LETTRE XXIX
A MONSEIGNEUR DOM TUTONIO DE BBAGANCE, ARCHEVÊQUE D'ÉBORA.
Elle félicite ce prélat sur sa promotion, lui donne des conseils et l'encourage.
Jésus soit avec vous, Monseigneur. 11 y a plus de deux mois que je reçus une lettre de Votre Grandeur, et j'aurais bien voulu y répondre sur-le-champ. Si j'ai différé de le faire jusqu'à présent, c'est que, pour me conformer à votre lettre, j'attendais de jour en jour le moment où je pourrais vous Mander (pie le calme aurait succédé aux furieux orages qui, depuis le mois d'août, nous agi-
tent tous tant que nous sommes de religieux et de religieuses; mais ce calme est encore bien éloigné, puisque nos affaires vont toujours de mal en pis.
Je ne souhaiterais rien tant, Monseigneur, que de pouvoir m'entretenir avec vous, de vive voix ; car comment vous exprimer par écrit la satisfaction que m'a donnée la lettre que j'ai reçue de vous cette semaine par la voie du Père recteur? Ce n'est pas que je n'eusse déjà appris de vos nouvelles (et même beaucoup plus clairement) il y a plus de trois semaines, et que la chose ne m'eût encore été dite depuis d'une autre part. En vérité, je ne conçois pas comment vous avez pu vous imaginer que votre promotion demeurerait secrète. Plaise à la divine majesté que ce soit pour sa plus grande gloire, et pour votre plus grand avancement dans la perfection! Je l'espère, Monseigneur, et croyez que les prières que font pour vous en cette occasion tant de saintes âmes, uniquement animées du désir de la gloire de Dieu, ne peuvent manquer d'être exaucées. Pour moi, quoique je ne sois qu'une pécheresse, je ne laisse pas de prier pour vous trèsassidûment ; et nos sœurs, vos humbles ser-. vantes, en font de même dans tous nos monastères, où je trouve chaque jour des âmes dont la haute piété me couvre de confusion. Ou dirait que Notre-Seigneur se plaît à les choisir, l'une ici, l'autre là, pour les faire venir dans nos maisons, des pays éloignés, où je ne sais qui a pu leur parler de nous. "• Ainsi, Monseigneur, ayez bon courage, et ne doutez nullement que ce ne soit la volonté de Dieu. Croyez, au contraire (comme je le crois moi-même très fermement), que Dieu veut que vous mettiez présentement à exécution le désir que vous avez toujours eu de le servir. Vous n'avez été que trop longtemps sans emploi, et Notre-Seigneur a grand besoin de pasteurs vertueux, pour le soutien de son Eglise. En effet, de quoi serions-nous capables, nous autres pauvres filles qui n'avons d'autres mérites que de désirer sincèrement sa gloire, s'il ne suscitait quelqu'un pour nous soutenir? Nous vivons dans un siècle où la malice est montée à un tel point, et où l'ambition est tellement autorisée par ceux-là même qui devraient la fouler aux pieds, qu'il semble que Notre-Seigneur veuille s'aider de ses créatures, quoiqu'il soit bien assez puissant pour faire triompher la vertu sans ce secours ; et comme ceux qu'il avait d'abord chargés de la défendre l'abandonnèrent, il a soin de les remplacer par.d'autres, dont le zèle et la vigilance lui sont connus. Tâchez donc, Monseigneur, de répondre aux desseins de Dieu sur vous. J'espère qu'il vous donnera la force, la santé, et toutes les grâces qui vous sont nécessaires pour réussir. Nos prières ne vous manqueront pas. C'est tout le service que nous pouvons vous rendre. Nous prierons incessamment le Seigneur qu'il vous donne des coopérateurs embrasés du désir de procurer le salut des âmes, et sur qui vous puissiez vous reposer. J'ai bien de la jbied'ap»
prendre que les Pères Jésuites vous sont dévoués. Co sont des gens dont vous pourrez tirer de grands secours en toutes choses.
Au reste, Monseigneur, il n'est pas bien étonnant que dans ces commencements vous ne puissiez pas avoir tout le recueillement que vous désireriez; mais Dieu vous en récompensera au double par la suite. C'est ainsi qu'il a coutume d'en user avec ceux qui sont obligés de quitter la retraite pour s'occuper de son service. Je voudrais cependant que vous vous réservassiez quelques moments dans la journée pour vous recueillir ; car c'est par le recueillement que nous avançons dans la vie spirituelle. Je suis, avec un profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur, l'indigne et très-soumise servante, Thérèse de Jésus.
16 janvier 1578.