CHAPITRE V
Conseils aux personnes qui aspirent à !a perfection, sur le courage, l'humilité, le mépris de la santé, et le zèle.
Il faut, pour ne point laisser ralentir nos désirs, avoir une grande confiance en Dieu, et espérerquesinous nous efforçons toujours de nous avancer, nous pourrons, avec- son assistance, acquérir peu à peu la perfection où tant de saints sont arrivés par ce moyen ; car Dieu veut et prend plaisir à voir qu'on marche avec courage dans son service, pourvu que ce courage soit accompagné d'humilité et de défiance de soi-même. Je n'ai jamais vu aucune de ces âmes généreuses demeurer en chemin, ni aucune, de celles qui étaient lâches, quoiqu'elles fussent humbles, qui aient pu autant avancer en plu-
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sieurs années que les autres faisaient en peu de temps. Je ne saurais penser sans étonnement à l'avantage qu'il y a de ne point se décourager par la grandeur de l'entreprise, parce que l'âme prend ainsi un vol qui la mené bien loin, quoique avant comme un petit oiseau les ailes encore faibles, elle se lasse et soit contrainte quelquefois de se reposer.
Les paroles de saint Paul, qui me faisaient voir que nous ne pouvons rien de nousmêmes, mais que nous pouvons tout avec l'assistance de Dieu, me servirent beaucoup, comme celles-ci de saint Augustin : Donnezmoi, Seigneur, la force de faire ce que vous me commandez, et commandez-moi ce que vous voudrez. Je me représentais souvent qu'il n'était point arrivé de mal à saint Pierre pour avoir osé entreprendre de marcher sur la mer, quoiqu'il ait eu peur après s'y être engagé. Ces premières résolutions sont fort importantes, quoiqu'il, faille agir alors avec grande retenue, et ne rien faire que par l'avis de son directeur; mais il faut prendre garde de ne pas choisir pour directeur un homme qui ne nous apprenne qu'à aller comme des crapauds à la chasse des lézards : et nous ne saurions trop avoir toujours l'humilité devant les yeux, pour connaître que c'est de Dieu seul que nous tenons tout ce que nous avons de force.
Sur quoi il importe de savoir quelle doit être cette humilité; car je ne doute point que le démon ne nuise beaucoup à ceux qui s'exercent à l'oraison, et ne les empêche de s'avancer, en leur donnant une fausse idée de celte vertu, et en leur faisant croire qu'il y a de l'orgueil à désirer d'imiter les saints et de souffrir comme eux le martyre, sous prétexte que leurs actions sont plus admirables qu'imitables pour des pécheurs comme nous. Je ne conteste pas cela : je dis seulement qu'il faut discerner ce que nous pouvons imiter, et ce que nousne pouvons qu'admirer. Il y auraitsans doute de l'imprudence a une personne faible et malade de vouloir beaucoup jeûner , faire de grandes pénitences, et s'en aller dans un désert où elle ne pourrait trouver ni nourriture, ni soulagement et autres choses semblables.
Mais nous devons être persuadés, que nous pouvons, avec l'assistance de Dieu, nous efforcer de concevoir un grand mépris du monde, de l'honneur et des richesses. Nous pouvons aussi imiter les saints dans leur amour pour la solitude, dans leur silence, et dans plusieurs autres vertus qui ne tueraient point ce misérable corps, qui ne craint pas de dérégler l'âme par le soin qu'il prend de se conserver avec tant de délicatesse. Le démon de son côté contribue beaucoup à l'entretenir dans un état si périlleux ; car pour peu qu'il le voie appréhender pour sa santé, cela lui suffit pour lui faire croire que les moindres austérités seraient capables de la ruiner. Etant aussi infirme que je le suis, je n'ai jamais pu rien faire jusqu'à ce que je me sois résolu ne tenir aucun compte de mon corps
ma santé : mais après que Dieu m'eût fait connaître cet artifice du démon, lorsque cet esprit infernal s'efforçait de me faire croire que je me tuais, je lui disais : II m'importe peu de mourir. Lorsqu'il voulait me persuader que je devrais me divertir pour délasser mon esprit, je lui répondais : Je n'ai besoin que de croix et non pas de divertissements ; et ainsi du reste. J'ai clairement reconnu dans la suite que, quoique ma santé soit toujours mauvaise, la tentation du diable ou la lâcheté me rendait encore plus infirme; et je me porte beaucoup mieux depuis que je n'ai pas tant pris de soin pour la conserver. 11 paraît par là combien il importe à ceux qui commencent à faire oraison de ne pas se laisser aller à de si bas sentiments ; en quoi ils doivent me croire, et profiler de mes fautes, puisque je le sais par expérience.
Voici une antre de ces tentatious contre laquelle il faut se tenir en garde, quoiqu'elle procède d'un zèle qui paraît louable; c'est le déplaisir qu'on a des fautes et des péchés qu'on remarque dans les autres. Le démon persuade à ces personnes que leur peine ne vient que du désir qu'elles ont qu'on n'offense point Dieu, et de ce qu'elles ne peuvent souffrir qu'on manque à lui rendre l'honneur qui lui est dû; ainsi elles voudraient pouvoir aussitôt y remédier, et leur inquiétude est telle, qu'elle trouble leur oraison. Je n'entends point parler ici de la peine que donnent les péchés publics, s'il s'en rencontre qui passent en coutume dans une congrégation, ni du dommage qu'apportent à l'Église ces hérésies qui précipitent tant d'âmes dans l'enter, car cette peine est très-louable et n'inquiète pas.
Mais le plus sûr pour une âme qui pratique l'oraison, est d'entrer dans un parfait détachement pour ne penser qu'à soi-même et à plaire à Dieu, et si nous pensons aux autres, nous devons considérer attentivement leurs vertus, et ne regarder leurs défauts que dans la vue de nos péchés. Celte pensée qu'ils sont meilleurs que nous, nous conduit avec le temps à une grande vertu.