‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 103 sur 454 · A DOM LAURENT DE CÉPEDE, SON FRÈRE · texte numérisé non relu

A DOM LAURENT DE CÉPEDE, SON FRÈRE

La sainte continue la correspondance spirituelle qu'elle avait avec son frère, et lui marque le chagrin quelle a que ses ravissements l'aient reprise. Elle lui apprend ce que c'est que cet élut, où il commençait à entrer lui-même; et à cette occasion elle lui explique les couplets quelle lui avait envoyés par sa précédente lettre; lui donne des conseils de direction, et lui fait présent d'un cilice, en lui prescrivant la manière dont il doit s'en servir.

Jésus soit avec vous, mon cher frère. Par rapport au secret que je vous ai recommandé sur ce qui me regarde, je n'ai pas prétendu vous faire entendre que vous n'y pouviez manquer sans pécher. A Dieu ne plaise que cela'fût ainsi, puisque ce secret pourrait fort bien vous échapper par inadvertance : mais c'est assez pour vous, je crois, que vous sachiez que j'en aurais du chagrin. Quant à votre vœu, mon confesseur m'avait déjà dit qu'il était nul ; ce qui m'a fait grand plaisir, car j'en étais aussi intriguéeque vous.

Je lui ai aussi parlé de l'obéissance que vous voulez me garder, et lui ai même dit que je ne la trouvais pas fort à propos. Cependant il l'approuve, pourvu que vous ne vous y engagiez point par vœu, ni à moi, ni à personne. Je ne l'accepte donc qu'à cette condition, encore n'est -ee pas sans répugnance ; mais je la surmonte pour vous obliger.

Que ce grand Dieu a de bontés pour nous, mon cher frère 1 je croirais volontiers qu'il veut faire éclater sa puissance, en élevant à un si haut degré de faveur, des sujets aussi peu méritants que vous et moi ;

rar je n'en connais guère de plus indignes. Je vous dirai que depuis plus de huit jours, je suis dans tel état, que je ne vois pas comment je pourrais fournir aux affaires, si cela durait plus longtemps. Dès auparavant ma dernière lettre, mes ravissements m'ont reprise, ce qui n'a pas laissé de me morii- !ier, parce que cela m'est arrivé quelquefois en public, et même à Matines. Ils me prennent de façon qu'il n'est pas en mon pouvoir, ni de résister, ni de dissimuler. Aussi je demeure après si honteuse, que je ne sais où je n'irais pas pour me cacher. Je prie Dieu, de tout mon cœur, pour obtenir de sa miséricorde que cela ne me prenne plus en public. Demandez-lui la même grâce pour moi. Il en peut arriver quantité d'inconvénients; et dans le fond, ce n'est plus là l'oraison, à ce qu'il me semble. Je me suis sentie, tous ces jours-ci, à peu près comme une personne qui serait ivre. Je sais que l'âme est alors' en bon état ; mais aussi, comme ses puissances ne sont pas libres, elle éprouve une sorte de peine à s'occuper de plus qu'elle ne voudrait.

J'étais demeurée près de huit jours auparavant dai.s une très-grande sécheresse, a tel point que j'étais incapable d'avoir seulement ure. bonne pensée; et je vous dirai que, d'u^e certaine façon, j'en étais charmée. Kn voici la raison : c'est que je m'étais trouvée précédemment dans le même état où je suis à présent , et que ce changement me faisait connaître clairemeut le peu ipie nous pouvons par nous-mêmes. Que béni soit à jamais celui à qui tout est possible! Ainsi soit-il.

J'en ai assez dit ; le reste ne se peut écrire, ni même se dire de bouche. Nous devons, mon cher frère, remercier Dieu l'un pour l'autre. Je vous prie au moins de le faire pour moi : car je suis dans l'impuissance absolue de lui marquer ma reconnaissance, comme je le devrais, et comme je voudrais. Ainsi j'ai grand besoin que l'on m'aide.

Je ne sais trop que vous dire sur ce que vous me marquez qui vous est arrivé. Ce n'est pas chose qui soit à votre portée pour le présent ; mais ce sera, pour vous, une source de biens, à moins que vous ne les perdiez par voire faute; j'ai éprouvé, moimême, cette sorte d'oraison; elle laisse une grande paix dans l'âme, et la porte quelquefois à des exercices de pénitence, surtout si le mouvement a été impétueux.

L'âme alors ne peut souffrir elle-même, si elle ne fait quelque chose pour Dieu ; c'est un coup d'amour que Dieu lui donne ; et cet état si désirable vous donnera, avec le temps, si vous y laites du progrès, l'intelligence de l'endroit de mes couplets que vous dites n'avoir point compris. C'est précisément dans cet état que l'âme ressent une grande peine, une douleur bien vive, sans savoir d'où cela vient ; peine et douleur qui sont cependant pleines de délices. C'est dans cet état qu'elle se sent véritablement blessée de l'amour de Dieu, sans pouvoir dire ni où, ni comment, ni même si c'est une

blessure qu'elle a reçue. C'est alors que, partagée entre la douleur et la joie, elle se plaint amoureusement, en disant :

Pnur vous j'éprouve un tourment enchanteur;

El vos allrails me détachent du monde, Sans qu'il en coûte un soupir à mon cœur.

Tîn effet, quand l'âme vient a être véritablement frappée de l'amour de Dieu, elle ne sent pas la moindre peine à renoncer aux créatures, quelque attachée qu'elle leur fût auparavant; mais ôtez l'amour divin, plus l'ânie est attachée aux créatures, plus elle a de peine; et cette peine devient bien plus grande lorsqu'il faut les quitter. Enfin, lorsque Dieu s'empare de l'âme, il la rend supérieure à tout ce qui est créé.

Vous vous plaignez de ce que celte présence de Dieu et cette joie de l'âme passent rapidement, sans qu'il en reste rien ; cela peut être vrai quant aux "sens extérieurs, à qui Dieu avait bien voulu faire part du bonheur de l'âme ; mais cela n'est point vrai quant à l'âme: Dieu ne l'abandonne pas; elle demeure enrichie tle ses grâces, comme les elfets le font voir avec le temps.

Par rapport aux agitations que vous éprouvez à la suite de l'oraison, n'en faites point de cas. Je n'ai jamais passé par là, grâce à la bonté divine; mais je me persuade que cela vient du plaisir excessif dont l'âme est alfeclée, lequel se répand au dehors; cela passera avec la grâce de Dieu, pourvu que vous ne vous y arrêtiez point : certaines personnes, à qui j'en ai parlé, m'en ont assurée. Vous serez aussi délivré de vos tremblements, qui n'ont d'autre cause que l'élonnement de l'âme, à la vue d'un spectacle si nouveau pour elle; et certainement il y a bien de quoi s'étonner; mais quand votre âme aura passé plusieurs fois par ces états, elle deviendra plus courageuse et plus disposée à recevoir les faveurs de son Dieu. Résistez, autant que vous le pourrez, à ces tremblements, et à tous autres mouvements extérieurs, de peur que vous n'en contractiez l'habitude; car cela est plus capable de nuire que de profiter.

Cette chaleur que vous dites que vous sentez, est, je crois, fort indifférente pour l'âme; mais je craindrais, si elle est excessive, qu'elle ne nuisit à la santé ; il faut espérer que cela s'en ira avec les tremblements. Je m'imagine que ces sortes de choses viennent du tempérament, et que, comme vous êtes sanguin, la grande agitation de voire esprit rassemble toute la chaleur naturelle autour du cœur; mais, encore un coup, cela ne fait rien à l'oraison.

Je crois avoir répondu à ce que vous dites que, quand tout cela est passé, vous vous trouvez comme s'il ne vous était rien arrivé. Cela revient assez à ce que ilit saint Augustin, si je ne me trompe, que l'esprit de Dieu passe sans laisser de marques, comme la llôche, qui ne laisse aucune trace dans l'air; niais, oui, je me souviens que j'ai répondu à cet article. Franchement, j'ai l'esprit bouleversé par la quantité de lettres que j'ai

ESPRIT DE SAINTE THERESE. — PART. IV. LETTRES CHOISIES

reçues depuis la vôtre, et à la plupart desquelles je n'ai point encore fait réponse, faute de temps.

Je vous envoie ce cilice, dont vous vous servirez quand vous aurez de la peine à vous recueillir pour le temps de l'oraison, ou quand vous aurez envie de faire quelque chose pour Dieu. Rieo ne réveille plus l'amour; mais c'est à condition que vous ne le mettrez point, ni quand vous serez entièrement liabillé, ni quand vous irez vous coucher : vous observerez seulement de le poser de façon que vous en sentiez l'incommodité. Je vous donne ce conseil avec quelque sorte île crainte ; car, comme vous êtes d'un tempérament sanguin, la moindre douleur est peut-être capable de vous échauffer le sang ; mais il y a tant de satisfaction, quand on aime Dieu, à faire quelque chose pour lui , ne fût-ce qu'une bagatelle, que je suis d'avis que nous fassions cette épreuve ; laissez passer J'hiver.et nous verrons à vousfairefairequelque autre petite chose. Je ne vous oublierai point. Ecrivez-moi comment vous vous trouverez de celle babiole ; car nous ne pouvons guère nommer cela autrement, pour peu que nous voulions nous rendre justice, et considérer ce que Dieu a souffert pour nous. Je ne puis pourtant m'empêcher de rire quand je fais réflexion que, pour les confitures et l'argent que vous m'envoyez, je vous fais présent d'un cilice.

Notre Père visiteur se porte bien, et est actuellement à faire ses visites. C'est quelque chose d'étonnant que la tranquillité qu'il a mise dans la province, et l'affection que tout le monde lui porte. Il fait bien éclater l'esprit d'oraison, la vertu et les talents que Dieu lui a donnés. Dieu vous conserve , mon cher frère ; je ne puis finir quand je m'entretiens avec vous. Tout le monde vous fait mille compliments. Ne manquez pas de dire bien des choses pour moi à M. de Salcède : vous avez raison de l'aimer, car c'est un saint. Je me porte à merveille, et je suis avec toute la tendresse possible, etc.

Ce il janvier 1577.

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