‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 108 sur 454 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

AU TRÈS -RÉVÉREND PÈRE PROVINCIAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, PROVINCE DE CASTILLE.

La sainte se lave du reproche que ce l'ère lui avait fait, par une de ses lettres , d'avoir voulu engager le P. de Salazar, Jésuite, à quitter la Compagnie, pour prendre Chah il des Carmes réformés.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, mon révérend Père. J'ai été, je vous l'avoue, étrangemement surprise de lu lettre que le Père recteur m'a remise de la part de votre révérence, où vous me reprochez d'avoir voulu persuader au P. Gaspard de Salazar de quitter votre Compagnie pour passer dans notre ordre, et môme de lui avoir fait entendre que telle était la volonté de Dieu, déclarée par une révélation.

Quant au premier point, Dieu sait, et l'on connaîtra par la suite, que, loin d'avoir conseillé ce changement , je ne l'ai jamais désiré; et même, à la première nouvelle que j'eus du dessein de ce Père (non pas qu'il m'en ail jamais rien écrit), j'en fus si émue et si fâchée, que ma santé , qui n'était déjà pas trop bonne, en fut fort altérée. Je crois aussi, vu le peu de temps qu'il y a que j'en suis instruite , que vous devez l'avoir su longtemps avant moi. Pour ce qui est de la révélation, je ne vous dirai point si ce Père en a eu quelqu'une, puisque, encore une fois, je n'ai point reçu de lettre de lui, et que je ne savais rien de son dessein ; mais en supposant que ce fût moi qui aurais eu cette révélation que vous appelez rêverie, je ne suis, en vérité, pas assez imprudente pour conseiller un changement de cette importance sur un pareil fondement. Je vous réponds même que le P. de Salazar n'en aurait jamais rien su. Je n'ai pas vécu jusqu'à présent, sans avoir appris l'estime et le crédit que l'on doit donner à ces sortes de choses ; et je crois d'ailleurs ce Père trop sensé pour s'y arrêter, s'il n'y avait eu quelque chose de plus dans cette affaire.

11 faut, dites-vous, que les supérieurs vérifient ce qui en es!. Ce sera fort bien fait.

et je pense que vous pouvez donner sur cela vos ordres à ce Père ; car il y a toute apparence qu'il ne fera rien sans votre permission , pour peu que vous lui fassiez connaître vos intentions.

Je ne disconviendrai jamais de la grande amitié que nous avons l'un pour l'autre, non plus que des obligations que je lui ai. Cependant il nous est arrivé d'être deux ans sans nous écrire ; et je suis bien sûre que l'amitié a eu moins de part à tout ce qu'il a fait pour moi , que le zèle dont il est animé pour le service de Dieu et celui de sa sainte Mère. Il est également vrai que notre amitié est fort ancienne, et l'on sait qu'il y a eu des temps où je me suis trouvée dans un plus grand besoin de secours que je ne le suis aujourd'hui, surtout lorsque notre réforme n'avait encore que deux religieux. C'était alors qu'on aurait pu me supposer quelque intérêt à solliciter le changement du P. de Salazar, et non pas aujourd'hui que nous avons, grâce à Dieu, plus de deux cents religieux (si je ne me trompe), parmi lesquels il y a suffisamment de sujets capables de conduire de pauvres et simples filles telles que nous. Mais je n'ai pensé dans aucun temps que la main de Dieu dût être plus raccourcie pour l'ordre de sa sainte Mère , que pour les autres ordres.

Quant à ce que vous dites, mon révérend Père, que j'ai écrit des lettres pour faire répandre dans le public que je m'opposais à ce changement, je prie Dieu, si j'ai jamais eu cette pensée, de ne me point écrire dans le livre de vie. Qu'on permette celte expression à mon ressentiment. Je n'en puis trouver de trop fortes pour vous faire entendre que je suis incapable d'en user autrement avec votre Compagnie, que comme quelqu'un qui lui est absolument dévoué, et qui donnerait volontiers sa vie pour l'obliger en tout ce qui pourrait s'accorder avec le service de Dieu. Ses secrets sont impénétrables ; mais il m'est témoin que je n'ai pas eu plus de part que je vous dis à l'affaire dont jl s'agit, et je voudrais bien n'y être pas plus mêlée par la suite. Au reste, qu'on me la mette sur mon compte tant qu'on voudra, ce n'est pas la première fois que je souffre pour des fautes que je n'ai point commises ; mais je sais par expérience que , lorsque Dieu est content, tout est bientôt arrangé. Je ne croirai jamais que Notre-Seigneur Jésus, après s'être servi de sa Compagnie pour réparer et renouveler l'ordre de sa sainte Mère, permette que cette même Compagnie s'élève contre cet ordre ; je ne dis pas pour un sujet aussi léger, mais même pour les sujets les plus importants; et s'il le permettait, je craindrais que ce que l'une des parties croirait gagner d'un côté, elle ne le perdît de plusieurs autres. Nous sommes tous sujets d'un même Roi , quoique attachés les uns au Fils , les autres à la Mère. Dieu veuille que nous ne pensions les uns et les autres qu'à suivre l'étendard de notre Roi, et à combattre sous ses ordres, comme des soldats courageux. Tant que les Carmes

s'acquitteront bien de leur devoir, il n'y a pas d'a|i|iarence que les Jésuites les abandonnent, du moins je ne le nuis croire, quoique j'en aie été souvent menacée.

Je sais, mon révérend Père, les bontés que vous avez toujours eues pour nous; et en revanche, je prie continuellement le Seigneur pour vous , tout indigne que je suis. Je vous supplie de vouloir bien en faire autant pour moi. Il y a sis mois que les peines et les persécutions ne cessent de pleuvoir sur cette pauvre vieille ; et cet événement n'est pas, en vérité, un des moindres. Au reste, je vous donne ma parole que je ne dirai ni ne ferai jamais rien dire au P. de Salazar qui tende à le confirmer dans son dessein, et qu'à cet égard, je me conduirai toujours comme je l'ai l'ait jusqu'à présent; c'est de quoi je vous prie d'être persuadé, ainsi que des vœux que je fais pour votre conservation, comme étant avec la plus parfaite vénération, mon révérend Père, de votre révérence , l'indigne et très-soumise servante , M Thérèse de Jésus.

Ce 10 février 1578.

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