‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 102 sur 454 · A DOM LAURENT DE CÉPBDE , SO\ FRÈRE · texte numérisé non relu

A DOM LAURENT DE CÉPBDE , SO\ FRÈRE

Elle le reprend d'un vœu qu'il avait fait trop légèrement , l'exhorte à prendre plus de soin qu'il ne faisait de ses affaires domestiques , lui donne quelques avis de perfection, et lui envoie des couplets de sa façon.

Jésus soit avec vous, mon cher frère. Vous faites donc des vœux sans m'en rien dire ! Voilà vraiment une plaisante obéissance ! Si d'un côté votre résolution m'a fait plaisir, elle m'a fait peine d'un autre côté, parce qu'il me paraît qu'il y a du danger dans ces sories de promesses : informez-vous-en. Je crains que ce qui ne serait qu'un péché véniel par soi-même ne devienne un péché mortel, à cause du vœu. Je le demanderai aussi à mon confesseur, qui est un grand théologien.

Pour moi, je regarde un pareil vœu comme une simplicité. Ceux que j'ai faits à Dieu sont bien différents par les circonstances.

Je n'oserais jamais promettre ce que vous avez promis, sachant que les apôtres mêmes ont péché véniellement , et que la sainte

Vierge seule en l'ut exempte. Je veux bien croire que Dieu aura pris votre intention en bonne part; mais je serais d'avis que vous tissiez changer ce vœu en quelque autre chose. Cela peut se faire aisément, en vous servant de la bulle, et je vous conseille d'y penser tout au plus tôt, si vous ne l'avez déjà fait. Le temps du Jubilé vient fort à propos. Ah! mon cher frère, qu'il est facile de commettre le péché véniel ! on y tombe sans s'en apercevoir : Dieu nous fasse miséricorde. S'il ne nous impute pas ce péché à plus grande faute, c'est qu'il connaît toute notre faiblesse. Enfin, selon moi, vous ne sauriez trop tôt y remédier, et je vous exhorte à ne plus faire de vœux aussi légèrement, attendu que rien n'est plus dangereux. Il me parait tout simple et sans inconvénient que vous communiquiez. quelquefois à votre confesseur ce qui vous arrive dans l'oraison ; c'est un guide que vous avez sous la main , et qui vous conduira toujours mieux qu'un autre : de cette façon, vous ne courrez pas risque de vous égarer.

Savez-vous bien, mon cher frère, que c'est le démon qui vous porte à vous repentir d'avoir acheté la terre de la Serne; et cela pour vous détourner de remercier Dieu de la grande grâce qu'il vous a faite , en vous procurant cette acquisition? Mettez -vous donc une bonne fois dans l'esprit, que par bien des endroits cette affaire était la meilleure que vous pussiez faire, puisque vous assurez du bien à vos enfants , et quelque chose de plus que du bien , de l'honneur : aussi n'y a-t-il personne qui en entende parler, qui ne vous en estime fort heureux. Pensiez-vous donc que le recouvrement des rentes pût se faire sans le moindre travail ? Quoi I toujours des exécutions ! dites-vous, l-'.h ! mais tous ceux qui ont du bien sont dans ce cas-là. Kncore un coup , prenez garde que c'est une véiitable tentation; et au lieu de vous repentir , ne pensez qu'à louer Dieu. N'allez pas vous imaginer que, si vous aviez plus de temps à vous, vous feriez plus d'oraison. Désabusez -vous de cette idée : un temps aussi bien employé que celui qu'on passe à prendre soin du bien de ses enfants ne nuit jamais à l'oraison. Quelquefois Dieu donne dans un moment d'oraison plus de grâces qu'il n'en accorde dans une oraison longue. La mesure du temps n'est pas celle de ses faveurs.

Tâchez donc, aussitôt après ces fêtes, d'examiner vos titres, et mettez-les en ordre. Le temps que vous emploierez à bonifier votre terre, sera un temps bien employé; et vous serez charmé, en été, d'y aller passer quelques jours. Abraham, Jacob et Joachiin ne lais -aient pas d'être saints pour prendre soin de .i uis troupeaux ; mais comme nous sommes naturellement ennemis du travail, le moindre nous fatigue. 11 m'en arrive au-

tant à moi-même; et c'est pour celte raison que Dieu permet que j'aie toujours mille affaires qui m'embarrassent. Prenez conseil dans tout ceci de notre ami M. de Salcède; car, pour ce qui est du temporel , je lui cède volontiers ma place.

C'est une grâce toute particulière que Dieu vous fait de permettre que vous ayez du dégoût pour une chose dont un autre que vous se ferait un plaisir : mais il ne faut pas pour cela perdre courage ; car nous devons servir Dieu de la façon qu'il veut, et non pas à notre fantaisie.

Dites, s'il vous plaît, à Thérèse qu'elle ne craigne point que j'aime personne autant qu'elle ; qu'elle distribue les images, à la réserve de celles que j'ai mises à part pour moi, et qu'elle en donne quelques-unes à ses frères : j'ai grande envie de la voir. Ce que vous avez écrit d'elle à Séville, m'a extrêmement édifiée; on m'a envoyé ici vos lettres qui ont beaucoup diverti nos sœurs, aussi bien que moi

elles les ont lues à

la récréation. Qui voudrait vous interdire la plaisanterie, mon cher frère, ce serait vous ôter la vie ; mais comme c'est à des saintes que vous avez affaire, vous n'y prenez pas garde de si près. Vous avez bien raison. Ce sont de véritables saintes que nos sœurs; elles me jettent à chaque instant dans la confusion.

C'était hier la fête du Nom de Jésus, et nous eûmes grande réjouissance au couvent. Dieu vous rende votre présent : je ne sais comment reconnaître, tous vos bienfaits, à moins que vous ne vouliez accepter en échange ces couplets que j'ai faits par ordre de mon confesseur, pour réjouir nos sœurs avecquij'ai passé tous ces jours-ci la récréation du soir. L'air en est fort beau, et je voudrais que le petit François pût apprendre à les chanter. Ne voilà- t-il pas du temps bien employé ? Avec tout cela, Dieu n'a pas laissé de me faire bien des grâces pendant ces saints jours.

Je suis dans l'admiration de celles qu'il vous fait continuellement; que son saint nom en soit à jamais béni l C'est fort bien fait sans doute , que de désirer la ferveur; mais autre chose est la désirer, et autre chose la demander. Au surplus, croyez-moi, vous prenez le meilleur parti, qui est de vous résigner entièrement à la volonté de Dieu, et de remettre votre cause entre ses mains : il sait ce qui nous convient. Mais marchez toujours dans le chemin que je vous ai marqué; cela est plus important que vous ne pensez.

Quand il vous arrivera de vous éveiller la nuit avec ces mouvements impétueux de l'amour de Dieu, il n'y aura point de mal de vous tenir quelque temps sur votre séant ; mais bien entendu que vous ne retrancherez rien sur le temps que vous avez coutume de donner au sommeil : vous en avez besoin pour votre tête; et en voulant trop veiller, vous pourriez fort bien, sans vous en apercevoir, devenir absolument incapable de faire l'oraison. Tachez aussi de ne point

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souffrir de froid ; car cela ne vous accommoderait pas avec vos coliques.

Je ne sais pourquoi vous désirez tant toutes ces craintes et ces frayeu/s, puisqu'il plaît à Dieu de vous mener par la voie de l'amour. Ce n'est qu'au commencement qu'elles pouvaient vous être nécessaires. Ne pensez pas que ce soit toujours le démon qui vous empêche de faire l'oraison ; c'est quelquefois un effet de la miséricorde de Dieu , et j'ose vous assurer que Dieu vous fait alors presque une aussi grande grâce que lorsqu'il vous donne le plus de goût et le plus de facilité, par bien des raisons que je n'ai pas le loisir de vous expliquer. Le genre d'oraison que Dieu vous donne, vaut beaucoup mieux, sans comparaison, que si vous vous occupiez de la pensée de l'enfer. Il ne dépend pas de vous de donner la préférence à celle-ci; et quand vous en seriez le maître, je ne vois pas ce qui pourrait vous y engager.

Je viens de relire votre lettre. Ce que vous me dites de l'envie que vous avez de vous lever la nuit, je ne l'ai pas entendu autrement que pour vous tenir sur votre séant, sans sortir du lit; et je trouve que c'est encore beaucoup, parce qu'il est pour vous d'une conséquence infinie que vous ne preniez point sur votre sommeil. Encore un coup, ne vous levez absolument pas, quelque ferveur que vous sentiez ; et s'il vous arrivait même de dormir plus qu'à votre ordinaire, ne vous en faites point de scrupule. Je voudrais que vous eussiez entendu raisonner là-dessus le P. Pierre d'Alcantara, vous ne seriez pas si étonné que vous l'êtes de ces mouvements impétueux, quand même vous les éprouveriez étant éveillé.

Je ne m'ennuie point de lire vos lettres ; au contraire, elles me donnent une grande consolation; et c'en serait une autre bien sensible pour moi de pouvoir vous écrire plus souvent; mais mes occupations sont si grandes, que cela m'est impossible. Je vous dirai même que, pour vous écrire cette lettre, j'ai manqué ce soir à faire oraison. Je ne m'en fais point de scrupule; mais franchement, j'ai grand regret de n'avoir pas plus de temps que j'en ai. Que Dieu nous en donne davantage, à vous et à moi, pour l'employer toujours à son service! Ainsi soit-il.

C'est un étrange pays que celui-ci poulies personnes qui font maigre. Malgré cela, je faisais réflexion, l'autre jour, qu'il y a quarante ans que je ne me suis si bien portée qu'à présent; et je ne laisse pourtant pas de faire comme les autres; ce qui me console beaucoup. Je suis, de tout mon cœur, mon très-cher frère, votre indigne servante ,

Thérèse de Jésus.

Ce 2 janvier 1577.

Je comptais que vous nous enverriez vos couplets. Ceux-ci n'ont ni pied ni têle, mais on ne laisse pas de les chanter. En voici d'autres qui me viennent dans l'esprit, et

PART. IV. LETTRES CHOISIES

que je fis un jour que j'étais bien absorbée en oraison. Il me semblait, à mesure que je les composais, qu'une douce paix s'introduisait dans mon âme. Je ne sais si je m'en souviendrai. C'est seulement pour vous montrer que, d'ici même, je cherche à vous procurer quelque délassement.

Vous triomphez, ô beauté sans seconde ; Pour vous j'éprouve un tourment enchanteur; Et vos attraits me détachent du monde, Sans qu'il en coûte un soupir à mou cœur.

Qu'il est puissant ce nœud qui joint ensemble Les deux sujets les moins faits pour s'unir! Tant que ce nœud par vos soins les assemble, Les plus grands maux se changent en plaisir.

Le rien s'unit à l'Etre par essence ; Et l'immortel me parait expirant; L'indigne objet de votre complaisance A peine existe, et vous le rendez grand.

Le reste ne me revient pas. Quelle cervelle de fondatrice! Cependant je vous dirai que je croyais être fort censée quand je fis ces vers. Dieu vous pardonne le temps que vous me faites perdre. J'imagine que ces couplets pourront vous attendrir et augmenter votre dévotion. N'en dites rien à personne.

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