LETTRE XXVIII
AU RÉVÉREND PERE GONZALYE d'aVILA, JÉSUITE, L'UN DE SES DIRECTEURS.
La sainte par obéissance lui explique de quelle manière elle entend que les supérieurs doivent se livrer aux affaires temporelles.
Jésus soit avec vous, mon révérend Père. La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire aujourd'hui , m'a plus mortifiée qu'aucune autre que j'aie reçue de vous depuis longtemps. Je ne suis pas assez humble pour souhaiter d'être regardée comme une fille orgueilleuse; et vous ne devriez pas, ce me semble, faire briller votre humilité si fort à mes dépens. Si j'eusse suivi mon premier mouvement, j'aurais déchiré votre lettre de bon cœur. Oui, je vous le répète, mon révérend Père, personne n'entend, comme vous, à me mortifier et à me faire comprendre ce que je suis, puisqu'il vous semble que je me crois capable d'enseigner les autres. Dieu m'en préserve, ni que la pensée m'en vienne seulement; mais au bout
ŒUVRES COMPLETES DE M. EMERY.| r,*
du compte, je ne puis m'en prendre qu'à moi-môme, ou plutôt au désir que j'ai de vous voir en bonne sanié. C'est mon faible, je l'avoue, et c'est la source de toutes les impertinences que je vous débite journellement. Si je vous aimais moins, je ne vous parlerais pas si librement et avec aussi peu de circonspection. Je vous dirai même que l'autre jour, après vous avoir quitté, il me vint un scrupule sur certains propos que je vous avais tenus; et je puis bien vous assurer que, sans celui que je me fais de vous désobéir, je ne répondrais
point à votre lettre, tantj'ai de répugnance pour ce que vous exigez de moi. Dieu veuille recevoir ceci comme un etfet de ma soumission.
Un de mes plus grands défauts, mon révérend Père, c'est de juger les autres par moi-même dans les matières d'oraison :
ainsi vous ne devez pas faire grand cas de ce que je vais vous dire. Dieu, sans doute, vous réserve des lumières supérieures h celles qu'il communique à une femmelette telle que moi.
Quand je considère fa grâce qu'il me fait de permettre que je me tienne continuellement en sa présence, et qu'en même temps je jette les yeux sur cette multitude d'affaires qui me passent nécessairement par les mains, je trouve qu'il n'y a point de persécutions ni de travaux qui me détournent tant que ces affaires. Lorsqu'elles sont de nature que l'expédition dépende de moi, il m'est arrivé (et c'est assez mon ordinaire) de me coucher à une et deux heures après minuit, et quelquefois plus tard, pour m'en débarrasser et mettre mou âme en état de donner toute son attention à l'objet divin, en la présence de qui elle a le. bonheur d'être. Je sais que ces veilles ont considérablement altéré ma santé, et c'est ce qui me fait craindre que ce ne soit une tentation ; cependant il me semble que mon âme en devient plus libre; et je me compare à quelqu'un qui, ayant dan- la tête une grande atfaire extrêmement essentielle pour lui, se dépêche d'expédier toutes les autres de moindre importance, pour n'en être plus détourné, et se livrer tout entier à celle qui lui importe le plus.
De là vient que tout ce que mes religieuses peuvent faire, je suis charmée de m'en décharger sur elles, quoiqu'il y ait bien des choses qui, en quelque sorte, iraient mieux si je m'en mêlais. Dieu, qui connaît mon motif, a la bonté de suppléer à mon défaut; et plus j'ai d'attention à me dégager des soins du siècle, plus je trouve que je fais de progrès dans l'oraison.
Cependant, quoique je voie cela très-clairement, mon attention ne se soutient pas toujours, et souvent il m'arrive de me laisser emporter par le torrent des affaires ; mais je ne suis pas longtemps sans m'apercevoir du tort que cela me cause; je sens que je pourrais être plus attentive à m'en débarrasser, et que je m'en trouverais mieux.
Ceci ne doit pas s'entendre des affaires importantes que l'on ne peut éviter; et c'est
ESPRIT DE SAINTE THERESE. - PART. IV. LETTRES CHOISIES
en quoi je me trompe souvent moi-même.
Je suis persuadée, mon révérend Père, que vos occupations sont de cette nature; et je pense que ce serait mal fait de vous en décharger sur un autre; mais comme je vois que ces occupations altèrent votre santé, je souhaiterais que vous en eussiez moins. En vérité, je ne puis m'empêcher de louer Dieu, quand je considère l'ardeur avec laquelle vous vous portez aux affaires de votre maison. Je ne suis pas si simple, que je ne comprenne bien tout le prix de la grâce que le Seigneur vous a faite, en vous donnant Un pareil talent, et le mérite qu'il y a à le bien employer, comme vous faites. Que vos Pères sont "heureux! franchement, je leur porte envie et je voudrais bien avoir un supérieur tel que vous : mais, puisque vous l'êtes de mon âme, au moins vous devriez bien prendre pour elle autant de peine que vous en prenez pour cette fontaine dont vous me parlez si agréablement. C'est une chose si nécessaire dans votre maison qu'une fontaine, que quelque temps que cela vous prenne, l'importance de l'objet doit, ce me semble, vous ôter tout scrupule.
Je n'ai rien de plus à vous dire, mon révérend Père. Je vous parle dans la sincérité de mon cœur, comme je parlerais à Dieu môme. Je pense que tout ce que fait un supérieur dans la vue de satisfaire aux devoirs de sa place, est si agréable à Dieu, qu'il lui donne en peu de temps et tout à la fois la même mesure de grâces qu'il lui aurait donnée par succession de temps. Ce que je vous dis la, je le sais par expérience, de même que tout ce que je viens de vous dire. Si je vous ai quelquefois parlé différemment, c'est sans y faire attention, et parce que j'ai regret de vous voir presque toujours accablé d'affaires; mais quand j'y réfléchis davantage, je vois, comme je l'ai déjà dit, qu'il y a une grande différence à faire de vous à moi ; je tâcherai de me corriger, en ne mettant plus au jour mes premières pensées, puisque mon ingénuité me coûte si cher. 11 y aurait un moyen d'écarter de moi cette tentation ; ce serait de vous bien porter : je le souhaite de tout mon cœur, et je prie le Seigneur de me l'accorder. Je suis avec beaucoup de respect, etc.