AU RÉVÉREND PÈRE MARIAN, CARME DÉCHAUSSÉ
Lu suinte y marque son zèle et celui de ses filles pour la conversion des âmes et pour la gloire de Dieu; elle y. truite aussi de quelques pratiques régulières des religieux de son ordre.
Jésus soit toujours avec votre révérence, mon Père. J'ai !u avec un grand plaisir votre lettre et toutes celles qui l'accompagnaient : Dieu soit béni de tout 1
Ma joie est sans égale lorsque j'apprends que Dieu a la bonté de se servir de quelquesunes de nous pour travailler au salut des âmes, et pour empêcher qu'elles ne tombent dans le désordre. Quelque sensible cependant que soit cette joie, elle ne m'exempte pas d'une très-grande peine , qui naît de ce que je ne puis en rien contribuer à la gloire de mon Dieu. Car, que ne ferais-je point pour la procurer, cette gloire? Je voudrais marcher au milieu de mille périls et de mille morts, alin de partager les dépouilles que remporteront ceux qui s'y seront courageusement exposés, et qui auront combattu vaillamment. Ce n'est pas que, comme trèsimparfaite, je ne sois quelquefois bien aise de me voir ici en repos; mais celte lâcheté ne dure guère, parce qu'aussitôt que j'entends raconter les grands fruits que font à Paterne nos sœurs de Séville, je me consume du désir de les imiter; et la joie que je sens de ce que Dieu les a choisies pour un si grand ministère, s'augmente de telle sorte, qu'elle est inexplicable.
Je trouve, au reste, le plus plaisant du monde, que le Père Jean de Jésus prétende que vous n'allez tous nu-pieds que parce que je le souhaite, moi qui m'y suis toujours tellement opposée, que je l'ai même défendu très-expressément au Père Antoine de Jésus. Peut-être aurait-on fait une faute de suivre en cela mon conseil. Je désirerais de voir entrer dans notre ordre des gens de mérite et de distinction; et de peur que l'austérité de la règle ne les dégoûtât, je ne voulais pas
qu'elle fût excessive. Il était cependant nécessaire qu'elle fût telle qu'elle est, pour vous distinguer des Pères mitigés. J'ai pu dire que vous sentiriez autant le froid à moitié déchaussés que déchaussés entièrement,'quoique je ne me souvienne pas de l'avoir dit; mais je me souviens bien d'avoir fait peser, lorsqu'on agitait celte matière, que rien ne siérait plus mal, et n'était de
plus mauvaise grâce qu'un Carme déchaussé Lien monté. J'ajoutais aussi qu'on ne devait pas le souffrir sans une vraie nécessité, lorsqu'on est obligé île faire un long voyage. J'ai vu venir ici sur des mules de jeunes religieux, qui, ayant peu de chemin à faire, pouvaient aisément venir à pied. Encore une fois, rien ne convient moins à des Carmes déchaussés que de paraître à cheval et sur de belles selles. Pourla nudité des pieds, elle ne m'est pas même venue dans l'esprit : vous n'êtes que trop déchaussés. C'est pourquoi, ayez la bonté, mon révérend Père, d'en avertir le Père provincial, et de lui dire de ma part qu'il ne permette pas qu'on soit déchaussé autrement qu'on l'a toujours été.
Ce que j'ai fort à cœur, et ce dont je l'ai même prié, c'est que les religieux soient mieux nourris. Je me souviens de ce que vous m'avez dit sur ce chapitre, et j'en ressens une très-grande peine. Hier elle était telle, que je fus contrainte de m'en aller devant Notre-Seigneur pour me consoler à ses pieds, et le prier instamment d'affermir par sa grâce ce qu'il a fait en vous, tant j'appréhende que cet excès de rigueur ne fasse périr de si heureux commencements. J'espère cependant de la bonté de Dieu , qu'il vous soutiendra, et qu'il remédiera à tout. Je ne puis vous dire la joie que j'ai que vous soyez sur cela dans les mêmes sentiments que moi.
J'ai aussi prié le Père provincial de faire travailler les religieux, quand même ce ne serait qu'à faire des paniers de joncs, ou quelque chose de semblable; et que ce soit à l'heure de la récréation, lorsqu'ils n'auraient point eu d'autre temps à employer au travail. Dans les monastères où l'on n'étudie pas, il faut nécessairement travailler; car le travail est une occupation des plus importantes. Je suis d'humeur à presser extraordinairement les gens de s'appliquer sans relâche à acquérir la perfection, comme vous pouvez l'avoir remarqué par ce qui se pratique chez les Carmélites; mais j'ai de l'indulgence en ce qui concerne l'austérité corporelle; cela vient assurément de ce que je suis moi-même si peu pénitente.
Je rends grâces à Dieu, mon révérend Père, de ce qu'il vous donne tant de lumières sur des choses de cette importance. Qu'or est heureux de ne désirer dans tout ce qu'or fait, que son honneur et sa gloire ! Plaise i sa souveraine majesté de nous faire la grâc( de pouvoir pour cette gloire endurer mill( et mille morts I Je suis avec bien du respect, etc.
12 décembre 1578.