriche. Mais Gustave n’était plus, et l’Autriche, forte de sa vaste domination et du système invariable de sa politique, détournée

de la route où l'avait dirigée l'ambition de Charles-Quint, pouvait y rentrer et se ressaisir peu à peu de la prépondérance. On n'était pas encorerevenu, en France, de la terreur qu'avaient inspirée ses succès dans le siècle précédent; et Richelieu, obéissant à cette opinion générale, ou peut-être à cette erreur, jugea que, pour affaiblir à jamais l’Autriche, il fallait faire un système habituel, une constitution permanente de cet état passager d’équilibre où le parti protestant, à l’aide @e Gustave, s'était mis avec la maison d’Autriche. Ce fut là le secret et comme l’idée première du traité de Westphalie, et la raison qui y fit intervenir la Suède, réformée elle-

même, et que le souvenir de sés victoires et

l'impression qu'elles avaient laissée en Europe, rendaient agréable au parti réformé, et encore à cette époque, importante en Europe, et redoutable à l'Allemagne.

Le système d'équilibre politique qui parut résulter du traité de Westphalie, et qui ne fut au fond que le repos qui succède nécessairement à une longue agitation ; ce sysième n’entra donc dans les combinaisons de la France que comme un moyen d'assurer sa prépondérance et d’affaiblir l'Allemagne, en la divisant en deux grands corps, entre lesquels la France pouvait à volonté s’interposer pour faire pencher la balance soit du côté du parti protestant, dans des vues politiques, soit même du côté de la maison d’Autriche, si la religion catholique était menacée. Cette constitution si vantée, vieille idole qu’on a longtemps encensée par habitude , ne fut donc qu’un système prévu et combiné de division de pouvoir, et par conséquent d'affaiblissement. Aussi elle régla des intérêts municipaux bien plus que des intérêts politiques : toujours invoquée par les faibles, toujours outragée par les forts, elle a empêché de petites querelles, et n’a pu prévenir les grandes usurpations, ni la conquête de l'AIsace et de Strasbourg par la France, ni la conquête de la Silésie par la Prusse, ni même l'élévation de la maison de Brandebourg à la dignité royale. La constitution germanique, dont la Suède a garanti à l’Allemagne l'intégrité, n'a pu même garantir à la Suède ses possessions en Allemagne : or, si depuis ces changements, et bien d’autres, il y a eu équilibre en Allemagne , ce traité de Westphalie qui ne les avait pas prévus, n'avait donc pas établi cet équilibre; et si ce traité avait établi l'équilibre, les changements survenus depuis en Allemagne l'ont rompu.

Mais il est plus vrai de dire qu'il y avait eu en Allemagne, depuis la paix de Westphalie, une guerre sourde et continuelle, une lutte intestine, un baläncement sans fin et sans repos; et c'est tout ce que la politique bonne ou mauvaise de la France avait voulu ga-

rantir. Les publicistes réformés, presque les

seuls qui aient cultivé dans le Nord cette science volumineuse, et encore avec plus d’érudition que de génie, partisans par principe des équilibres, des résistances, des balances de pouvoir, conséquences nécessaires des opinions démocratiques, se sont extasiés sur un traité qui, pour la première fois, avait donné à la réformation une existence politique, sous le nom de corps évangélique, et l'avait mise comme en équilibre avec l’ancienne religion; et l’on peut se faire une idée de l'importance que le parti réformé attachait à cet équilibre, en se rappelant les graves et interminables discussions qu'il y eut à la dernière diète sur l’égalité des votes entre les deux religions. Au fond, il n’y avait pas plus en Allemagne d'équilibre religieux que d'équilibre politique, mais une oscillation continuelle , à la faveur de laquelle l'indifférence religieuse et la faiblesse politique gagnaient tous les esprits et tous les gouvernements.

Je reviens à la France, disposée à se contenter de l’équilibre depuis qu'elle était déchue de la domination. En sortant des mains de Louis XIV, la France tomba dans celles d'un roi mineur et d'un régent corrompu. La forte constitution de la France n'avait rien à craindre de la minorité de son chef; mais les mœurs, déjà affaiblies par les doctrines licencieuses qui commençaient à se répandre, ne purent résister à l'influence des vils exemples et des mesures désastreuses du prince qui

gouvernait sous le nom du roi, et qui com-.

mença son administration par rendre la France la fable de l’Europe, dont elle avait été la gloire et quelquefois la terreur.

L'Europe vit avec mépris et pitié le gouvernement français, méconnaissant les ressources que lui offraient le sol le plus fertile et le peuple le plus industrieux, hasarder à un jeu périlleux la fortune publique et particulière, et changer, sur la foi d’un aventurier étranger, en un signe fictif, les signes réels de toutes les propriétés. La crédulité fut appelée ‘ ausecours de l’extravagance : la nation la plus éclairée fut dupe du vain appât des trésors mensongers du Mississipi ; et chez le peuple le plus désintéressé s’alluma tout à coup la cu-

PART. fl. POLITIQUE. —- DE L'EQUILIBRE EN EUROPE.

pidité la plus effrénée , par le dangereux spectacle dés fortunes subites, de chances de gain inespérées et d’une circulation désordonnée detoutes les valeurs. «Sila régence; dit Duclos, est une des époques de la dépravation des mœurs, le système en est encore une plus marquée de la dépravation des âmes. »

Le succès du système de Law eût été un crime : sa chute fut une calamité ; et toutes les idées que fit naître cette opération fatale, et tous les désordres qu’elle entraîna, firent aux mœurs publiques une plaie que la conduite personnelle du régent n’était pas propre à guérir. Les mœurs de Louis XIV n'avaient pas été pures; mais telle était, jusque dans ses faiblesses, la dignité de son caractère, que ses favorites , toutes d’un grand nom, la plupart distinguées par leur esprit autant que par leur beauté, quelques-unes même célèbres par leur repentir, paraissaient moins servir aux passions de l’homme qu’au faste du monarque, et qu'on s'était aceuutumé à les regarder, ou peu s’en faut, comme un officier de la maison. Les maîtresses du régent furent de viles prostituées, sans honneur et sans décence : funeste exemple que son royal pupile imita depuis, et même surpassa! Le régent avili dans l'opinion, s’arma de l’effronterie contre le mépris. Il érigea le libertinage en système ; et bientôt, à son exemple, on raisonna la corruption, on philosopha sur la débauche, l'esprit se joua de tout, et même de l’infamie ; et comme il faut de nouveaux mots pour exprimer de nouvelles idées, et des mots honteux pour exprimer des idées infâmes, le nom de roués désigna des hommes que le prince initiait à ses plaisirs, et que leur naissance et leur rang offraient à la nation comme ses modèles. La nation, jusquelà si grande et si grave, tombait dans le petit esprit : symptôme le plus assuré de décadence. Elle y tombait, et par la légèreté avec laquelle elle traitait les choses les plus sérieuses, etpar l'importance et l’engouement qu’elle mettait aux choses frivoles et mêmes puériles, à commencer par les pantins. Ce double caractère qui a reparu à toutes les époques de désordre, n’a pas, depuis la régence, quitté

la nation française même à ses derniers moments.

Mais ce qui contribua le plus eflicacement

à avilir insensiblement la nation aux yeux de l’Europe, ce fut la philosophie sophistique de ce siècle : cette philosophie qu’une secte d’écrivains, ou plutôt une compagnie de spéculateurs tirait de l'étranger comme une matière première, et qu'elle colportait dans toute

l'Europe, manufacturée en France avec un si

* déplorable succès, et mise dans des ouvrages

de tous les genres, à la portée de tous les esprits.

Il ne faut pas croire sur la foi de quelques étrangers, russes, polonais, anglais, italiens, avec qui Voltaire était en commerce réglé de célébrité, et dont il a eu soin de nous transmettre les lettres de félicitations et d’éloges, pas même sur la foi de quelques souverains du Nord, dont les vertus aujourd’hui mieux connues ne recommandent pas les opinions philosophiques; il ne faut pas croire que notre philosophie fit l'admiration des peuples étrangers. Si des jeunes gens, avec des connaissances de collége, et les passions de leur âge, si de beaux esprits aussi frivoles que leurs études, véritables prolétaires dans l’art littéraire, se rangeaient de toutes parts sous les drapeaux de ces nouveaux chefs, dans l'espoir d'obtenir à la faveur du désordre quelque part de renommée, partout les vrais savants, qui sont les grands propriétaires de

l'empire des lettres, les hommes judicieux

eri grand nombre chez les peuples chrétiens, leschefs de famille qui partout sont la nation, dépositaires de ses principes et de ses mœurs, et qui sans écrire ni vers ni prose, éclairés dès leur enfance de toutes les’ lumières de la morale chrétienne, n’en forment pas moins à la longue l’opinion publique et l'esprit général, ne voyaient qu'avec horreur les progrès d'une aoctrine dont la conséquence immédiate était de dissoudre tous les liens de fämille et d'Etat; de justifier toutes les passions, et d’ébranler tous les fondements de la paix domestique et de l’ordre public. Voltaire lui-même, le coryphée de la secte, connaissait si bien le faible du parti, qu'il éerivait à d’Alembert : « Telle est notre situation, que nous sommes l’exécration du genre humain, si nous n'avons pour nous les honnètes gens. » Sans doute, la France faisait du bruit dans le monde avec sa littérature et sa philosophie ; mais l’espèce de sentiment qu’elle inspirait était celui qu’obtient dans un cercle l’homme brillant et corrompu qui se fait écouter et craindre, mais dont personne, ne voudrait faire son conseil ou

son ami. ëé

Les nouveaux docteurs traitaient la politique comme Ja morale. On voyait avec étonnement des écrivains, nés la plupart dans les rangs inférieurs de la société, étrangers à toutes les idées qu'inspire la propriété, à tous les sentiments que donne l'habitude de

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