‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 101 sur 454 · A MONSEIGNEUR D05I ALVARO DE MENDOÇA, ÉVÈQUE D'AVILA · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR D05I ALVARO DE MENDOÇA, ÉVÈQUE D'AVILA

(On appelle celle lettre la letue de la satire.)

La sainte y fait la critique de quatre petits ouvrages composés par différentes personnes, sur un sujet spirituel donné par iéve'que, à l'occasion d'une révélation qu'elle avait eue.

Monseigneur, Si l'obéissance ne m'y forçait, certainement je n'accepterais pas la qualité déjuge, dont vous voulez m'honorer; et je ne manquerais pas de raisons pour la refuser. Ce ne serait pourtant pas, comme le disent nos sœurs, parce que mon frère est du nombre des contendants ; ce qui pourrait faire soupçonner que, par amitié pour lui, je donnasse en sa faveur une entorse à la justi:e. Non,

ces messieurs me sont tous quatre également chers, m'ayant tous aidée à supporter mes travaux. Je conviendrai même que mon frère est venu le dernier, comme nous achevions de boire le calice des souffrances; mais il en a eu sa part, et il en aura encore par la suite une meilleure, moyennant la grâce de Dieu.

Que Dieu me fasse aussi celle de ne rien dire qui mérite qu'on me dénoncée l'Inquisition; car franchement, je me sens la tête bien affaiblie par la quantité de lettres et d'autres choses qu'il m'a fallu écrire depuis hier au soir : mais l'obéissance peut tout sur moi. Ainsi, bien ou mal, je vais faire ce que vous m'ordonnez. J'aurais voulu seulement, me réjouir un peu par la lecture de ces ouvrages ; mais vous ne permettez pas que je m'en tienne là. Il faut vous obéir.

D'abord, à ce qu'il paraît, les paroles dont il est question sont de l'Epoux de nos âme-, qui leur dit : Cherche - toi en moi. ( Psal. lxxxiv, 9.) Je n'en veux pas davantage pour conclure que M. de Salcède a pris à gauche en disant, que cela signifie que Dieu est en toutes choses. Voyez un peu la belle découverte !

Il parle aussi beaucoup d'entendement ei d'union : mais qui ne sait que dans l'union l'entendement n'agit pas?Or, s'il n'agit plus, comment pourrait-il chercher ? J'ai été fort contente de ce verset de David : J'écouterai ce que dit en moi le Seigneur (Psal. lxxxiv, 9J; et certainement on doit faire grand cas île cette paix dans les puissances de notre âme, qui sont appelées peuple \mv le prophète; mais comme je me suis fait un plan de ne rien approuver de tout ce qui a été dit, je soutiens que ce verset ne vient point à propos, par la raison que les paroles en question ne^disent point, écoute, mais cherche-toi.

Mais voici bien le pis, c'est que si M. de Salcède ne se dédit {>as, je le dénoncerai à l'Inquisition qui est ma voisine. V penset-il? Tout du long de son écrit il ne cesse de dire et de répéter : Ceci est de saint Paul : C'est le Saint-Esprit lui-même qui s'exprime de cette façon : et après cela il finit par dire que son écrit n'est plein que de sottises. Oh 1 qu'il se rétracte tout présentement; sinon il verra beau jeu.

Pour le P. Julien d'Avila, il commence bien et finit mal ; ainsi il ne mérite aucune préférence sur ses concurrents. On ne lui demande pas ici qu'il nous explique comment la lumière incréée et la lumière créée s'unissent ensemble, mais comment nous devons nous chercher en Dieu. On ne lui demande pas non plus qu'il nous dise ce que sent une âme lorsqu'elle est parfaitement unie à son Créateur, et si dans cet état elle diffère ou non de ce divin objet. Je ne pense point du tout que les paroles dont il s'agit, doivent donner lieu à de pareilles questions, puisque, pour les résoudre, il faudrait que l'homme pût reconnaître la différence qu'il y a du Créateur à la créature.

Que veut-il dire encore par cette expression : Quand l'âme est épurée ? Pour moi, je

ESPRIT D'S. SAINTE THERESE. — PART IV. LETTRES CHOISIES

crois que les vertus et l'épurenient ne suffisent point ici, parce qu'il s'agit d'un état surnaturel, et d'un don que Dieu fait à qui il lui plaît; et si quelque chose y pouvait disposer, ce serait l'amour. Mais je lui pardonne ses écarts, enconsidéralion de ce qu'il a été moins long que le P. Jean de la Croix.

La doctrine de celui-ci pourrait être bonne à qui voudrait faire les exercices de la Compagnie de Jésus ; mais elle est ici absolument déplacée. Nous serions bien à plaindre si nous ne pouvions chercher Dieu qu'après que nousserions morts au monde. Hé quoi I la Madeleine, la Samaritaine etla Chananéenne étaient-elles déjà mortes au monde quand elles trouvèrent Dieu? Il débite encore quantité de belles réflexions sur la nécessité de s'unir à Dieu, pour ne faire qu'une seule et même chose avec lui; mais quand cela arrive, quand l'âme a reçu de Dieu cette faveur signalée, il ne peut plus lui dire de le chercher, puisqu'elle l'a déjà trouvé.

Dieu me délivre de ces gens si spiritualisés, qui veulent, sans examen et sans choix, ramener tout à la contemplation parfaite. Avec tout cela, il faut pourtant lui savoir gré de nous avoir si bien expliqué ce que nous ne lui demandions pas. Voilà ce qu'on gagne à parler de Dieu, on en tire souvent tel profit auquel on ne s'attendait point du tout.

Quant au pauvre M. de Cépède ( à qui nous sommes cependant bien obligées de ses vers et de sa réponse ), il en a dit plus qu'il n'en savait; mais en faveur de la petite récréation qu'il nous a donnée, nous lui pardonnons volontiers son peu d'humilité, d'avoir voulu traiter des matières si fort audessus de sa portée, comme il en convient lui-même; ce n'est pas pourtant qu'il ne méritât la correction pour le bon conseil qu'il donne aux âmes dévotes, de pratiquer l'oraison de quiétude, comme si la chose dépendait d'elles. Dieu veuille qu'il tire quelque profit de sa témérité ! Son ouvrage n'a pas laissé de me faire plaisir, quoiqu'au fond je trouve qu'il a eu grande raison d'en être un peu honteux.

Enfin, Monseigneur, on ne peut décider lequel de tous ces écrits est le meilleur, puisque, sans leur faire tort, aucun n'est exempt de faute. Dites donc à ces messieurs qu'ils se corrigent; et peut-être ne ferai-je pas mal de me corriger moi-même, pour no pas ressembler à mon frère dans son peu d'humilité. Il faut pourtant convenir que ces messieurs sont tous de très-habiles gens, et qu'ils n'ont perdu que pour avoir trop beau jeu; car (comme je l'ai observé), à une personne qui aurait obtenu la grâce de tenir son âme unie à Dieu, il ne lui dirait pas de chercher, puisqu'elle le posséderait déjà. Pour ne pas vous ennuyer davantage, Monseigneur, de mes extravagances, je ne répondrai pas pour le présent à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je me contenterai de vous en remercier trèshumblement, et de vous renouveler les as-

OEUVRES COMPL. D E M. EMEBY, 1.

surances du profond respect avec lequel je suis, Monseigneur, de Votre Grandeur, l'indigne et très-soumise servante,

Thérèse de Jésus.

An 1577.

Remarques de dom Jean de Pallafox.

Voici dans quelles circonstances cette lettre (si l'on peut l'appeler ainsi) fut écrite.

Nous apprenons d'une autre lettre de la sainte, qu'elle entendit un jour dans son intérieur la voix de Dieu qui disait à l'âme : Cherche-loi en moi. Elle fit part de son secret à dom Laurent de Cépède, son frère, qui était alors à Avila, et le pria de lui dire ce qu'il en pensait. La chose étant venue à la connaissance de l'évêque dom Alvaro, il voulut que ces paroles fissent le sujet d'une récréation spirituelle et profitable, et ordonna que chacun ferait ses réflexions, et mettrait par écrit ce qu'il entendait que Dieu eût voulu dire par là.

Il y eut donc quatre personnes chargées par l'évêque de cette explication, savoir : le vénérable Jean de la Croix, personnage d'une contemplation sublime, qu'on regardait alors et qu'on regarde encore aujourd'hui comme un oracle mystique; le sieur Julien d'Avila, prêtre séculier de la même ville, homme d'une éminente vertu, qui accompagnait souvent la sainte dans ses voyages, et dont elle fait mention dans ses fondations ; dom François de Salcède, gentilhomme d'une haute piété, et que la sainte appelait le saint cavalier; et le frère de la sainte, dom Laurent de Cépède, qui éiait dès lors fort avancé dans la vie spirituelle. Chacun d'eux ayant apporté son ouvrage à l'évêque, il les remit tous à la sainte, et lui ordonna d'en faire la critique ; ce qu'elle fit par obéissance, mais avec cette légèreté et cet agrément qui lui étaient naturels.

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