LETTRE XXXI
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE SAINT-JOSEPH
Maladie de la sainte ; sa tendresse pour ses filles ; défense de recevoir des filles peu sensées ; répugnance à en admettre de fort jeunes ; avis au sujet de l'oraison , et divers autres sujets.
Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère Mère, pour vous combler vous et vos filles de ses plus précieux dons pendant ces saintes fêtes de Pâques.
J'ai appris avec une vraie joie le bon état de votre santé. La mienne est, comme à l'ordinaire, toujours assez mauvaise : mon bras cassé me fait sentir d'assez violentes douleurs, et j'ai de très-grands maux de tête ; par-dessus lout cela, une extrême faiblesse, qui ne me permettra pas, ma chère Mère, d'avoir l'innocent plaisir de vous entretenir aussi longtemps que je le désirerais, ni de donner à nos sœurs des marques de mon amitié, dont je vous prie de vouloir bien les assurer de ma part, surtout la Mère de Saint- François, à qui vous direz , s'il vous plaît, que nous prenons bien du plaisir à lire ses lettres qui sont charmantes : elle s'est bien formée, et elle a bien profité dans la charge de prieure. Je ne sais pas encore que! remède on apportera à mon bras cassé : Dieu veuille que ce soit le plus convenable.
Que ne puis-je vous exprimer, ma chère Mère, quelle est ma tristesse de me voir si éloignée de vous ! Plaise à .Dieu que notre éloignement ne soit pas de durée, et que bientôt nous nous rejoignions dans l'éternité! Le souvenir de cette bienheureuse éternité me console de toutes mes peines, de même que la pensée que tout passera bientôt.
Au reste, je vous dirai que je ne trouve rien de plus plaisant que le défaut que vous
— PART. IV. LETTRES CHOISIES
avez remarqué dans les sœurs du P. N. C'est une maladie si incurable et tellement insupportable que d'avoir du travers ou du faible dans l'esprit, qu'il ne faut pas songera les recevoir pour peu qu'elles en aient, quand même, leurs dots suffiraient pour payer votre maison. Vous savez, ma chère Mère, que nos constitutions nous défendent de prendre des filles sans jugement. Si donc celles-ci n'ont du bon sens, qu'on ne les reçoive point.
L'autre demoiselle, qui n'a que treize ans, est trop jeune : quelle peine n'a-t-on point à élever des enfants de qui il faut beaucoup souffrir I Je vous laisse cependant la liberté de faire sur cela ce qui vous paraîtra le plus convenable; car je ne désire que votre bien et voire satisfaction.
Je vous dirai ici, ma chère Mère, de peur de l'oublier, que je n'approuve nullement que nos sœurs écrivent ce qui se passe dans leurs oraisons : j'y trouve des dangers que je voudrais avoir le temps de vous expliquer, mais dangers très-considérables. Quand même il n'y en aurait point d'autre que la perte du temps, ce serait toujours un obstacle à la parfaite liberté d'esprit à laquelle elles doivent aspirer; mais il peut s'y glisser de l'illusion, et leur arriver de se figurer diverses choses. Je prierai donc le Père provincial , si je puis m'en souvenir, de défendre à toutes nos sœurs d'écrire leurs oraisons : au cas que je l'oublie, ayez la bonté, ma chère Mère, de ne le pas permettre à celles qui sont sous votre conduite. Si les grâces qu'elles reçoivent dans l'oraison sont de véritables grâces de Dieu, elles ne s'effaceront jamais de leur mémoire ; si elles s'en effacent, elles ne s'en doivent point soucier, persuadées qu'elles ne doivent pas être écrites.
A l'égard de leurs scrupules, elles peuvent, ma chère Mère , s'adresser à vous , lorsqu'elles en seront agitées. Je vous crois assez spirituelle et assez éclairée pour résoudre ces scrupules, et pour consoler celles qui vous demanderont conseil , pourvu qu'elles vous ouvrent leurs cœurs avec une entière confiance : Dieu est trop bon pour ne pas vous donner les lumières dont vous avez besoin pour les conduire à lui.
Dieu veuille que vous puissiez lire celte lettre : on me presse si fort de la finir, et j'ai de si mauvais papier, que je crains que vous ne puissiez venir à bout de la déchiffrer. Comptez, ma révérende Mère , que je suis plus que je ne puis le dire, avec l'affection la plus ardente, toute à vous, etc.
20 mars 1578.