JÉSUS
La grâce du Saint-Esprit soit incessamment
avec Voue Majesté.
Sire,
J'ai appris qu'on a depuis peu présenté a Votre Majesté un Mémoire contre le P. Gratii'ii. Cette nouvelle ruse du démon et de ses ministres me cause les plus cruelles alarmes. On ne se contente pas de diffamer ce serviteur de Dieu qui ne cesse de nous édifier, et qui, suivant ce qu'on me mande des monastères ; qu'il visite, les laisse tout remplis d'un nouvel esprit de ferveur; on tâche encore de déshonorer ces monastères où Dieu est si fidèlement servi.
L'un des principaux acteurs de cet odieux complot est un Carme déchaussé, qui, avant de prendre l'habit, était domestique dans nos maisons, et qui, plus d'une fois, a donné des preuves de son peu de jugement. Les envieux du P. Graiitn se sont servis de ce
ESPRIT DE S \INTE THERESE. - PART. IV. LETTRES CHOISIES
religieux et de quelques autres qui sont animés contre lui, parce que c'est à lui, comme visiteur, de les punir lorsqu'ils sont en faute. On leur a fait signer des choses si extravagantes , et je puis dire si monstrueuses pour des personnes de notre état, que si je n'étais alarmée du mal que le démon se propose d'en faire résulter, je serais la première à m'amuser des contes qu'ils débitent tle nos Carmélites. Au nom de Dieu, Sire, ne permettez pas que des dépositions aussi scandaleuses soient portées dans les tribunaux de la justice. Le monde est fait de façon que bien des gens pourraient nous soupçonner d'avoir donné matière à la médisance, lors môme que notre innocence serait le mieux prouvée; et il est à craindre que la plus petite tache ne nuise au progrès de notre sainte réforme, sur laquelle, jusqu'à présent, Dieu a versé ses bénédictions.
Votre Majesté peut facilement instruire sa religion, en se faisant rendre compte d'une attestation que le P. Gratien a jugé à propos de faire faire. Cet acte renferme le témoignage de plusieurs personnes également considérables par leurs lumières et leur vertu, qui communiquent avec nos religieuses. D'ailleurs on peut découvrir, par le moyen d'une information juridique, le motif qui fait agir les auteurs du Mémoire. Je supplie donc instamment Votre Majesté d'apporter son attention à cette affaire. La gloire de Dieu y est intéressée; car si nos adversaires s'aperçoivent que l'on fait quelque cas de leurs allégations, ils ne manqueront pas, pour secouer le joug de la visite, d'accuser d'hérésie quiconque osera s'en charger; et où la crainte de Dieu est presque bannie, l'on n'est point embarrassé de trouver des témoins.
Je suis sensiblement touchée de la persécution que souffre ce serviteur de Dieu, dont je connais la droiture et la vertu. C'est ce qui m'engage à conjurer Votre Majesté de le protéger, ou de donner ses ordres, pour qu'il ne soit plus exposé à de pareils dangers. Il a pris naissance dans une famille qui vous est particulièrement attachée, et il est assurément très-méritant par lui-même. Je le regarde comme un homme envoyé du Ciel, et je ne doute pas que la sainte Vierge, en qui il a toujours eu une dévotion singulière, ne lui ait inspiré le dessein d'entrer dans notre ordre, pour venir à mon secours dans un temps où les forces commençaient à me manquer, après avoir travaillé seule pendant plus de dix-sept ans.
Peut-être, Sire, abusé-je dans cette lettre des moments précieux de Votre Majesté; mais le tendre et respectueux attachement que j'ai pour elle, me donne quelque droit à ses bontés; et je considère que, puisque
Dieu soufîre mes plaintes indiscrètes, Votre Majesté voudra bien aussi les souffrir. Plaise à sa miséricorde d'exaucer les prières que nos religieux et nos religieuses ne cessent de lui adresser pour la conservation de votre personne sacrée, qui est notre unique appui sur la terre.
Je suis, avec le plus profond respect , Sire, de Votre Majesté, l'indigne servante et sujette,
TnÉBÈSE DE JÉSUS.
A Avila, ce 13 septembre 1577.
AU RÉVÉREND PÈRE GRATIEN, PREMIER VISI- TEUR ET PREMIER PROVINCIAL DES CARMES DÉCHAUSSÉS, DIRECTEUR DE LA SAINTE.
Elle répond à plusieurs de ses lettres, et fuit des réflexions très-judicieuses sur te caractère de la bonne oraison.
La grâce du Saint-Esprit soit avec votro révérence, mon Père. J'ai reçu aujourd'hui trois de vos lettres par la voie du directeur de la poste; et hier je reçus celle dont Frère Alphonse était porteur." Dieu m'a bien récompensée de la peine que le retardement de celle-ci m'avait causée : qu'il soit à jamais béni de vous avoir conservé en saule! Je fus d'abord fort alarmée lorsqu'on apporta les paquets de la Mère prieure, et que, dans l'un ni dans l'autre, il ne se trouva aucune lettre de vous pour moi. Imaginezvous le chagrin que cela me fit; mais heureusement j'eus bientôt de quoi me consoler. De grâce, souvenez-vous de m'accuser la réception de mes lettres; la plupart du temps vous ne répondez point à ce que je vous écris, et encore oubliez-vous de dater les vôtres.
N'est-ce pas une merveille que Paul (l), avec autant d'occupations qu'il en a, puisse conserver toute sa tranquillité, en traitant avec Joseph? J'en bénis Dieu de tout mon cœur. Dites-lui, je vous prie, mon révérend Père, qu'il prenne son parti de se contenter de sa manière d'oraison, et qu'il ne s'embarrasse pas si son entendement reste sans action, quand c'est la volonté de Dieu de le favoriser d'une autre manière. Vous lui direz aussi, s'il vous plaît, que je suis fort contente de ce qu'il m'écrit. Le grand principe dans les matières intérieures et spirituelles, c'est que l'oraison la mieux faite et la plus agréable à Dieu, est toujours celle qui laisse après elle de meilleurs effets. Je n'entends point parler des grands désirs; car quoique ce soit une bonne chose que les désirs, ils ne sont pas toujours tels que notre amour-propre nous les présente. J'appelle de bons effets ceux qui .s'annoncent
(i) lf faul observer, pour l'intelligence île la lettre, que, sous le nom de Joseph, la sainte entend Dailer de la Mère Marie de Saint Joseph, prieure du couvent di! Séville; et que sous celui de Paul elle désigne le P. Gratien lui-même, Elle déguisait
ainsi les noms pour donner le change à ceux qui auraient pu intercepter ses lettres, parce qu'elle écrivait da:is un temps de trouble et de persécution.
par les œuvres; de sorte que l'âme fasse connaître le désir qu'elle a de la gloire de Dieu, par son attention à ne travailler que pour lui, à n'occuper sa mémoire et son entendement que de choses qui lui soient agréables, et à lui marquer, de plus en plus, l'amour qu'elle lui porte.
Oh 1 que c'est bien là la véritable oraison, et non pas ces goûts qui n'aboutissent qu'à notre propre satisfaction. Quand l'oraison n'a pas le caractère que je viens de dire, il reste souvent dans l'âme beaucoup de lâcheté, de vaines frayeurs, et même de 1 aigreur contre ceux qui font peu de cas de nous, Pour moi, je ne désirerais point d'autre oraison que celle qui me ferait croître en vertu. Quand elle serait accompagnée de grandes tentations, de sécheresses et de tribulations, je la regarderais comme la meilleure, parce qu'elle me rendrait plus humble, et par conséquent plus agréable à Dieu. Car il ne faut pas croire que celui qui souffre ne prie pas, lorsqu'il offre à Dieu ses souffrances. Souvent il prie beaucoup plus que celui qui se rompt la tète dans un coin de sa cellule, pour s'exciter à l'oraison, et qui croit avoir beaucoup fait, s'il a tiré par force quelques larmes de ses yeux.
Pardonnez si je \ous donne une commission aussi étendue pour Joseph. Je compte que l'amitié qu'il porte à Paul vous engagera de vous en charger, supposé que vous approuviez mes idées; autrement ne lui en dites mot. Je dis seulement ce que je souhaiterais qui dj 'arrivât, et j'ajoute que ce sont deux grands articles que les bonnes œuvres et la bonne conscience. Je prie Dieu qu'il vous donne la paix et toute la sainteté que je vous désire; et je suis toujours avec une parfaite vénération, etc.
Ce 23 octobre 1577.