‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 111 sur 454 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

A LA RÉVÉRENDE MÈRE DE SAINT-JOSEPH.'

Elle lui parle de sa nièce, approuve le travail manuel pour fournir aux besoins de la vie, et lui donne des instructions pour la réception des sujets qui se présentent.

Jésus soit avec votre révérence, ma chère fille. J'ai tant de plaisir à lire vos lettres , que je désire continuellement d'en recevoir. Je ne sais d'où cela vient , mais j'ai une tendresse particulière pour votre maison et pour toutes celles qui y demeurent. C'est peut-être parce que j'y ai beaucoup souffert. Je me porte assez bien présentement, Dieu

merci, si ce n'est que je suis fort enrhumée; mais la fièvre m'a quittée.

J'oublie toujours de garder les lettres où l'on me parle de Thérèse. 11 n'y en a pas une où nos sœurs ne me mandent qu'elles sont confuses de voir les progrès qu'elle fait dans la vertu , et son inclination pour les plus bas emplois de la maison. Elle leur dit qu'on ne doit pas l'estimer davantage pour être nièce de la fondatrice , mais qu'au contraire on doit l'en estimer moins. Toutes nos soeurs l'aimentbeaucoup, etdisent d'elle mille jolies choses. Je vous rapporte tout cela à vous , ma fille , et à mes sœurs de Séville, parce que c'est chez vous qu'elle a puisé ces bons sentiments , et que vous en remerciez Dieu. J'apprends avec une grande satisfaction que vous ne l'oubliez pas dans vos prières. J'aime beaucoup son père, assurément ; et malgré cela, croiriez-vous que je suis bien aise d'en être éloignée? J'ai peine à me rendre raison à moi-même de celte situation d'esprit , à moins que cela ne vienne de ce que les douceurs de la vie me sont à charge , par la crainte que j'ai de m'y trop attacher; ce qui m'en fait éviter l'occasion. Cependant , quant à présent, et pour n'être pas ingrate des services qu'il nous a rendus , je voudrais être auprès de lui seulementjusqu'à ce qu'il eût arrangé certaines affaires pour lesquelles il attend mon retour. J'ai été charmée d'apprendre que vous vous occupez à faire des bas , et que vous y gagnez quelque chose. Pourvu que vous vous aidiez , Dieu vous aidera. Quant à la question que vous proposez , savoir si vous ferez bien de vendre les rentes qui vous sont dues pour rembourser celles que vous devez , il n'est pas douteux que c'est toujours bien fait de se libérer.

Sur l'autre question , je réponds que , dans les circonstances ou vous vous trouvez, c'est un coup bien hardi de recevoir une sœur sans dot ; mais que cependant cela se peut faire pour l'amour de Dieu. Considérez, je vous prie, que vous n'en avez encore reçu aucune de cette façon ; et que , si vous recevez celle qui se présente. Dieu vous assistera en vous en attirant d'autres, qui vous récompenseront de ce que vous avez l'ait pour lui. Je suis d'avis cependant que voes attendiez que notre Père en soit si importuné qu'il se détermine à vous en parler, et que jusque-là vous n'en ouvriez pas la bouche. Mais ce que je vous recommande le plus, ma chère amie, c'est de ne jamais rien précipiter sur le choix de vos religieuses, parce qu'il y va de la vie de bien discerner celles qui sont propres pour notre état. A l'égard de celle que propose le P. Nicolas , je ne lui crois d'autre défaut que d'être un peu simple.

Je vous remercie aussi de votre eau de fleur d'orange , qui est arrivée bien conditionnée, et je suis bien obligée à la sœur Jeanne de la Croix, du voile qu'elle m'a envoyé. Passe pour cette fois ; mais je vous défends expressément à vous , ma fille , et à nos sœurs, de m'envoyer de vous-mêmes

ESPRIT DE SAINTE THERESE. — PART. IV. LETTRES CHOISIES

quoi que ce soit. Soyez assurées que, quand j'aurai besoin de quelque chose, je vous en avertirai, et que je m'adresserai à vous avec autant et plus de franchise qu'à celles sur qui je compte le plus, parce que je vous connais à toutes un bon cœur.

Mes compliments à toutes celles et à tous ceux que vousjugerez à propos , et demeurez avec Dieu. Je suis charmée que vous vous portiez bien toutes, et vous principalement, ma chère fille;carje crains surtout pour les prieures , à cause du besoin que nous en avons. Dieu vousconserve, et croyezmoi bien tendrement, ma révérende Mère, votre servante,

Thérèse de Jésus.

Ce 7 septembre 1578.

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